Carnet n°5 / Bibliothèque

Autour de l'ouvrage "Mon blanc de travail: un cri du care" de Margot Smirdec (Librinova, 2022)

Compte rendu d'ouvrage

Clément Barniaudy
Autour de l'ouvrage "Mon blanc de travail: un cri du...

Résumé

Alors que nos sociétés peinent encore à prendre la mesure de ce qui vient de se passer, l’ouvrage de Margot Smirdec, Mon blanc de travail : un cri du care (Librinova, 2022), est une véritable bouffée d’oxygène. Un ouvrage qui permet de respirer, d’y voir plus clair, de mieux comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans le monde de la santé, de toucher ce qui se vit dans le corps et la psyché des soignants. Un ouvrage comme un oasis de lumière au sein d’un désert de confusion, pour faire entendre une voix singulière, incarnée, sensible qui s’est sculptée à l’épreuve du réel, du terrain, et diffère ainsi de beaucoup des voix standardisées qui s’affichent sur les scènes mass-médiatiques. 

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Compte-rendu d’ouvrage :

Margot Smirdec, 2022, Mon blanc de travail : un cri du care, Paris : Librinova

Par Clément Barniaudy, le 14 août 2022

La pandémie mondiale de Covid-19 est assurément l’évènement majeur de ce début de 3e millénaire. Une pandémie qui a mis en évidence nos vulnérabilités au sein d’un monde globalisé marqué par une série de phénomènes d’émergences d’une ampleur considérable touchant aussi bien les animaux (grippes aviaires, peste porcine) que les végétaux (pyrale du buis) ou les humains (Ebola, Zika). Et c’est paradoxalement dans les pays dits développés, dont la France, que l’infection humaine au virus SARS-CoV-2 a fait le plus de dégât, mettant en crise des systèmes de santé soi-disant très performants et résilients, censés nous protéger des maladies infectieuses que l’on pensait reléguées aux livres d’histoire ou réservées aux pays des Suds. La gestion autoritaire et biosécuritaire de la crise, mettant en avant course au vaccin et solutionnisme technoscientifique comme unique moyen de résolution, a également marqué l’esprit de beaucoup de citoyens. Une crise sanitaire qui questionne aussi bien la nature des milieux écologiques et sociaux impliqués dans l’émergence de cet agent pathogène que la qualité des systèmes de soins actuels et donc des politiques de santé mis en place depuis plusieurs décennies.  

Alors que nos sociétés peinent encore à prendre la mesure de ce qui vient de se passer, l’ouvrage de Margot Smirdec, Mon blanc de travail : un cri du care (Librinova, 2022), est une véritable bouffée d’oxygène. Un ouvrage qui permet de respirer, d’y voir plus clair, de mieux comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans le monde de la santé, de toucher ce qui se vit dans le corps et la psyché des soignants. Un ouvrage comme un oasis de lumière au sein d’un désert de confusion, pour faire entendre une voix singulière, incarnée, sensible qui s’est sculptée à l’épreuve du réel, du terrain, et diffère ainsi de beaucoup des voix standardisées qui s’affichent sur les scènes mass-médiatiques. 

