N°4 / Letteratura e lavoro in Italia. Analisi e prospettive

L’hybridation entre littérature, journalisme et sciences sociales : la « nécessité » d’explorer la condition humaine des nouveaux esclaves.L’exemple de la littérature engagée de A. Botte, M. Rovelli et A. Leogrande

Romano Summa
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Romano Summa

(Université Paul Valery, Montpellier 3)

 

 

 L’hybridation entre littérature,

journalisme et sciences sociales :

la « nécessité » d’explorer la condition humaine des nouveaux esclaves.

L’exemple de la littérature engagée de A. Botte, M. Rovelli et A. Leogrande 

 

 

 

Le grand nombre de textes littéraires centrés sur la question du travail, parus en Italie à partir des années 2000, a suscité l’intérêt et l’attention des critiques, qui se sont demandés s’il est possible de parler d’une deuxième « littérature du travail » de nos jours1, après la « littérature industrielle italienne » des années cinquante et soixante2. Ce dernier courant littéraire s’était développé suite à la grande industrialisation italienne de ces années-là, grâce à l’apport d’écrivains comme Luciano Bianciardi, Lucio Mastronardi et Paolo Volponi ; la « nouvelle » littérature du travail3, pour sa part, est une conséquence des profondes transformations socioéconomiques de notre époque, comme, entre autres : la révolution technologique, le rôle hégémonique joué par la finance dans l’économie mondiale, les nouvelles formes d’esclavage et les flux migratoires, la délocalisation des entreprises et l’affirmation de la flexibilité et la précarité dans le marché professionnel.

Or, loin d’entreprendre une comparaison entre ces deux courants littéraires, notre objectif est d’examiner un point précis de la littérature du travail de nos jours : le phénomène d’« hybridation » entre littérature, journalisme et sciences sociales, ce qui pousse à nous interroger sur la redéfinition de l’idée même de « littérature ».

Pour ce faire, nous prendrons en considération trois œuvres littéraires (Anselmo Botte, Mannaggia la miserìa, 2009 ; Alessandro Leogrande, Uomini e caporali, 2008 ; Marco Rovelli, Servi, 2009)4 qui ont pour sujet la condition d’esclavage des immigrés clandestins sur le territoire italien. Nous mettrons en relief les aspects stylistiques qui remettent en discussion la structure du roman de fiction traditionnel, et les motivations qui ont poussé les auteurs à créer des œuvres hybrides.

Ces trois livres sont représentatifs du processus de renouvellement qui touche la littérature italienne de nos jours : ils portent l’actualité sur la scène, en fournissant un cadre détaillé et très réaliste des conditions de vie et de travail des migrants. Ce faisant, les écrivains prennent une position toujours plus proche des chroniqueurs, dans leur intention d’informer et de dénoncer les injustices du monde professionnel actuel. Nous pourrions alors dire qu’ils adoptent des formes littéraires pour des fins journalistiques.

Selon Giorgio Bocca, le syncrétisme entre journalisme et littérature est utile pour la description de la réalité et aide à faire une véritable œuvre d’information : « La distinzione tra la cronaca e la letteratura non me la sono mai posta, mi sono sembrate entrambe necessarie, ho pensato che lo fossero per fare del vero giornalismo ».5

Albert Chillòn, pour sa part, considère que journalisme et littérature sont reliés par le même phénomène culturel: une nouvelle sensibilité réaliste, typique de l’époque moderne, qui impose d’élaborer de nouvelles productions culturelles en mesure de capter et exprimer les changements en cours.6

L’une des productions culturelles qui répond parfaitement à ces exigences est le « reportage narratif », tel celui utilisé par Botte, Leogrande et Rovelli, qui décrivent l’actualité par des techniques littéraires.

En effet, la prérogative du reportage narratif est le fait de compléter la description détaillée des événements par des éléments romanesques, comme, entre autres, la narration à la première personne, l’attention aux émotions et à la psychologie des personnages, l’emploi de conversations et de dialogues pour impliquer davantage le lecteur, la présentation des événements du point de vue des personnages.

Monica Jansen observe que la littérature italienne contemporaine adopte précisément ces techniques narratives pour représenter les travailleurs migrants, dans le but de placer au centre de notre attention leurs vies clandestines ou régulières.7

La littérature se transforme ainsi en un produit hybride, dans lequel forme romanesque, journalisme d’enquête et études sociales se mélangent et se complémentent à la fois. Prenons l’exemple de l’écrivain Marco Rovelli, qui dans son livre Servi. Il paese sommerso dei clandestini al lavoro8 (2009), décrit l’univers des immigrés clandestins sur le territoire italien avec un style à mi-chemin entre fiction et une étude sociale. L’auteur lui-même approuve et défend le choix de l’hybridation entre les deux genres : à son avis, la narration n’est qu’un moyen pour témoigner de la réalité, même si parfois il la décrit avec son imagination. À ce propos, il déclare : « Io scrivo libri che non saprei definire meglio se non ‘narrazioni sociali’. Uso lo strumento delle storie, con tutto ciò che il raccontare storie comporta, per raccontare il mondo ».9

Pour Rovelli, la littérature devient donc de la « narration sociale » : l’écrivain mène une dénonciation contre les exploitations à l’égard des clandestins, mais il se sert du langage littéraire afin de rendre plus évidente la souffrance de ces personnes.

En réalité, l’écrivain ne se cantonne pas à un rôle de simple reporter, il vise à explorer leur condition humaine, à travers une écriture qui, même si elle se focalise sur les événements, met bien en évidence les émotions des migrants. Nous pouvons le voir clairement à travers le témoignage du personnage Yusuf, qui illustre leur sentiment de marginalisation et leur nécessité presque primordiale d’être écoutés : « Non possiamo mai dire niente a nessuno, non riusciamo mai a far sapere la nostra condizione, a parlare con qualcuno che si interessi ».10

Les verbes utilisés (dire, far sapere, parlare, [dire, faire savoir, parler]) soulignent que les personnages sont à la recherche d’une voix, et ils expriment le besoin profond de communiquer.

