N°5 / Théories et pratiques du Care

Le roman Cordiali saluti d’Andrea Bajani : le care comme besoin de reconnaître la fragilité des travailleurs précaires

Romano Summa
Le roman Cordiali saluti d’Andrea Bajani : le care comme...

Résumé

Cet article se propose d’éclairer, à partir de l’œuvre d’Andrea Bajani et en particulier son roman Cordiali saluti (2005), la nécessaire reconnaissance de la fragilité des travailleurs dans un contexte socio-économique qui ne cesse de faire violence aux individus. Ce roman explore la condition des travailleurs précaires d’aujourd’hui, qui n’ont aucune certitude quant à leur avenir professionnel et qui vivent constamment avec la peur d’être licenciés. Ainsi, le geste d’écriture de Bajani devient un geste de care, car l’auteur dénonce comment les logiques néolibérales s’immiscent aussi bien dans la sphère du travail que dans la sphère privée.

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Romano Summa, 
docteur en études italiennes, Université Paul-Valéry Montpellier, Laboratoire LLACS

roma.87@hotmail.it

 

Le roman Cordiali saluti d’Andrea Bajani :

le care comme besoin de reconnaître la fragilité

des travailleurs précaires

 

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Le roman Cordiali saluti (2005), un des livres-clé de la « nouvelle littérature du travail » italienne des années 2000, peut être lu à la lumière de la question du care. En effet, ce roman nous permet parfaitement de saisir la conscience du sujet précarisé et fragilisé, qui a besoin de quelqu’un qui prenne soin de lui.

Andrea Bajani, journaliste et auteur de romans, récits, reportages et œuvres théâtrales, est l’un des écrivains actuels les plus engagés sur la question du travail. Il compte parmi les écrivains les plus connus et récompensés par la critique : son roman Se consideri le colpe (2007), centré sur la question de la délocalisation des entreprises italiennes en Roumanie, a remporté le prix Super Mondello, le prix Recanati et le prix Brancati ; le roman Ogni promessa (2010), sorte d’itinéraire initiatique du personnage principal qui traverse et transforme sa propre crise, a obtenu le prix Bagutta. Bajani s’est également engagé sur la question du travail précaire dans le reportage sur les précaires contemporains intitulé Mi spezzo ma non m’impiego (2006). Récemment, il s’est aussi intéressé au monde de l’éducation et des jeunes, avec l’essai Domani niente scuola (2008), dans lequel il évoque la nouvelle génération des lycéens italiens, ou encore avec l’ouvrage La scuola non serve a niente (2014), où il s’interroge sur le rôle de l’école dans la société contemporaine.

Toutes ses œuvres se développent à partir de la crise des relations interpersonnelles à laquelle nous assistons de nos jours, et de celle d’institutions comme la famille, le monde de l’éducation et du travail. C’est sur ce dernier aspect que nous focaliserons maintenant notre attention.

La réification des travailleurs d’aujourd’hui

Le roman Cordiali saluti est une représentation des difficultés des individus contemporains à vivre dans une société où la précarité est devenue un véritable système de vie. Le protagoniste de l’œuvre est employé d’une entreprise (dont le secteur n’est pas bien spécifié) qui s’occupe de la rédaction des lettres de licenciement. C’est un rôle qu’il exerce avec la plus grande diligence, ce qui lui vaut les éloges des dirigeants de la société et le sobriquet de « killer » par ses collègues. Bajani, se sert du point de vue d’un seul personnage (le protagoniste) et mène une introspection psychologique approfondie sur le sentiment d’instabilité professionnelle. Par ailleurs, ce personnage est aussi le narrateur : le récit se développe entièrement à l’intérieur de sa conscience.

Dans ce livre, l’écrivain veut décrire les mutations du monde du travail, non pas à travers le langage du reportage – comme le fait Aldo Nove dans le livre Mi chiamo Roberta (2006) ou comme lui-même l’a fait dans Mi spezzo ma non m’impiego (2006) – mais à travers une langue novatrice et spécifiquement littéraire. Ceci répond aussi à une exigence de sa part de réhabiliter le rôle de la littérature, qui semble ne plus avoir de place dans la société actuelle, comme il en a fait lui-même le constat. Voici ce que déclare Bajani à propos des motivations qui l’ont poussé à écrire : « L’idée de Cordiali saluti est née par hasard, en réalité. On m’avait demandé d’écrire une lettre de licenciement précisément parce que j’étais un écrivain. Je me rappelle de ma stupeur, face à cette requête. Je m’étais dit : la littérature ne compte plus du tout. » (Bajani dans Bonini, 2006, p. 87)

Si la littérature du travail des années 1960 faisait la description de la « sélection naturelle » pour entrer dans le monde du travail, Bajani met en scène l’expulsion sans pitié des individus hors de ce monde. Il analyse la condition d’instabilité des travailleurs contemporains, en se servant d’un dualisme constant entre la vie au travail et la sphère familiale.