La force du livre de Margot Smirdec, c’est d’abord son genre. Ni manifeste idéologique au style argumentatif, ni essai intellectuel à l’analyse démonstrative, le texte ici offert par l’auteure est un récit, une enquête narrative, à la première personne, qui s’essaie à raconter ce qui se vit au sein de cette membrane entre intérieur et extérieur, entre "récit de soi et récit du monde". La narration permet ainsi au lecteur de suivre aussi bien les mouvements de l’âme de l’auteure que ceux des mondes qu’elle traverse, en pleine pandémie. Un récit au plus proche de l’expérience vécue, qui se transforme en exercice de vérité, en tentative pour dire le vrai, pour accéder à ce qui s’est passé réellement, à ce qui s’est joué, en cherchant à éviter tout réductionnisme, toute posture distanciée et objectivante. En apparence, le texte se compose comme un journal de confinement, qui prend appui sur un certain nombre de jours, au sein d’une période allant du 13 mars 2020 au 13 août 2021, pour déployer une parole sur notre rapport à la santé et notre vision du monde. Nous suivons ainsi l’auteure, médecin réanimateur-anesthésiste dans ses pérégrinations à l’hôpital de Clermont-Ferrand, de Strasbourg, de Montluçon. Mais à bien des égards, la forme du journal chronologique n’est qu’un prétexte. L’ouvrage de Margot Smirdec ne se limite à faire le récit du Covid-19 dans plusieurs hôpitaux français, pas plus qu’il ne se restreint à raconter la « petite histoire » d’un médecin aux prises avec la pandémie. Le récit que rencontre le lecteur déborde sans cesse à la fois la dimension chronologique, le temps linéaire, et la dimension individuelle, autobiographique. Il s’entend plutôt selon une triple perspective comme un exercice de lucidité et de dévoilement du sens, un exercice de compréhension de soi comme des autres et une pratique éthique d’émancipation.  

Un exercice de lucidité et de dévoilement du sens

La puissance de la forme littéraire ici choisie, de ce « récit de soi », est de permettre un pas de côté, de redonner un peu d’espace, de liberté là où notre esprit a parfois tendance à s’engluer dans les situations qu’il rencontre, à se perdre dans des perceptions confuses, à subir un fonctionnement qu’il ne comprend plus. Mon Blanc de travail agit au contraire comme antidote à cette confusion et cette passivité. Il montre la possibilité de se réapproprier son expérience, de résister par le témoignage écrit, d’avoir confiance dans sa propre vision, de ne plus être complice de logiques qui nous font violence, nous accaparent. L’écriture devient ainsi un moyen d’accéder à une certaine forme de lucidité, toujours tâtonnante, évitant aussi bien les raccourcis d’une dénonciation aveugle que les voies sans issue du déni et de la compromission. 

La première partie de l’ouvrage est pleine de pages où cet exercice de lucidité prend d’abord la forme d’une via negativa. L’auteur désamorce tous les effets d’affichage que nous présentent jour après jour les « prédicateurs » de la bonne parole. Sa voix fait résonner un cri du care, qui expose de manière limpide tout ce qui empêche les soignants d’œuvrer, de faire leur métier, de prendre soin. On y apprend que l’hôpital est aujourd’hui sous l’emprise de logiques marchandes (tarification à l’activité, codification des actes) qui ont transformé un service public censé offrir des soins à tous, en une entreprise de rentabilité, réalisant des actes techniques à la chaîne pour faire du profit. Les décisions prises le sont avant tout à partir d’indicateurs quantitatifs et de statistiques, par des cadres déconnectés du terrain, qui n’ont aucune considération pour le soin. Cette logique gestionnaire qui entend « produire de la santé » génère des dysfonctionnements à tous les niveaux : problème de pérennité des équipes, manque de matériels, de médicaments, de lits et de personnels, concentration du pouvoir dans les mains de quelques chefs de services débordés, rythme de travail démentiel des soignants (avec des gardes qui n’en finissent plus), souffrance au travail des personnels de santé devenues de simples pions remplaçables : tristesse, solitude, déception, perte de sens. Un contexte qui aboutit à une forme de « maltraitance » institutionnalisée présente aussi bien dans les relations entre patients et soignants, qu’au sein des rapports entre soignants. 

Le regard de Margot Smirdec nous donne ainsi à voir des corps de soignants abîmés, des esprits dépités alors même que leur souffrance n’est absolument pas prise en considération, conduisant certains jusqu’au suicide. Et dans le contexte de la pandémie, cet état de fait n’est absolument pas remis en cause, les décideurs étant incapables de changer de logiciel, ce qui produit des effets que l’on connaît trop bien : manque de masques et vêtements de protection, logistique défaillante, désorganisation dans la régulation des services hospitaliers débordés (réalisés par les personnels de santé eux-mêmes), épuisement des équipes de soignants, compétitivité entre des professeures visant la course à la publication plutôt que le partage de connaissances, etc. On a même l’impression que la pandémie exacerbe encore davantage la dissociation entre ce qui se vit à l’hôpital au quotidien et ce qui est donné à voir par les instances du pouvoir. Ainsi donner aux soignants le titre de héros de la République passe mal après plusieurs décennies de destruction du service public. Organiser un « Ségur » de la santé qui débouche sur le versement de primes individuelles semble une mascarade alors des services hospitaliers continuent de fermer. 