En dialoguant personnellement avec les migrants, l’auteur devient une sorte de personnage-narrateur, se situant ainsi au carrefour entre littérature, journalisme et étude sociale.

Effectivement, Rovelli met en exergue à plusieurs reprises sa centralité à l’intérieur du texte, en tant qu’auteur, personnage et témoin des faits, comme nous pouvons le remarquer dès l’incipit de l’ouvrage :

 

Le mani di Michael che mi consegnano dei documenti, siamo in aperta campagna, e io non sono un poliziotto. Le mani di Mircea che afferrano la scopa sotto la volta della basilica per ripararsi dalle memorie. Le mani di Marcus ubriaco che stringono le mie e mi chiedono di non dimenticare il suo nome e di chiedere di lui. Le mani di Dragan che stringono le sbarre dicendo sottovoce ‘Non sto bene’. Ho visto ciò che tutti sanno, e tutti possono vedere. Semplici gesti di mani.11

 

Le livre s’ouvre sur l’énonciation de faits vécus qui visent à convaincre le lecteur de la véridicité du témoignage, ce que confirment l’emploi de la première personne comme référent central (« mi consegnano », « mi chiedono »), le choix de verbes qui renvoient à la sphère sensorielle, tactile (« afferrano », « stringono »), auditive (« chiedono », « dicendo ») et visuelle (« ho visto », « vedere »), et la répétition insistante du terme mani [mains], qui intensifie l’évocation de l’apparence physique des personnages.

Dès ces premières lignes, Rovelli souligne donc, que tout ce qu’il écrit est ce qu’il a vu de ses propres yeux ou ce qui lui a été personnellement raconté. De plus, il utilise toujours le temps présent, pour emphatiser la réalité des faits et impliquer davantage le lecteur, lui donnant l’impression que tout se déroule en direct et qu’il participe lui-même à l’action relatée.

L’écriture est fortement influencée par cette volonté d’une littérature toujours en prise directe, qui joue au détriment de l’unité narrative. Il en résulte en effet une narration fragmentaire, en ce sens qu’elle ne procède pas vers une seule direction mais se compose d’histoires et témoignages différents sur la vie des migrants, qui souvent prennent la parole à l’intérieur du texte.

Par ailleurs, cette fragmentation narrative ne concerne pas seulement les personnages : le morcellement est aussi le fait des déplacements géographiques. L’auteur a voyagé et enquêté sur tout le territoire italien, des campagnes du Sud jusqu’aux aux grands chantiers du Nord, pour connaître les histoires des immigrés. Cette dimension itinérante est reproduite dans l’œuvre : chaque chapitre se déroule dans un territoire différent et il est précédé par des indications topographiques.

Rovelli représente donc la figure de l’écrivain/journaliste contemporain qui, mu par un élan éthique, se rend personnellement sur les lieux de l’Histoire pour trouver le sujet de sa matière littéraire. Cette vocation donne lieu à une écriture chargée d’un fort potentiel de dénonciation et de chronique, qui pourtant ne peut pas être réduite au journalisme ou à l’essai social. Dans ces productions, en effet, l’auteur n’est jamais manifeste, tandis que la présence de Rovelli, auteur/narrateur dans son livre, est la condition qui permet de déclencher la narration.

Quant à l’écrivain Alessandro Leogrande, il a enquêté lui aussi, dans son livre Uomini o caporali12 (2008), sur les exploitations concernant les immigrés en Italie qui travaillent dans l’agriculture, et s’est retrouvé dans la même situation que Rovelli : l’impossibilité de faire converger ses recherches dans une œuvre de simple fiction ou de simple dénonciation sociale. Il a alors choisi la voie d’un métissage de genres et de canons entre plusieurs disciplines.

Dans son cas, l’hybridation est presque imposée par l’exigence de conjuguer l’objectivité des faits avec la subjectivité des individus. L’approche psychologique lui permet de comprendre la perception qu’ont les migrants de leur condition et de leur travail. C’est pourquoi Leogrande, qui s’est entretenu avec les migrants pendant de longues périodes, les fait souvent parler à l’intérieur du texte ; pourtant, il ne reproduit pas leurs témoignages sous la forme d’un entretien classique, mais à travers des discours directs qui enrichissent la présentation des personnages et qui, surtout, mettent en exergue leurs sentiments. Cette technique narrative fait émerger, par exemple, la terreur qui accompagne leur vie en Italie, comme dans le passage suivant : « Avevo paura, tanta paura. La sera andavo a dormire stringendo tra le mani una falce che avevo trovato nei campi »13; ou bien la souffrance due au manque de contact humain au travail « Non è che ti fumi una sigaretta insieme, o scambi due parole. Vai a lavorare e basta, senza mangiare, altrimenti sono botte. Calci, pugni, mazze di legno e di ferro. Questo erano »14.