Dans l’univers professionnel, en effet, il n’y a pas de place pour les contacts humains. De plus, pour rendre encore plus évidente la violation de l’humanité des travailleurs, l’écrivain insère des métaphores très frappantes à l’intérieur de son roman. Il crée ainsi une connexion entre le chômage et la mort pour représenter la perte du travail. À propos d’un salarié qui vient de perdre son travail, nous pouvons lire : « Erano settimane che lo davano per morto [1] » (Bajani, 2005, p. 5).

 La comparaison avec la mort utilisée par l’écrivain n’est alors qu’un stratagème littéraire pour transmettre l’inquiétude de l’homme précaire au travail, mais aussi pour dénoncer le licenciement comme meurtre : le meurtre d’une identité sociale.

Bajani dénonce la réification des travailleurs et leur réduction à des objets dans les mains des entreprises. L’acte du licenciement, par exemple, est tout particulièrement humiliant : il est décrit comme un événement qui ne concerne pas directement l’ex-directeur des ventes, qui semble inexistant, mais plutôt comme une affaire privée entre la société et l’avocat. Bajani a à cœur de montrer toute la brutalité présente dans ces comportements, et il nous dit indirectement qu’il est urgent de changer la manière de concevoir les relations sociales.

L’écriture pour « reconnaître » les exclus

Par ailleurs, dans ce roman, pour mettre l’accent sur la violence des logiques néocapitalistes, la lutte contre la maladie est associée au combat pour la réinsertion professionnelle. En effet, dans une société précaire où les travailleurs se sentent toujours en danger, le maintien de l’emploi prend l’aspect d’une véritable lutte pour la survie. L’ex-directeur des ventes se voit comme un exclu de la société, et sa condition de chômeur équivaut à une sorte de mort sociale. De fait, nous vivons dans une société qui tend continuellement à engendrer de l’exclusion et qui, simultanément, ne garantit aucune reconnaissance aux exclus. Guillaume Le Blanc remarque que les exclus sont souvent rendus invisibles, on ne les entend pas et on ne veut plus les voir : ou bien ces sujets sont considérés comme inutiles, en trop ; ou alors ils sont considérés comme des gens dangereux dont il faut se méfier. Le philosophe se demande alors s’il est possible d’élargir la compréhension de l’humain au-delà des frontières sociales qui produisent un « dedans » et un « dehors ». Pour ce faire, il faut tout d’abord reconnaître la vulnérabilité de l’humain et affronter l’exclusion comme une chose commune plutôt que comme la seule affaire des exclus. Il est alors impératif d’adopter un autre regard sur cette question :

L’exclu, en son invisibilité réelle, en sa dangerosité supposée, l’absent des places et des classements, par la persistance de sa voix et de son agir, interroge le cours normal présumé des choses. En particulier, en récusant d’être du côté de la pathologie, en critiquant la définition de l’exclu comme un “malade”, il nous oblige, depuis l’acceptation d’un fond de vulnérabilité commune, à nous interroger sur ce qui, aujourd’hui, fait monde et sur notre capacité à l’ouvrir à des allures de vie très diverses sans pour autant légitimer l’exclusion des exclus en la considérant comme un mal nécessaire ou un dégât collatéral (Le Blanc, 2011, p.16).

 

Nous pouvons interpréter le roman de Bajani à la lumière de ces idées : ce ne sont pas les exclus, comme l’ex-directeur des ventes, qui sont des « malades » ; c’est notre société tout entière qui est en crise car elle est la responsable des processus d’inclusion et d’exclusion. L’écrivain rappelle également, tout comme Le Blanc, que la vulnérabilité est une composante structurelle de l’être humain et qu’il ne faut pas la nier. Son écriture met en relief, à travers la technique de l’introspection psychologique, toutes les peurs des individus liées à leur fragilité.

Le cas du protagoniste est exemplaire et sa fragilité est notamment observable dans son rapport pervers avec le chômage. D’un côté, il est chargé de rédiger les lettres de licenciement ; de l’autre, il éprouve personnellement la peur de perdre son emploi. Dans la première partie du roman, son chef lui présente un test dans lequel il doit indiquer les mots qu’il aurait voulu entendre en cas de licenciement. Il commence aisément sa description mais finit par fondre en larmes car il est très sensible sur ce sujet. Bajani met clairement en lumière la crise intérieure de son personnage, qui doit communiquer la fin de leur activité professionnelle à ses collègues mais qui, en même temps, n’est pas à l’abri d’en partager le destin.  

