N°6 / Formes de l’empathie: arts et langages

Introduction

Les formes de l’empathie : arts et langages

Paola Artero, Roberta Serra
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Introduction

Les formes de l’empathie : arts et langages

Paola Artero[1], Roberta Serra[2]

Des changements importants ont investi notre présent, marqué par de nombreuses crises (entre autres, le dérèglement climatique, la pandémie de Covid-19, le retour de la guerre en Europe) et par de nouveaux enjeux géopolitiques qui s’imposent à l’humanité, à l’ère de l’anthropocène. Ce tournant historique remet en question notre fonctionnement et notre façon d’habiter la planète, tant au niveau individuel que sociétal. Face à un futur incertain pour la Terre et les espèces qui l’habitent, une réflexion renouvelée sur le rôle de l’empathie dans notre rapport au monde se pose aujourd’hui comme une exigence. C’est la raison d’être de ce numéro 6 de la revue Notos, qui porte sur le thème des Formes de l’empathie : arts et langages, dans le but d’explorer leurs expressions dans la création artistique et littéraire, passée et présente, ainsi que leur transmission par les langages, la traduction et l’enseignement.

Plus que toute autre chose, l’image et le texte nous interrogent sur l’essentialité de « sentir avec l’autre » : un processus qui engage tout aussi bien le psychisme que le « corps vivant » de l’individu, comme l’illustrent les écrits de Vittorio Gallese. Le terme « empathie » apparaît d’ailleurs en milieu allemand à la fin du XIXème siècle dans le domaine de l’esthétique, où la création culturelle et artistique est l’emblème d’un terrain de rencontre possible entre les êtres. Symptôme de cette Einfühlung esthétique (Vischer, Lipps) qui anime la création et son bénéficiaire, l’œuvre peut également donner la possibilité de « se mettre à la place de l’autre », du créateur, de faire l’expérience d’une individualité inhabituelle. L’objet culturel devient, en ces termes, le véhicule et le moteur d’une réverbération entre les humains, permettant à la fois au sujet d’expérimenter une résonance particulière avec l’œuvre. Pareillement, chez Lévinas, l’« Autre » incarne un miroir, il nous parle par le biais de sa création, et par cette dernière il se donne la possibilité de « prendre soin » de son double.

L’opportunité d’appliquer une méthodologie de recherche à une notion complexe comme celle de l’empathie apparaît en ce sens comme un enjeu tout aussi fondamental que nécessaire.

L’objet littéraire ou visuel devient, dans ce schéma, une ouverture sur l’« être » : élément dynamique qui nous interroge, et à la fois se révèle à nous par sa « présence vivante », représentant une trace de l’infini, et nous permettant de dépasser le monde du sensible. Ainsi, cette réverbération qui unit les humains par le biais de l’objet esthétique, représente un moyen de comprendre le présent et fournit des outils pour explorer les pratiques du care avec un nouveau regard.

En psychologie et en linguistique, l’empathie éclaire, selon Rabatel, « notre rapport anthropologique à l’autre, à l’altérité hors de nous et en nous »[3], traverse les discours et les langages, et passe par la notion de point de vue. Ce phénomène, corporel et mental à la fois, et dont la compréhension a été éclairée par les découvertes liées aux neurones miroirs, nous interpelle et nous montre, peut-être, une voie vers des façons nouvelles de vivre ensemble, plus éthiques et plus respectueuses du vivant dans toutes ses formes.

Les articles réunis dans ce numéro illustrent les thématiques abordées et les analyses développées au cours de la journée d’étude du même nom, organisée en novembre 2020 par l’Université Paul-Valéry Montpellier 3 (UPVM) et l’Université de Montpellier (UM), dans le cadre d’un cycle de séminaires conduit sur deux ans (2019-2021) intitulé Théorie et pratiques du Care : une éthique en actionporté par les équipes de recherche ReSO (Recherches sur les Suds et les Orients) et LIRDEF (Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche en Didactique, Éducation et Formation). Cet événement scientifique a réuni les contributions de chercheurs et doctorants provenant d’horizons différents, qui ont tous et toutes contribué à la réflexion sur ce sujet avec des interventions illustrant la variété et la fécondité de ce domaine de la recherche. Ce numéro de Notos souhaite poursuivre ce travail et l’enrichir, en mettant à disposition des lecteurs et lectrices ces interventions en format vidéo[4], accompagnées pour certaines d’un article, ainsi que d’autres contributions originales, ouvrant à de nouvelles perspectives, à travers l’exploration d’études de cas inédites.

Au cœur d’une période complexe de notre histoire commune, qui a mis en lumière notre profonde interdépendance, il est urgent d’entamer un dialogue transversal sur la production culturelle passée et présente, et ses moyens de transmission. En invoquant les outils de l’interdisciplinarité scientifique, les articles ici réunis nous permettent également de voir comment le regard empathique a modulé les expressions de l’évolution sociale, culturelle et biologique de l’humain. Pour ces raisons, la multidisciplinarité et la multimodalité de ce numéro représentent à notre sens une perspective précieuse : de la traductologie au langage, des arts visuels aux études pédagogiques et théâtrales, s’appuyant sur les études du care, ces textes ont fait émerger autant de pistes de réflexion qui mettent en évidence le pouvoir empathique du texte et de l’image.

Les articles publiés ont été réunis sous quatre thématiques principales : arts visuels, littérature, théâtre et pédagogie. Les périodes chronologiques abordées illustrent la richesse des possibilités d’étude et la variété des supports et des médias concernés et exploitables. 

Nous remercions de tout cœur les auteurs et les autrices — Juan Adroher, Rose Delestre, Anne-Marie Dionne, Marco Falceri, Matthieu Founeau, Catherine Gendron, Sunga Kim, Ilaria Moretti, Marie-Christine Munoz-Levi, Elena Paroli et Dimitri Stauss — ayant exploré le thème des arts, de la littérature, du théâtre et de nouvelles formes d’enseignement pour mieux communiquer avec les jeunes générations. Notre plus sincère gratitude va à toutes les personnes qui ont généreusement accepté de faire partie du comité scientifique de ce numéro, rendant cette publication possible. Nous vous en souhaitons une très agréable lecture.


[1] Paola Artero, Docteure en études anglophones, traductrice et chargée d’enseignement à l’université Paul-Valéry de Montpellier, équipe de recherche EMMA, email de contact : paola.artero@univ-montp3.fr

[2] Roberta Serra, Docteure en études italiennes, équipe ReSO Université Paul-Valéry de Montpellier, email de contact : roberta.serra3@gmail.com

[3] Rabatel Alain, 2014, « Empathie, points de vue, méta-représentation et dimension cognitive du dialogisme », Éla. Études de linguistique appliquée, n°173, p. 28.

[4] Les vidéos de cette journée ont été enregistrées en deux sessions – une pour la matinée, l’autre pour l’après midi – qui sont accessibles à l’adresse suivante : https://tepcare.hypotheses.org/1285

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