Pour ce qui est de l’objectivité des faits, Leogrande adopte une approche typiquement journalistique. Il décrit de façon très détaillée la vie des migrants et reproduit avec réalisme toutes les cruautés subies au travail. Il insère également dans sa narration de nombreuses données officielles, qui font de l’ouvrage une source d’informations objectives. Dans l’extrait suivant, où il rapporte les chiffres précis du salaire des immigres et les pourcentages sur le travail au noir, l’écriture se rapproche, par le style et la langue, de celle de l’essai :

 

Moltissimi proprietari terrieri […] arrivano a pagare ogni bracciante 3,50 euro all’ora. O addirittura a cottimo, 3,50 euro a cassone, nonostante il contratto nazionale abbia fissato la soglia minima a 5,60 euro all’ora. Più precisamente gli accordi parlano di 36,30 euro per 6 ore e 30 minuti al giorno, non un minuto di più. […] Secondo la Flai Cgil pugliese, nel comparto agricolo il lavoro grigio riguarda il 70% delle aziende, il lavoro nero, quello apertamente illegale, il 25%. Solo il 5% degli imprenditori agricoli è perfettamente in regola.15

 

Ainsi, Leogrande mélange continuellement les registres stylistiques et les techniques narratives à l’intérieur de la même œuvre.

L’hybridation était pour lui la forme la plus adéquate, voire la seule possible, pour représenter la réalité sur laquelle il a enquêté. À propos de son livre, il a affirmé:

 

La considero un'opera letteraria che alterna inchiesta, reportage, digressione memoriale. Un’opera di non fiction che assembla materiali e registri diversi, in cui lo scavo dell'oggi si alterna allo scavo del passato, quello degli altri a quello della propria famiglia. Il giornalismo non può contenere tutto questo, né la semplice denuncia. Allo stesso tempo non è un romanzo […] Qui volevo creare un’opera ibrida.16

 

L’auteur considère donc le journalisme, la dénonciation sociale ou le roman traditionnel comme incomplets, ou inappropriés pour son projet littéraire. Une nouvelle conception de littérature hybride est proposée.

L’écrivain Anselmo Botte, quant à lui, décline l’hybridation littéraire sous une autre forme. Son livre Mannaggia la miserìa17 (2009) enquête sur les conditions de vie inhumaines d’environ 800 immigrés marocains qui vivent dans le bidonville de San Nicola Varco, près de Salerne, et travaillent dans le secteur agricole.

Dans ce cas aussi, il s’agit d’une œuvre qui est le fruit de la participation directe de l’auteur à l’expérience qu’il veut raconter : de par son rôle de syndicaliste, il a vécu avec les migrants, partageant les lieux et les moments de leurs journées, afin de saisir et dénoncer leur situation d’indigence : pendant plusieurs semaines il a dormi dans leurs taudis, mangé avec eux et les a suivis au travail. Son ouvrage est la traduction littéraire de cet engagement civil, politique et social.

Afin de satisfaire ces exigences, Botte a dû effectuer des choix précis sur le style littéraire ; la nouveauté la plus représentative est le fait qu’il s’éclipse totalement derrière les témoignages des migrants : ce sont eux-mêmes qui font le récit de leurs histoires à la première personne.

À la différence de Rovelli et Leogrande, Botte adopte une focalisation interne dans la narration qui fait complètement disparaître la figure classique du narrateur à l’intérieur du texte, en faisant coïncider héro et narrateur. Bien que l’œuvre naisse comme reconstruction d’une expérience vécue personnellement par l’auteur, ce sont ses personnages qui expriment leur intériorité, à travers un langage parfois lyrique, qui puise souvent aux comparaisons imagées, pour dire notamment leurs pénibles conditions de vie (« la vita di tutti i giorni è come una pesca acerba : la mordi e la sputi immediatamente »18) ou à la fatigue quotidienne au travail ([raccogliere le pesche]« è come svitare da solo tutte le lampadine delle luminarie, nelle feste »19).

D’autres fois, la condition générale du migrant est rendue sous forme de métaphores évocatrices. Voici par exemple comment l’écrivain exprime le sentiment d’égarement du migrant à travers l’image de celui qui, dans l’obscurité, cherche la lumière :

 

Il buio non mi fa più paura, come i primi giorni. Quando sono arrivato qui era il mese di novembre e la notte calava molto presto. Ricordo di aver cercato disperatamente una luce all’esterno e i fari della stazione presto divennero estremamente utili. Si intravedevano appena quando si alzava la nebbia, ma costituivano pur sempre il segno che non ero del tutto abbandonato alla prepotenza della notte. Quella debole e fioca luce doveva bastare per affrontare tutte le insidie e i pericoli che si celavano nel buio.20

 

Par ailleurs, le fait de donner directement la voix aux migrants représente une sorte de « révolution copernicienne », non seulement sous le profil littéraire, mais aussi comme interprétation sociale du phénomène. Botte renverse le point de vue traditionnellement utilisé à propos des immigrés clandestins, et plus en général celui du rapport entre les Occidentaux et les Autres.

Serge Latouche nous rappelle à ce propos la nécessité d’un dialogue authentique entre les cultures : l’Occident a produit une sorte de déculturation à l’égard des non-Occidentaux, qui se retrouvent à devoir utiliser uniquement le regard occidental.21 Dans cette perspective, l’hybridation littéraire proposée par Botte pourrait être une manière pour porter un autre regard sur nous-mêmes et favoriser un vrai dialogue interculturel.

En effet, après avoir observé comment le texte littéraire se renouvelle grâce à l’apport de techniques narratives propres à de disciplines différentes, nous pourrions maintenant nous demander : quelle est la vraie motivation à la base de l’emploi de formes d’écriture hybrides de la part de ces auteurs? Et, surtout, pourquoi ressentent-ils le besoin de recourir à la littérature pour traiter des thématiques qui sont normalement abordées par les études sociales ou les essais ?