Ceci montre que tous les travailleurs contemporains vivent désormais avec un constant sentiment d’angoisse qui rend difficile la solidarité entre les êtres humains et amène à une véritable crise de la conscience collective. L’écriture de Bajani se développe précisément au point de contact entre la blessure de la conscience individuelle et la crise de la conscience collective.

Cordiali saluti rend ainsi évidente la manière dont le manque de garanties professionnelles, conséquence d’une société basée sur le travail précaire, a profondément remis en question les valeurs du vivre ensemble et comment cela empêche souvent les citoyens de se reconnaître dans la collectivité. Par ailleurs, il nous montre que les peurs provoquées par la précarité ne se limitent pas à la seule vie au travail mais qu’elles sont présentes dans les autres domaines de l’existence. Pour le dire autrement, la vie professionnelle envahit la sphère privée : pour le sujet précaire de la nouvelle littérature du travail, même le téléphone qui sonne devient une source d’inquiétude : « Quando suona il telefono mi spavento, precario come sono sulle tegole [2] » (Bajani, 2005, p. 41), confie l’un des personnages du roman.

Cette phrase montre que la précarité est principalement une condition de fragilité et de perte de certitudes, celle-ci étant une caractéristique de la société occidentale actuelle.

La perception constante du risque

Selon Bajani, le climat d’insécurité et la peur du licenciement caractérisent la nature du travail précaire. Son livre illustre avec précision la terreur ressentie par la plupart des travailleurs contemporains.

Dans cette perspective, la description réaliste des pratiques saugrenues au sein de l’entreprise rentre ainsi dans la stratégie de dévoilement de l’impact réel de la précarité sur la vie des personnes. Face aux stratégies de façade utilisées par le chef d’entreprise, nous trouvons en effet des individus qui affrontent tous les jours la peur de perdre leur emploi. Voilà pourquoi le roman est une transposition littéraire de ce qu’Ulrich Beck appelle La société du risque (1987), dans laquelle le risque est devenu une composante quotidienne de la vie des personnes. Les personnages de Bajani souffrent puisqu’ils se sentent seuls et abandonnés par l’État et par toute structure d’aide sociale. Selon Beck, les personnes touchées aujourd’hui par le chômage doivent supporter seules des situations pour lesquelles on disposait autrefois de contre-modèles, de politiques de défense et de soutien, dans un contexte marqué par la culture de classe. Si le chômage, il y a quelques années encore, était ressenti comme un problème collectif, aujourd’hui il est vu comme un problème strictement personnel.

Bajani réveille une attention nouvelle autour de cette question. Son effort peut être résumé par les mots de Beck, qui, à propos de nouveaux chômeurs, déclare : « Dans ces existences individualisée et privées de leurs références de classe, le destin collectif se transforme d’emblée en destin personnel qui s’inscrit dans une société que l’on n’aborde plus que de façon statistique. Pour sortir de l’impasse il faudrait que ce destin personnel soit réintégré dans le destin collectif » (Beck, 1987, p. 194-195).

En faisant de cette réalité le sujet de son roman, Bajani évoque la maturation d’une nouvelle conscience de classe de l’« ère du risque », une conscience en mesure de redonner cohésion, complicité et force civile aux différentes figures de travailleurs précaires. Dans cette perspective, la fausse personnalisation des lettres de licenciement, créées artificiellement autour des inclinations et des préoccupations de chaque employé, accentue la sensation que les destinataires vivent une condition isolée et exceptionnelle.

Parfaites d’un point de vue rhétorique, elles représentent l’invention littéraire qui permet à Bajani de mettre en exergue la perte d’humanité et la tromperie du monde professionnel actuel.

Reconnaître l’humanité des travailleurs

Ces lettres sont une dénonciation de la manipulation intellectuelle à l’égard des travailleurs de nos jours car elles déguisent le licenciement en récompense et libération, alors même qu’il est châtiment et drame. L’écrivain montre la marchandisation des émotions du travailleur : ces missives visent à « séduire » le travailleur, à lui « vendre » le plaisir d’être licencié ; mais en réalité, ses lettres sont uniquement un instrument pour mettre en pratique les logiques du néocapitalisme et révèlent que ce dernier influence aussi les sentiments et toute forme de vie intérieure des personnes. Par conséquent, à son avis, il n’existe plus actuellement de séparation nette entre langage du travail et langage des émotions : le capital s’est approprié aussi la dimension émotionnelle des travailleurs.