Le cri du care qui résonne au sein du livre de Margot est ainsi un cri contre l’injustice au sein de ce système de santé, contre ce gâchis qui se rencontre jour après jour alors que le potentiel d’une autre voie est là. Pour un certain nombre de lecteurs et de citoyens, il semble que rien de cela ne soit véritablement nouveau, que l’on savait déjà. Oui mais il y a savoir et savoir. On peut connaître intellectuellement les logiques qui opèrent au sein des services publics français depuis plusieurs décennies. Mais le récit ici présenté nous amène vers un autre type de connaissance, plus intime, plus sensible, chargée d’affects, qui nous touche et transforme notre vision en profondeur. C’est que l’exercice de lucidité déployé par l’auteure n’est pas seulement dirigé vers une description de faits extérieurs à celui qui les observe. Il s’agit plutôt de rendre compte d’une expérience en première personne, de dévoiler le sens d’une situation vécue, la manière dont la narratrice est affectée, « émue » (littéralement « mis en mouvement ») par ce qu’elle rencontre, et nous avec elle. Ainsi, à l’attente et à la tension qui habite les premiers jours du récit dans un hôpital auvergnat encore désert, succède un mélange de désir et d’appréhension quand l’auteure répond à l’appel d’aller aider les équipes médicales en besoin, sur le front est de la France. Une fois sur place, la gratitude et la joie de voir des équipes soignantes pleines d’énergie et de générosité se mélangent avec les doutes, parfois l’agacement qui habitent le médecin tentant de s’adapter à un nouveau milieu en toute humilité. Les affects colorent ainsi le récit toute en nuance au plus près de la vie, dans toute sa complexité. Bonheur et sentiment de réconfort quand des personnes viennent offrir un repas aux soignants le midi ou aux personnes démunies dans la rue. Désespoir et tristesse face à la gravité de la maladie, l’absence d’amélioration de la santé de beaucoup de patients, la dureté de devoir dire aux familles qu’un seul de ses membres pourra venir voir l’être cher en fin de vie. Des affects qui changent, évoluent au fur et à mesure, le désespoir se muant en espoir quand la situation s’améliore un peu, la tristesse laissant place à la fatigue une fois les longues gardes terminées. 

Le récit nous donne ainsi à voir le médecin réanimateur-anesthésiste à l’œuvre dans ses tâches quotidiennes : gestes de soin, choix de stratégies thérapeutiques, prescriptions, mise à jour bibliographique et scientifique, révisions et approfondissement de ses connaissances, traitements des mails et messages avec l’administration, échanges téléphoniques avec des familles pour les informer de la situation en cours et prendre le temps d'écouter leurs besoins. Mais ici, le médecin n’a plus rien d’un professionnel distancié et froid, un technicien de la santé infatigable et insensible. Le récit nous donne accès au monde même du médecin, compris comme une personne à part entière, tissé au sein d’un ensemble de relations. On comprend bien vite que soigner n’est en aucun cas un acte individuel, que pour maintenir son attention, diagnostiquer avec justesse en situation de crise, un médecin a besoin de l’écoute attentive de ses proches, d’une institution qui le soutient ou encore de repos, de moments de convivialité et de silence.  