Une réponse très exhaustive en ce sens vient directement de Anselmo Botte. Son point de vue nous aide à réfléchir sur le rapport entre littérature et études sociales, et met bien en évidence les avantages de la première sur la deuxième lorsqu’on aborde des questions très délicates, comme le sentiment d’exclusion des migrants :

 

i saggi hanno il pregio di evidenziare e, qualche volta, quantificare scientificamente i fenomeni. Nel caso specifico dei lavoratori clandestini ciò è risultato molto approssimato, sia per la novità del fenomeno, sia per la velocità di cambiamento delle condizioni dei migranti irregolari.  […] In questo caso soltanto il racconto, le storie di vita, sono in grado di tracciare le caratteristiche di un fenomeno che altrimenti sarebbe relegato ad un aspetto marginale dell'intera questione, o non sarebbe proprio preso in considerazione. Attraverso il loro dispiegarsi si arriva a comprendere i drammi che accompagnano le partenze dei migranti dalla terra di provenienza e le paure che li attendono nei numerosi modi di approdare nel nostro Paese. E poi sono convinto che la letteratura abbia una presa più forte sul significato degli stessi fenomeni analizzati.22

 

Botte affirme clairement que son œuvre partage le sujet des essais et des études sociales. La vraie différence entre ces deux types de production réside dans la manière de se confronter aux problématiques : les sciences sociales ont le mérite de quantifier scientifiquement les phénomènes, et de fournir des statistiques exactes sur les fluxes migratoires ou sur l’exploitation présente dans certains secteurs professionnels.

Cette question est d’une importance primordiale : si Rovelli, Leogrande et Botte avaient décrit la condition des travailleurs migrants sous la forme d’un article de journal ou d’un essai spécifique, ils auraient pris en considération aspect marginal de toute la question, en réduisant ainsi les vies humaines à de simples données statistiques et en n’atteignant pas le même impact émotionnel chez le lecteur. Nous pouvons donc en conclure que la vraie prérogative de la littérature par rapport aux sciences sociales est le fait de mettre en exergue, de manière tout à fait évidente, l’humanité des individus dans le cadre d’un monde professionnel (et d’une société toute entière) qui tend à les annuler précisément en tant qu’êtres humains.

D’ailleurs, comme l’observe Italo Calvino, ce que l’on demande aux écrivains est précisément garantir la survie de l’humain dans un monde où tout se présente inhumain.23 Le cas des travailleurs clandestins est le plus manifeste de cette parabole de l’effacement de l’humain. Pour cette raison, dans les trois écrivains cités précédemment, la volonté de rendre évidente l’« humanité » de ces personnes est à la base de leurs créations littéraires.

Leur livres révèlent la nécessité, en suivant les indications de Ryszard Kapuściński, de repenser la notion de « Autre » ; selon ce journaliste polonais, l’Autre est à entendre comme autre que soi-même, comme l’individu en opposition aux autres individus, mais rentrent dans la catégorie de « Autre » aussi les différences de sexe, génération, nationalité et religion. Pourtant, Kapuściński souligne que le vrai défi de notre époque, c’est de ne plus concevoir l’Autre comme divers, étranger, ou comme une menace, mais au contraire comme un sujet appartenant au même genre humain, tout en respectant ses singularités.24

La littérature peut être décisive en ce sens, grâce à sa capacité de mettre en lumière le côté humain des histoires narrées, chose qui est bien plus compliquée à atteindre avec les essais et les études sociales.

Rovelli a déclaré à ce propos que l’effort principal de sa « narration sociale » se résume dans l’intention de « vedere uomini là dove si figurano unicamente unità produttive » et réaliser ainsi le passage « dallo stato di macchina muscolare a quello di macchina pensante ».25

Cela veut dire qu’il faut dépasser la logique de l’hyperproduction qui tend à concevoir les personnes uniquement comme de simples instruments de travail ou comme des « machines musculaires », comme le dit l’écrivain.

Leogrande, en revanche, montre que ce processus de réduction de l’être humain à machine musculaire est d’ores et déjà en cours, et il nous rappelle l’urgence de prendre les mesures adéquates. Son livre dénonce que dans sa région natale, Les Pouilles, les travailleurs clandestins acceptent des paies tellement dérisoires que, paradoxalement, pour les propriétaires fonciers il est plus avantageux au niveau économique leur travail que l’emploi des machines :

 

La macchina è sempre un vantaggio rispetto all’utilizzo di lavoratori pagati, ma laddove i lavoratori accettino paghe da fame l’impiego delle macchine risulta persino svantaggioso. È questa la logica paradossale che si è insinuata in Capitanata: in assenza di controlli, il caporalato paraschiavistico che fa leva sugli stranieri rende più della stessa macchinazione.26

 

Leogrande fournit des données, des exemples concrets et des statistiques concernant la transformation de l’homme en engin de travail. Toutefois, il ressent le besoin d’aller au-delà du schéma narratif d’une étude sociale. Il intègre alors la dénonciation sociale avec la littérature : il rencontre et fait parler dans son œuvre les travailleurs exploités, met continuellement en relief les sentiments de ces individus et ainsi faisant il nous oblige, lui aussi, à reconnaître des êtres humains là où on n’apercevait que des unités productives.

Le cas d’Anselmo Botte est encore plus emblématique : en s’éclissant totalement derrière les témoignages des migrants, l’écrivain fait une transposition littéraire d’une question qui est depuis toujours l’objet de journalisme et des sciences sociales. Le but de ce passage à la littérature est, précisément, la volonté d’affirmer l’humanité chez ceux qui souvent sont conçus uniquement comme des instruments de travail. Botte révèle que le même mot que l’on utilise en italien pour définir les protagonistes de son livre, braccianti (qui vient de braccio, bras) présente déjà une connotation offensive, qui tend à les annuler en tant qu’êtres humains. L’immigré M. Aziz offre une considération de l’étymologie du mot sur laquelle il faudrait prendre la peine de bien réfléchir : « Ho capito che ai padroni e ai caporali interessano solo le nostre braccia, ma questa parola ci annulla come esseri umani. Qui lo chiamano ‘il mercato delle braccia’ ed è forse per questo che siamo definiti ‘invisibili’. Le braccia isolate dal corpo cosa sono? ».27

Cette citation met l’accent sur le sentiment d’invisibilité qui touche les sujets les plus faibles de la société, et nous fait comprendre que dans ce cas l’importance de la littérature est de donner la voix et rendre « visibles » ces personnes. Ce n’est pas au hasard que le point de vue adopté dans l’œuvre est entièrement celui des travailleurs clandestins : nous pouvons donc observer que si dans les sciences sociales ils sont des « objets d’étude », abordés d’une manière générique et anonyme, dans la littérature ils deviennent les « sujets » de l’œuvre, et leurs personnalités et spécificités sont exaltées.