En voici quelques exemples. Dans la première lettre, le niveau d’hypocrisie humaine dans le monde professionnel est dénoncé en associant la décision du licenciement à une sorte d’«illumination religieuse ». Par le congé donné à l’employé, l’entreprise s’auto-inflige une punition, alors que pour le nouveau licencié s’ouvre la possibilité de profiter finalement de la vie :

Mi creda Sparacqua, la invidio. Invidio il futuro che le si apre davanti. Le invidio la possibilità di tirare fuori quelle tute dall’armadio, infilare quelle scarpe e riscoprire le cose semplici della vita [3] (Bajani, 2005, p. 22).

 

La deuxième lettre est révélatrice de la même fausseté et du même manque de scrupules à l’égard des travailleurs. Bajani affronte ici la question de l’inutilité des personnes âgées dans le système productif actuel. L’âge avancé du salarié est sans doute un obstacle pour l’entreprise du roman, mais dans la lettre on dit exactement le contraire. Voici donc un exemple clair de manipulation :

Ma poi diciamocelo, caro Quirino : che male c’è ad essere anziani ? Lei è la dimostrazione vivente del fatto che si può andare fieri. Sono gli altri ad essere miopi, a non capire che il mondo sta andando proprio nella direzione degli anziani [4] (ibidem, p. 22).

 

En réalité, le monde est en train de prendre un chemin contraire. L’offre mondiale de travail et la diminution des contrats à durée indéterminée provoquent la préférence des entreprises pour les jeunes au détriment des plus âgés, qui ont une base salariale beaucoup plus élevée. Comme l’observe Marc Uhalde, les plus anciens ont également un faible pouvoir sur le marché du travail à cause de leur faible propension à la mobilité et parce qu’ils sont les moins prêts à se reconvertir professionnellement selon les exigences du marché. Ainsi, ils se trouvent « confrontés à des changements imposés d’emploi pour cause de restructuration, ne peuvent que contempler leur manque de ressource de mobilité lié à une carrière essentiellement marquée par la stabilité géographique, d’emploi et de qualification. » (Uhalde, 2009, p. 171-190)

Selon Richard Sennett, le vieillissement est l’un des domaines (avec l’offre mondiale de travail et l’automatisation) qui façonnent le « spectre de l’inutilité » (Sennett, 2006, p. 73-107). Pour lui, l’âgisme qui sévit dans l’actuel marché du travail révèle un autre paradoxe évident de nos jours : dans les années cinquante, l’âge de la retraite pouvait se situer vers cinquante-cinq ou soixante ans, puisque l’ouvrier de sexe masculin avait une espérance de vie d’environ soixante-dix ans. De nos jours, en revanche, la médecine nous permet de vivre et de travailler plus longtemps que par le passé, mais souvent les hommes sont licenciés à l’âge de cinquante ou soixante ans. Les hommes disposent alors de quinze ou vingt ans où ils pourraient être employés de manière productive, mais ils ne le sont pas.

La lettre du roman vise à cacher ces aspects. Une éventuelle continuation du rapport de travail est considérée comme une « réclusion », tandis que le licenciement est présenté comme la « possibilità di fruire di quel meraviglioso lunapark che il mondo ha apparecchiato per i vecchi [5] » (Bajani, 2005, p. 37).

Toutefois, le comble des situations dramatiques est atteint dans la dernière lettre. Il s’agit du licenciement d’une employée qui, suite à un récent accident de voiture, a le visage défiguré et est contrainte de se déplacer en fauteuil roulant. L’écrivain met ici en lumière l’impossibilité de trouver une place pour les plus défavorisés dans un contexte inhumain et sans merci comme le monde du travail actuel. Même dans ce cas nous pouvons observer de l’hypocrisie et de la manipulation : le licenciement est indiqué comme la possibilité de pratiquer un sport pour handicapés et pouvoir ainsi récupérer le sourire perdu : « Allora ho capito con lucidità e con il cuore traboccante di affetto per lei, cara De Mello, che è questa la sua strada, che soltanto in questa direzione potrà ritrovare il sorriso che ha perso ! » [6] (ibidem, p. 71).

Cette employée, considérée comme tout à fait inutile, est renvoyée car elle n’est plus fonctionnelle pour le système productif. Bajani se sert de ces situations narratives pour mener une critique à l’encontre de la société contemporaine, qui suit le modèle de l’hyperproduction et qui piétine la vie des personnes. Son œuvre n’est, finalement, que la tentative de rendre manifeste la folie de ce système dans lequel nous vivons tous les jours, et de réveiller chez le lecteur une sensibilité toute humaine, en lui fournissant de nouveaux pôles de valorisation. À son avis, ce que son roman utilise, c’est justement une perspective humaine [7]. Voilà pourquoi son écriture nous rappelle, pour reprendre les mots de la philosophe contemporaine Cora Diamond, L’importance d’être humain (2011). Cela implique des obligations morales et une nouvelle sensibilité envers les autres, surtout les personnes les plus défavorisées.