Un exercice de compréhension de soi et des autres

Que le récit soit chargé en affects n’en fait en aucun cas un texte rempli de « pathos », et c’est là une autre réussite de l’ouvrage. Pour ce faire, l’auteur manie avec merveille un certain nombre de ruses stylistiques qui donnent au récit une légèreté sur fond de grande profondeur. L’usage de rimes (qui peuvent s’enchaîner en un véritable slam), de phrases courtes cinglantes, de l’humour ou le détournement de sigles crée une respiration pour le lecteur et renforce encore cette impression de liberté, d’émancipation que permet le récit: 

"Je me demande si ce serment d’Hippocrate n’était pas hypocrite et s’il n’est pas temps que je rende mon blanc de travail, car de blouse il n’y a pas, il n’y a point, il n’y a plus, il n’y a jamais eu, mais de blues il y a c’est certain. Je ne suis pas rouge de colère, ni noire de rage, je suis blanche comme linge, blanche comme cette blouse qui a perdu sa verve, son honneur. Mon blanc de travail ou Mont Blanc de travail, sacerdoce ou ça sert d’os à ronger ; quoique j’ai plutôt l’impression que ça soit l’OS qui nous ronge, l’Organisation de la Société, son système d’exploitation."

Quelques aphorismes de sagesse, des interludes poétiques ou encore une lettre viennent ponctuer le récit de moments forts, au sein desquels l’expérience jusqu’ici déployée est recueillie pour mieux l’inscrire dans un nouvel élan, une dynamique:

Une douce rose a cru faner,
Puissante et vulnérable colombe envolée,
Pas par la voie que tu avais perçu,
Peut-être un cri plus vivant qu’attendu.


Mon coeur a quelques instants cessé de battre,
Sans que mon âme ne se laisse abattre,
La cicatrice parfois douloureuse,
Le corps vient rappeler la route heureuse.

La narration est aussi pleine de moments suspendus qui font toute la richesse d’une expérience personnelle, et la relie à quelque chose de plus grand qu’elle. Quelques pas de côté lors d’un trajet de retour de l’hôpital et s’ouvre un espace d’émerveillement et de confiance au sein de l’existence. Une pause passée au soleil, un instant de détente à respirer l’air frais ou un moment de pleine présence avec les patients, et la dimension historique, chronologique du récit se dilate, se diffracte pour rejoindre l’immensité du vivant, en honorer le mystère. 

Par le ton et le style, Mon blanc de travail maintient ainsi à distance les injonctions qui impliquent de répondre à la toxicité d’un milieu ambiant (ici celui de la santé) par des affects négatifs, en ayant le sentiment d’être coincé dans un seul type de posture. Le sens déployé par ce récit de soi convoque ainsi ce qui relève d’un exercice de compréhension de soi et des autres. Un exercice qui rejoint par bien des égards celui d’une réflexion critique et philosophique développée par les humanités pour mieux comprendre nos pratiques. Mais la réflexion ici n’a rien d’abstrait, elle se déploie toujours à partir de situations réelles et vécues. Si l’auteure préfère ainsi le rythme à la cadence, le complexe au compliqué, le soin à la santé, c’est que ses réflexions théoriques s’éprouvent d’abord corporellement, au sein de moments d’intensité particulière, de kairos

C’est en voyant la souffrance provoquée par une erreur de manipulation sur un patient que la narratrice en vient à décrire les aberrations d’un changement de matériel permanent, de logiques gestionnaires court-termistes ne permettant pas la continuité des pratiques de soin, obstruant la transmission aux étudiants et dépossédant les praticiens de leurs savoirs. C’est en assistant aux invectives d’un chirurgien envers une infirmière au bloc opératoire que sont portés à la conscience de la narratrice tous les moments où la violence s’exerce entre soignants, selon des rapports subtils de domination institutionnalisée, transformant le milieu hospitalier en un environnement toxique, alors qu’il pourrait en être bien autrement. C’est en écoutant le discours d’Emmanuel Macron et sa fameuse phrase « Nous sommes en guerre » contre le virus, qu’une réflexion sur le véritable ennemi, la déshumanisation de la santé et le déni de toute écologie de la santé, peut se déployer. C’est en décrivant la difficulté et le tact nécessaire lors des appels adressés aux familles de personnes intubées en réanimation qu’est dévoilée l’absence complète de formation des médecins concernant la relation aux patients, aux familles tout comme l’absence d’apprentissages socio-émotionnels qui lui permettraient pourtant de mieux se relier à ce que vivent les autres et à ce qu’ils éprouvent personnellement, à digérer leurs sentiments, à leur donner une perspective. C’est en se sentant impuissant devant des décès en série de personnes au corps fatigué, dénuées de toute force vitale, sur lesquelles aucune thérapeutique n’agit, qu’est mise à jour une autre évidence : l’impossibilité de séparer santé et social, et les difficultés pour soigner des êtres au sein d’un système qui use et exploite non seulement les ressources terrestres mais aussi les corps, dans un contexte où la prolifération des déserts médicaux n’arrange rien.