L’approche différente à ce sujet provoque un sentiment d’empathie du lecteur envers les histoires narrées, permet de laisser des traces et surtout de susciter de l’intérêt envers celles-ci.

Par ailleurs, comme l’explique Roberto Saviano, qui avec son livre Gomorra28 (2006) a ouvert la discussion en Italie sur les nouveaux réalismes littéraires,29 une approche littéraire permet au lecteur une compréhension parfaite des phénomènes traités, ainsi que l’intériorisation d’histoires qui, autrement, ne seraient pas saisies dans toute leur complexité :

 

Relegare il racconto del mondo al solo lavoro dei cronisti o della misurabilità della notizia, significa spezzettarlo, isolarlo, in qualche modo debilitarlo. Affrontare invece quello stesso racconto con il metodo narrativo, significa creare un affresco comprensibile, fermare il consumo di notizie e iniziare la digestione dei meccanismi; significa ricomporre il mosaico e parlare a chi quella notizia non la leggerebbe mai, non potrebbe comprenderla se non in un quadro più generale, non la sentirebbe propria.30

 

Cet aspect explique aussi pourquoi les écrivains actuellement engagés sur la question du travail affichent une propension à la forme littéraire plutôt qu’à celle de manuels et essais spécifiques. La volonté de « laisser une impression », de créer une représentation immédiatement reconnaissable et compréhensible pour le lecteur est décisive.

Mais à notre avis, l’aspect éthique joue un rôle de premier plan dans cette littérature engagée sur la question du travail. Le rôle de l’écrivain revient à réaffirmer la centralité des individus dans un monde professionnel qui tend toujours plus à concevoir les personnes comme secondaires par rapport aux exigences du marché productif. Ceci est clairement observable avec les récentes dispositions législatives sur le travail en Italie, où elles prennent le nom de Job Act, et en France, avec le projet de la loi sur le travail. Ce sont des lois qui établissent d’une manière péremptoire la marginalité des hommes dans le cadre du contexte productif, en ajustant la courbe des licenciements à la courbe économique des profits des entreprises. Il s’agit d’un système qui, comme l’explique Angela Biancofiore, « ne reconnaît pas les droits de l’humain ». Elle considère qu’il est impératif d’inverser l’ordre des choses et apporter un changement profond dans la manière de concevoir la relation à l’autre : « L’autre homme, femme, enfant, jeune, l’autre qui n’est pas une chose, un objet, un outil entre les mains d’une machine qui broie, qui dévore l’humanité ».31

Nous croyons que la littérature, beaucoup plus que le journalisme et les sciences sociales, joue un rôle déterminant dans le processus de reconnaissance des droits de l’humain. C’est pourquoi les œuvres littéraires n’affrontent pas les phénomènes de façon froide et objective, mais elles mettent sans cesse en montre la sacralité de la vie des personnes.

Les auteurs étudiés dans cet article sont capables de réveiller chez les lecteurs une sensibilité toute humaine, et lui fournir de nouveaux pôles de valorisation.

Leur écritures hybrides se posent pour objectif de rappeler au lecteur, pour citer la philosophe contemporaine Cora Diamond, l’importance d’être humain.32 Cela implique des obligations morales et une nouvelle sensibilité vers les autres personnes, surtout les plus défavorisées. Les conditions de para-esclavage dans lesquels les clandestins se retrouvent sont une claire négation de leur humanité. Les auteurs dénoncent que c’est le système productif actuel qui détermine de telles formes d’exclusion et de deshumanisation.

Selon le philosophe Miguel Benasayag, l’un des paradigmes de l’homme de la modernité est son opposition radicale à la catégorie de « faiblesse », vue comme un mal à éradiquer à tout prix. Sont considérés comme « faibles » tous ceux qui, toujours plus nombreux, décrochent du rythme que nous impose notre société pour pouvoir survivre. Mais ce faisant, observe Benasayag, c’est la vie elle-même à être éradiquée de notre monde, ce qui lance un fort cri d’alarme écologique : « Non seulement hommes, femmes et enfants sont expulsés de la vie par la force centrifuge de la folie néolibérale, mais la vie elle-même, sous ses différents et indispensables formes, est exclue du monde. Animaux et forêts, mers et déserts, eau et air sont sinistrés comme les hommes, car, dans ce monde de ‘forts’ et ‘faibles’, la vie, la terre et le ciel sont du côté des seconds, ce sont des éléments qui n’existent que dans les comptes et les plans des maitres des ‘forts’ du monde, et la survie de la nature elle-même dépend de la possibilité que les forts ont, au nom de leurs intérêts, de l’épargner ou non ».33

À notre avis, la nécessité de l’écriture pour les écrivains de la nouvelle littérature du travail vient précisément de la volonté de réaffirmer la centralité de la vie dans notre société déshumanisée par l’hyperproduction. Nous avons constaté que les auteurs considèrent les articles de journal, les essais spécifiques ou la dénonciation sociale comme des genres incomplets pour atteindre cette finalité. Les formes d’écritures hybrides qui en résultent ouvrent des perspectives inédites pour le texte littéraire, en rendant le style, le langage et la structure narrative toujours changeants.