 Conclusion

Les lettres de licenciement, notamment celles adressées aux employés âgés ou aux victimes d’accidents, montrent que notre société est responsable de la négation de l’humanité des plus faibles. Bajani dénonce le fait que, dans un tel contexte, seuls les individus les plus « forts », soit les plus avantageux pour le système productif, sont acceptés. C’est un système qui tend bien évidemment à l’exclusion. Selon le philosophe Miguel Benasayag, l’un des paradigmes de l’homme de la modernité est son opposition radicale à la « faiblesse », vue comme un mal à éradiquer à tout prix. Dans notre société, le vieillissement, tout comme le handicap, se situe dans la catégorie de la faiblesse. Mais sont aussi considérés comme « faibles » tous les exclus qui, toujours plus nombreux, décrochent du rythme imposé par nos sociétés afin de pouvoir survivre. Ce faisant, observe Benasayag, c’est la vie elle-même qui se trouve éradiquée de notre monde :

Non seulement hommes, femmes et enfants sont expulsés de la vie par la force centrifuge de la folie néolibérale, mais la vie elle-même, sous ses différentes et indispensables formes, est exclue du monde. Animaux et forêts, mers et déserts, eau et air sont sinistrés comme les hommes, car, dans ce monde de ‘forts’ et « faibles », la vie, la terre et le ciel sont du côté des seconds, ce sont des éléments qui n’existent que dans les comptes et les plans des maîtres des ‘forts’ du monde, et la survie de la nature elle-même dépend de la possibilité que les forts ont, au nom de leurs intérêts, de l’épargner ou non [8] (Benasayag, 2004, p. 157-158).

 

Redonner de la visibilité aux invisibles et à leur expérience (personnes âgées, handicapés), c’est alors permettre de reconnaître la fragilité des travailleurs précaires et leur donner une voix. C’est pourquoi ces mots du philosophe argentin reflètent aussi tout le sens de Cordiali saluti : ne pas modeler nos existences sur le néocapitalisme actuel qui impose sans cesse plus d’exclusion, mais ajuster le système économique et productif aux rythmes de la Vie, dans l’esprit d’une société imprégnée des valeurs du Care.

 

Bibliographie

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[1] « Il y avait des semaines qu’on le donnait pour mort » (trad. française :  Bajani, Très cordialement, p. 11).

[2] « Je sursaute quand mon portable sonne, en équilibre précaire sur les tuiles » (Bajani, Très cordialement, trad. française, p. 47).

[3] « Croyez-moi, Sparacqua, je vous envie. J’envie le futur qui s’ouvre devant vous. J’envie la possibilité de ressortir les survêtements des placards, de chausser à nouveau les chaussures de sport et de redécouvrir les plaisirs simples de la vie » (Bajani, Très cordialement, trad. française, p. 28-29).

[4] « Et puis pourquoi ne pas le dire, cher Quirino : quel mal y a-t-il à être vieux ? Vous êtes la preuve vivante qu’on peut en être fier. Ce sont les autres qui sont myopes, s’ils ne comprennent pas que le monde marche justement sur les traces des personnes âgées » (Bajani, Très cordialement, trad. française, p. 42).

[5] « La possibilité de jouir de ce merveilleux parc d’attractions que le monde a créé pour les vieux » (Bajani, Très cordialement, trad. française, p. 43).

[6] « Alors j’ai compris, avec lucidité et le cœur débordant d’affection pour vous, chère De Mello, que c’est là votre route et c’est uniquement en suivant cette direction que vous pourrez retrouver le sourire que vous avez perdu ! » (Bajani, Très cordialement, trad. française, p. 77).

[7] Selon Bajani, la littérature, par rapport aux essais et aux enquêtes de journaux, a précisément l’avantage de mettre en lumière l’humanité des personnes dont on raconte une histoire. Cf. Bajani dans Summa, 2006, p. 375.

[8] Le philosophe argentin a aussi développé ce sujet dans une conférence intitulée « Vers une hybridation du vivant ? », à l’Université Paul-Valéry de Montpellier le 10/10/2013, dans le cadre du séminaire Éthique de la terre organisé par l’équipe LLACS (voir la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=hEP-G2vtXYk)

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