Tous ces moments éclairés, dépliés par une conscience aiguisée, donnent accès à une vision profonde, à une mise en perspective de ce qui se donne immédiatement à l’expérience. Et c’est bien en cela que nous évoquons l’idée d’une pratique éthique d’émancipation. 

Une pratique éthique d’émancipation

Au sein de la seconde partie de Mon blanc de travail, la voix de Margot Smirdec intensifie encore le processus de subjectivation que l’on suit depuis les premiers jours du confinement. L’expérience est moins polarisée par la pandémie et ses effets extérieurs et d’autres évènements se jouent dans la conscience de la narratrice. L’écriture déploie un souci de soi, une pratique éthique qui déborde l’exercice de lucidité et de compréhension et adresse un autre type de réponse à la souffrance rencontrée. Ainsi nous voyons peu à peu la narratrice se frayer un chemin qui n’est plus seulement celui de l’indignation mais bien celui de l’émancipation. 

Après l’intensité de l’expérience sur le front des urgences alsaciennes, le retour en terre auvergnate marque une transition importante dans le récit. La fatigue se mélange avec des temps de réflexion pour reconsidérer ce qui s’est joué. Un nouveau regard aiguisé par le voyage vers l’ailleurs ne tolère plus l’absurde tapi dans le quotidien d’une institution usante et mortifère. L’aigreur, l’ennui, la lassitude se manifestent telles des réminiscences du début de récit où le doute et l’envie de tout quitter avaient déjà fait leur apparition avec force. Mais le besoin de dignité, les empêchements pour œuvrer et tenir le serment d’Hippocrate ne mettent plus en mouvement une énergie de lutte, un cri du care ou l’envie de donner un gros coup de pied dans le tas. Cette fois-ci, la fêlure est moins spectaculaire mais plus profonde. L’impossibilité de contribuer, de soigner se cristallise en une décision simple et radicale : partir. Cette décision génère une certaine instabilité, la culpabilité de lâcher les collègues n’étant jamais bien loin. Mais la décision en forme d’intuition est d’une puissance telle qu’aucun retour en arrière n’est plus possible. S’ensuit 5 mois de silence dans le fil du récit. 

Et c’est à la faveur d’une rencontre le 6 octobre 2020 avec une étudiante elle-même détournée de la voie médicale que le récit reprend vie, que s’ouvre une nouvelle période. Cette période suit grosso modo le second et le troisième confinement, et l’alternance de phases de durcissement et d’assouplissement. L’auteure change bientôt de lieu et se dirige vers Montluçon où un travail à temps partiel dans un environnement bienveillant et familier lui permet d’explorer de nouvelles pistes sur ce chemin de l’émancipation. 

Une nouvelle énergie anime la narratrice qui se connecte peu à peu à ce qui l’anime vraiment et trouve dans cette aspiration profonde une source puissante de courage et d’engagement afin d’« œuvrer pour et avec ». Avec cette énergie, c’est aussi un nouveau regard qui émerge au fil des pages. Les épreuves deviennent des opportunités pour se transformer et développer des qualités en soi. Un chemin d’introspection se dessine, évitant les pièges des relations captives de type victime/coupable et leur perpétuation. Les perceptions sont moins imprégnées de réaction impulsive, de jugements secs et manichéens, d’agacements qui ne font qu’amoindrir la capacité d’agir. Qu’on ne s’y méprenne pas, cela ne veut pas dire que l’auteure renonce à son engagement et obtempère devant l’inacceptable. L’exercice de lucidité et de compréhension se poursuit mais devient simplement plus créatif, plus libre, plus divers. Les affects se transforment ainsi peu à peu devant nos yeux ; la colère se métamorphose en compassion, l’inquiétude en acceptation de nos limites. Certains paradoxes murissent et ne sont plus vécus comme des dilemmes indémêlables, sources de mal-être ; la tristesse peut rencontrer l’espoir en plein cœur de la maladie, l’indignation autorise aussi l’appréciation des merveilles de la vie. La voie du care qui résonne à travers les lignes devient ainsi plus sensible, acceptant d’exposer sa vulnérabilité, de lui offrir un espace pour l’embrasser.