Dans la perspective de cette hybridation, les ouvrages sont paradigmatiques dans leur alliance entre journalisme, sciences sociales et littérature, une alliance qui n’est pas seulement formelle mais qui opère la conversion d’une chronique crue et désenchantée des faits en des œuvres littéraires éthiques et empreintes d’un nouvel humanisme.

 

 

 

 

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VOZA Roberto, Lavoro, diritto e letteratura italiana, Bari, Cacucci, 2008.

 

Articles parus dans des quotidiens, des revues ou des ouvrages collectifs :

ASNAGHI Laura, « I segreti della vita a mille euro », La Repubblica, 6 Avril 2006 .

BOTTE Anselmo, « La forza della letteratura contro l’indifferenza nei confronti dei nuovi schiavi migranti », propos recueilli par Romano Summa, in Une nouvelle littérature du travail en Italie: un engagement pour une éthique de la terre et des relations humaines, thèse de doctorat, Montpellier, 2016, annexe, p. 379-381.

CALVINO Italo, « Usi politici giusti e sbagliati della letteratura », in Una pietra sopra. Discorsi di letteratura e società [1976 ], Torino, Einaudi Editore, 1980, p. 286-293.

CHIRUMBOLO Paolo, « L’incertezza continua: l’Italia del lavoro vista da Andrea Bajani », in Narrativa Nuova serie. Letteratura e azienda. Rappresentazioni letterarie dell’economia e del lavoro nell’Italia degli anni 2000, n. 31/32, Presses universitaires de Paris Ouest, 2010, p. 269-279.

DONNARUMMA Raffaele, « ‘Storie vere’: narrazioni e realismi dopo il postmoderno», in Narrativa Nuova serie. Letteratura e azienda. Rappresentazioni letterarie dell’economia e del lavoro nell’Italia degli anni 2000, n. 31/32, sous la direction de Silvia Contarini, Presses universitaires de Paris Ouest, 2010, p. 39-60.

LEOGRANDE Alessandro, « Scrivere per affinare lo sguardo sul mondo: dalle antiche alle nuove schiavitù», propos recueilli par Romano Summa, in Une nouvelle littérature du travail en Italie: un engagement pour une éthique de la terre et des relations humaines, thèse de doctorat, Montpellier, 2016, p. 387-388.

 

Articles parus dans des revues électroniques :

BIANCOFIORE Angela, « Pour une société debout », Revue Notos - Espaces de la création : arts, écritures, utopies, avril 2016. [http://www.revue-notos.net/?p=953]. Site consulté le 14/06/2017.

« Raccontare il lavoro, un’intervista a Marco Rovelli », Puntosicuro, [en ligne].

[http://www.puntosicuro.it/sicurezza-sul-lavoro-C-1/varie-C-8/raccontare-il-lavoro-un-intervista-a-marco-rovelli-AR-9496/]. Site consulté le 20/06/2017.

SAVIANO Roberto, « Così il Nobel della realtà rivoluziona la letteratura », La repubblica, [En ligne], 12/10/2015.

[http://www.repubblica.it/cultura/2015/10/12/news/nobel_aleksievic-124875631/?ref=HRER2-2]. Site consulté le 15/06/2017.

 

1 Parmi les œuvres de critiques littéraire nous pouvons citer, entre autres : Paolo CHIRUMBOLO, Letteratura e lavoro. Conversazioni critiche, Soveria Mannelli, Rubbettino Editore, 2013Narrativa Nuova serie. Letteratura e azienda. Rappresentazioni letterarie dell’economia e del lavoro nell’Italia degli anni 2000, sous la direction de Silvia CONTARINI n. 31/32, Presses universitaires de Paris Ouest, 2010; Le culture del precariato. Pensiero, azione, narrazione, sous la direction de Silvia CONTARINI, Monica JANSEN, Stefania RICCIARDI, Verona, Ombre corte, 2015; Roberto VOZA, Lavoro, diritto e letteratura italiana, Bari, Cacucci, 2008.

2 Parmi les œuvres les plus représentatives de cette saison littéraire, nous pouvons citer: Cosimo Argentina, Vicolo dell’acciaio, Roma, Fandango, 2010, Nanni BALESTRINI, Vogliamo tutto [1971], Milano, Garzanti, 1974 ; Luciano BIANCIARDI, Vita agra [1962], Milano, Rizzoli, 1971; Ottiero OTTIERI, Donnarumma all’assalto [1961], Milano, Garzanti, 1972; Goffredo PARISE, Il padrone [1965], Milano, Adelphi, 2011; Paolo VOLPONI, Memoriale : romanzo [1962], Milano, Garzanti, 1972.

3 Parmi les œuvres les plus représentatives de cette saison littéraire, nous pouvons citer:  Andrea BAJANI, Cordiali saluti, Torino, Einaudi, 2005; Andrea BAJANI, Mi spezzo ma non m’impiego, Torino, Einaudi, 2006 ; Ascanio CELESTINI, Lotta di classe, Torino, Einaudi, 2009 Francesco DEZIO, Nicola Rubino è entrato in fabbrica, Milano, Feltrinelli Editore, 2004; Giulia FAZZI, Ferita di guerra, Roma, Gaffi Editore, 2005Giorgio FALCO, Pausa caffè, Milano, Sironi Editori, 2004; Angelo FERRACUTI, Le risorse umane, Milano, Feltrinelli, 2006 ; Michela MURGIA, Il Mondo deve sapere, Milano, ISBN, 2006; Aldo NOVE, Mi chiamo Roberta, ho 40 anni, guadagno 250 euro al mese, Torino, Einaudi, 2006; Ermanno REA, La dismissione, Milano, BUR, 2006.

4 Anselmo BOTTE, Mannaggia la miserìa, op. cit.; Alessandro LEOGRANDE, Uomini e caporali. Viaggio tra i nuovi schiavi nelle campagne del Sud, op. cit.; Marco ROVELLI, Servi. Il paese sommerso dei clandestini al lavoro, op. cit.

5 « Je ne me suis jamais posé la question de la distinction entre chronique et littérature, elles m’ont semblé toutes deux nécessaires, j’ai pensé qu’elles l’étaient pour faire du vrai journalisme », Giorgio BOCCA, È la stampa, bellezza. La mia avventura nel giornalismo, Milano, Feltrinelli, 2008, p. 236.

6 Albert CHILLÒN, Literatura y periodismo, Barcelona, Universitat Autonoma de Barcelona, 1999, p. 107.

7 Monica JANSEN, « Narrazioni della precarietà », in Scritture di resistenza, sous la direction de Claudia Boscolo et Stefano Jossa, op. cit., p. 98.

8 Marco ROVELLI, Servi. Il paese sommerso dei clandestini al lavoro, Milano, Feltrinelli Editore, 2009.

9 « J’écris des livres que je ne saurais mieux définir que comme des ‘narrations sociales’. J’utilise l’instrument que sont les histoires, avec tout ce que comporte le fait de raconter des histoires, pour raconter le monde ».

Marco ROVELLI, in « Raccontare il lavoro, un’intervista a Marco Rovelli », Puntosicuro [en ligne]
[http://www.puntosicuro.it/sicurezza-sul-lavoro-C-1/varie-C-8/raccontare-il-lavoro-un-intervista-a-marco-rovelli-AR-9496/]. Site consulté le 23/06/2016.

10 « Nous ne pouvons jamais rien dire à personne, nous n’arrivons jamais à faire connaître notre condition, à parler avec quelqu’un qui s’y intéresse », ibid., p. 158.

11 « Les mains de Michael qui me remettent des documents, nous sommes en pleine campagne, et je ne suis pas un policier. Les mains de Mircea qui attrapent le balai sous la voûte de la basilique pour se mettre à l’abri de ses souvenirs. Les mains de Marcus ivre qui serrent les miennes et me demandent de ne pas oublier son nom et de prendre de ses nouvelles. Les mains de Dragan qui serrent les barreaux en disant à voix basse ‘Je ne vais pas bien’. J’ai vu ce que tout le monde sait, et que tout le monde peut voir. De simples gestes de mains », Marco ROVELLI, Servi, op. cit., p. 9.

12 Alessandro LEOGRANDE, Uomini o caporali. Viaggio tra i nuovi schiavi nelle campagne del Sud, Milano, Mondadori, 2008.

13 « J’avais peur, j’avais très peur. Le soir j’allais dormir en serrant entre mes mains une faucille que j’avais trouvée dans les champs », Alessandro LEOGRANDE, Uomini e caporali, op. cit., p. 56

14 « On ne fume pas une cigarette ensemble, et on n’a pas non plus une petite conversation. Tu vas travailler et c’est tout, sans manger, sinon t’es battu. Des coups de pieds et de poing, des bouts de bois et de fer. Voilà ce qu’ils étaient », ibid., p. 99

15 « Beaucoup de propriétaires fonciers […] en viennent à payer chaque ouvrier agricole 3,50 euros de l’heure. Ou même à la pièce, 3,50 euros pour chaque benne, bien que la convention nationale ait fixé le seuil minimum à 5,60 euros de l’heure. Plus précisément, les accords parlent de 36,30 euros pour 6 heures et 30 minutes par jour, pas une minute de plus. […] Selon la FLAI CGIL des Pouilles, dans le secteur agricole le travail au gris concerne 70% des entreprises, le travail au noir, celui qui est ouvertement illégal, 25%. Seulement 5% des entrepreneurs agricoles sont parfaitement en règle », ibid., p. 66.

Le travail au gris est un « type de travail pour lequel seule une partie des heures travaillées est déclarée », Dictionnaire Reverso, [http://dictionnaire.reverso.net/francais-definition/travail%20au%20grisu] Site consulté le 20/09/2016.

16 « Je la considère comme une œuvre littéraire, alternant enquête, reportage et digression mémorielle. Une œuvre de non fiction qui assemble des matériaux et des registres stylistiques différents, dans laquelle le creusement du contemporain s’alterne à celui du passé, celui des autres s’alterne à celui de sa propre famille. Le journalisme ne peut pas contenir tout cela, ni la simple dénonciation. En même temps, ce n’est pas un roman […] Ici, je voulais créer une œuvre hybride ».

Alessandro LEOGRANDE, « Scrivere per affinare lo sguardo sul mondo: dalle antiche alle nuove schiavitù», propos recueilli par Romano Summa, in Une nouvelle littérature du travail en Italie: un engagement pour une éthique de la terre et des relations humaines, thèse de doctorat, Montpellier, 2016, annexe, p. 387.

17 Anselmo BOTTE, Mannaggia la miserìa, Roma, Ediesse Editori, 2009.

18 « la vie de tous les jours est comme une pêche verte : tu la mords et tu la recraches immédiatement », Anselmo Botte, Mannaggia la miserìa, op. cit., p. 68.

19 « [récolter les pêches] c’est comme dévisser tout seul toutes les ampoules des illuminations, dans les fêtes », ibid., p. 20.