Ne pagayant plus à contre-courant, l’auteur se met en mouvement, bien ancré à son aspiration. Sa quête de sens l’amène alors à rejoindre de nouvelles alliances, à s’engager dans des actions collectives qui nourrissent son chemin intérieur et lui permettent de déployer son souhait de participer à un soin du vivant. Une myriade de formes d’actions se déploient sous nos yeux, au sein de communautés teintées de couleurs différentes mais sous-tendues par une même tonalité. On perçoit ainsi la joie de l’auteure qui s’accorde à d’autres êtres mus par le même élan, prenant le risque de s’exposer pour tenter de faire bouger les lignes, là où beaucoup d’autres, eux-aussi incapables de souscrire aux logiques toxiques des milieux de santé, se sont simplement retrouvés prostrés, amers et sans horizon. Ici au contraire, l’envie de se former à l’intelligence collective côtoie la participation à un programme de recherche sur les effets de la méditation, pour ouvrir de nouveaux possibles aussi bien dans les thérapeutiques que dans les relations favorisant le soin. Le projet d’un MOOC sur la culture du care renforce l’envie de transmettre aux étudiants de médecine comment apprendre à prendre soin de soi, à explorer son expérience, pour mieux prendre soin des autres et reconsidérer la part vivante et irréductible de chaque personne, soignants ou patients. L’inscription au sein d’un groupe pluriel de réflexion sur les directives anticipées[1] soutient ce besoin implicite de voir changer à la fois le rapport à la mort dans le système de santé français (qui reste l’objet d’un déni et d’une lutte de manière générale) et une certaine culture de domination paternaliste qui donne au médecin le pouvoir de s’accaparer la vie du patient. En dehors des cadres institutionnels s’inventent sous notre regard une voie médiane, qui ne verse ni dans l’individualisme déresponsabilisé ni dans la loyauté passive, utilisant pour exprimer ces directives anticipées, non plus la fiche-questionnaire, mais le récit (comme un clin d'oeil au livre) afin de redonner aux personnes une agentivité, une capacité à choisir et à faire entendre leur voix, même et surtout en fin de vie. Enfin, la recherche autour de tiers-lieu propres à un véritable soin des patients nourrit des rencontres et des alliances fécondes, qui redonnent de l’éclat au terme d’altruisme, bien au-delà de toute logique sacrificielle. 

En cheminant le long du récit de soi tracé par Margot Smirdec, nous nous sommes finalement surpris à ressentir une certaine confiance, un soulagement, à recontacter un élan vital puissant et bien ancré sur ses deux jambes ; la jambe de la défense du vivant nourrie par l’exercice de lucidité, de compréhension et son énergie d’indignation, résistant contre toutes les lâchetés d’un système de santé à la dérive ; la jambe de l’action créative nourrie par une pratique éthique d’émancipation, s’affirmant dans des alliances et communautés émergentes qui prennent soin du vivant. Et si ces deux jambes peuvent se mettre en mouvement et aider à la construction d’un monde meilleur, plus aimant, c’est que l’écriture soutient un changement profond de conscience et de perception, un processus de guérison et de transformation, par lequel le souci de soi rejoint le souci des autres et du monde. 


[1] Les directives anticipées permettent d’exprimer, par avance, la volonté de poursuivre, limiter, arrêter ou refuser des traitements ou actes médicaux, pour le jour où l’on ne peut plus le faire soi-même, par exemple du fait d’un accident ou d’une maladie grave.

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