20 « L’obscurité ne me fait plus peur, comme les premiers jours. Lorsque je suis arrivé ici, c’était le mois de novembre et la nuit tombait très tôt. Je me souviens d’avoir cherché désespérément une lumière à l’extérieur et les lumières de la gare devinrent vite extrêmement utiles. Quand le brouillard se levait, on les voyait à peine mais pour moi, c’était le signe que je n’étais pas entièrement abandonné à la tyrannie de la nuit. Cette faible et frêle lumière devait suffire pour affronter tous les pièges et les dangers qui se cachaient dans l’obscurité », ibid., p. 66.

21 Serge LATOUCHE, L’occidentalisation du monde, op. cit., p. 170.

Selon Latouche, la déculturation se vérifie lorsque deux cultures entrent en contact. Si ce contact ne se traduit pas par un échange équilibré, mais par un flux à sens unique massif, la culture réceptive est envahie, menacée dans son propre être et peut être considérée comme victime d’une véritable agression. L’introduction des valeurs occidentales, celle de la science, de la technique, de l’économie, du développement, de la maîtrise de la nature, est à la base de la déculturation. Il s’agit d’une véritable conversion (Ibid., p. 86).

22 « Les essais ont l’avantage de mettre en évidence et, quelque fois, quantifier scientifiquement les phénomènes. Dans le cas spécifique des travailleurs clandestins, cela est résulté très approximatif, à cause de la nouveauté du phénomène, et à cause aussi de la vélocité du changement des conditions des migrants irréguliers. […] Dans ce cas, seuls le récit, les histoires de vie, sont en mesure d’exposer les caractéristiques d’un phénomène qui autrement serait relégué à un aspect marginal de la question toute entière, ou ne serait pas du tout pris en considération. À travers leur déroulement on arrive à comprendre les drames qui accompagnent les départs des migrants de leur terre de provenance et les peurs qui les attendent dans les nombreuses façons d’entrer dans notre pays. Et puis je suis convaincu que la littérature peut avoir une emprise plus forte sur la signification des mêmes phénomènes analysés ».

Anselmo BOTTE, in « La forza della letteratura contro l’indifferenza nei confronti dei nuovi schiavi migranti », propos recueilli par Romano Summa, in Une nouvelle littérature du travail en Italie: un engagement pour une éthique de la terre et des relations humaines, thèse de doctorat, Montpellier, 2016, annexe, p. 381.

23 Italo CALVINO, « Usi politici giusti e sbagliati della letteratura », in Una pietra sopra. Discorsi di letteratura e società [1976 ], Torino, Einaudi Editore, 1980, p. 290.

24 Ryszard KAPUŚCIŃSKI, L'altro, trad. it. de Vera Verdiani, Milano, Giacomo Feltrinelli Editori, 2006, p. 48.

25 « Voir des hommes là où on ne se figure que des unités productives », « de l’état de machine musculaire à celui de machine pensante», Marco ROVELLI, Servi, p. 20.

26 « La machine est toujours un avantage par rapport à l’utilisation de travailleurs payés, mais si les travailleurs acceptent des salaires de famine, alors l’emploi des machines s’avère même désavantageux. Voilà la logique paradoxale qui s’est introduite en Capitanata : en l’absence de contrôles, le ‘caporalato’ para-esclavagiste qui profite des étrangers est plus rentable que la mécanisation », Alessandro LEOGRANDE, Uomini o caporali, op. cit., p. 149

27 « J’ai compris que ce qui intéresse les patrons et les ‘caporali’ c’est uniquement nos bras, mais ce mot nous annule en tant qu’êtres humains. Ici on l’appelle ‘le marché des bras’ et c’est peut-être pour ça qu’on nous définit comme ‘invisibles’. Que sont les bras isolés du corps ? », Anselmo BOTTE, Mannaggia la miserìa, op. cit. p. 113.

29 Nous pouvons notamment citer à ce propos: l’édition de 2010 de la revue Tirature consacrée à la question: Il new italian realism, sous la direction de Vittorio SPINAZZOLA, Milano, Il Saggiatore, 2010; l’ouvrage Raccontare dopo Gomorra, La narrativa italiana in undici opere (2007-2010), sous la direction de Paolo GIOVANNETTI, Milano, Edizioni Unicopli, 2011; l’article de Raffaele DONNARUMMA, « ‘Storie vere’: narrazioni e realismi dopo il postmoderno», in Narrativa Nuova serie. Letteratura e azienda., op. cit., p. 39-60.

« Reléguer le récit du monde uniquement au travail des chroniqueurs ou de la mesurabilité de la nouvelle, cela signifie le morceler, l’isoler, d’une certaine façon l’affaiblir. Au contraire, affronter ce même récit avec la méthode narrative, cela signifie créer une fresque compréhensible, stopper la consommation de nouvelles et commencer la digestion des mécanismes ; cela signifie recomposer la mosaïque et parler à celui qui ne lirait jamais cette nouvelle, qui ne pourrait la comprendre que dans un cadre plus général, qui ne la sentirait pas sienne », Roberto SAVIANO, « Così il Nobel della realtà rivoluziona la letteratura », La repubblica, 12/10/2015.

[http://www.repubblica.it/cultura/2015/10/12/news/nobel_aleksievic-124875631/?ref=HRER2-2]. Site consulté le 11/11/2015.

31 Angela BIANCOFIORE, « Pour une société debout », Revue Notos - Espaces de la création : arts, écritures, utopies, avril 2016.

[http://www.revue-notos.net/?p=953]. Site consulté le 14/06/2016.

32 Cora DIAMOND, L’importance d’être humain, trad. française d’Emmanuel Halais, Paris, PUF, 2011.

33 Miguel BENASAYAG, Le mythe de l’individu [1998], trad. française d’Anne Weinfeld, Paris, La Découverte, 2004, p. 157-158.

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