Ethique de la terre et appropriation du vivant
par Angela Biancofiore
A tous les êtres sensibles
Thich Nhat Hanh, Calligraphie
Au cœur de la pensée contemporaine des lignes nouvelles de réflexion émergent, des voies lumineuses qui explorent le monde avec un regard différent. La recherche d'un nouveau paradigme de pensée se révèle aujourd'hui plus que jamais nécessaire à la construction d'une stratégie de survie pour notre planète : cela signifie comprendre tout d'abord les conditions d'existence d'un équilibre fragile qui peut basculer à tout moment dans l'autodestruction. Dans le cadre des recherches actuelles, l'écocritique a ouvert des perspectives d'études d'un grand intérêt à plusieurs niveaux :
- pour la connaissance des processus mis en œuvre constituant une menace pour la vie sur notre planète ;
- pour la redéfinition du rôle de l'humain dans la nature ;
- pour la reconnaissance du rôle de la littérature, de la philosophie et des arts dans le développement d'un nouveau paradigme de pensée où l'humain n'est plus au centre de l'univers.
Afin de préciser les raisons profondes d’une éthique de la terre, je propose un itinéraire de réflexion autour de six axes majeurs:
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Inutilité
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Beauté
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Communauté
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Légèreté
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Care
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Créativité
1. De l’inutilité
Le monde construit par la séparation utilitariste
est celui du triomphe final de la séparation,
séparation de la vie d'avec elle-même
Miguel Benasayag, La fragilité, p. 157
A l'opposée d'une pensée utilitariste et rationaliste, le philosophe Miguel Benasayag, dans son essai La fragilité, met l'accent sur un élément fondamental dans toute culture : l’utilité de l’inutile. Il suffit d'observer le chemin des ânes pour s'apercevoir que le célèbre architecte Le Corbusier n'avait pas raison lorsqu'il se moquait de la « sagesse » de ces animaux en affirmant que « la circulation exige la droite ; la droite est saine aussi à l’âme de la ville. La courbe est ruineuse, difficile, dangereuse, elle paralysie […] L’attitude orthogonale du plan de béton armé est devenue évidente, dans la pureté et la rectitude » (Urbanisme, Flammarion, 1994, p. 95-96, cité par Benasayag La fragilité. p. 42).
Benasayag nous met en garde contre les dérives d'un rationalisme forcené qui nous oblige à voir nos vies comme des dossiers et nous amène à appliquer l'idée de « rentabilité » à tout le vivant. Le danger d'une telle approche réside dans le fait d'ignorer l'idée de complexité sans laquelle on ne peut pas atteindre une véritable compréhension du monde :
L’idéal utilitariste nous a conduits à construire des villes et des quartiers, à ordonner et formater nos vies, comme s’il s’agissait de dossiers de fonctionnaires. On a voulu dégraisser les mécanismes et fonctionnements. Mais, une fois éliminé tout ce qui apparaissait comme inutile à la conscience rationaliste, non seulement l’organisme ne fonctionne pas mieux, mais il en meurt. La question de la complexité nous oblige à aborder cette dimension ignorée ou refoulée par la culture utilitariste, à savoir que l’essentiel d’une culture d’une ville ou de n’importe quelle situation est composé d’éléments non immédiats, non représentables. C’est pourquoi l’on dérape dès lors que l’on privilégie dogmatiquement les lignes droites quand on essaie de construire nos villes, nos vies ou nos économies en faisant comme si le monde, l’environnement, les autres et nos propres corps étaient de simples valeurs d’usage. On devrait peut-être arrêter de se moquer des ânes, et se demander si ce n’est pas grâce aux détours qu’ils savent prendre qu’eux, contrairement à nous, ne dérapent pas dans les abîmes » (nous soulignos, ibidem, p. 43).
La complexité du vivant qui caractérise notre monde a été longtemps ignorée, à tel point que les conséquences d'une telle ignorance peuvent engendrer de vastes processus de destruction des écosystèmes. La philosophie actuelle peut nous conduire vers la compréhension du danger qui est au cœur d'une telle vision restreinte selon laquelle l'humain se représente en « maître du monde ». Une certaine tendance de la philosophie contemporaine s'oriente désormais vers une vision non anthropocentrique du monde, à travers la construction d'une vue profonde où l'humain fait partie d'un écosystème, d'une communauté biotique (voir à ce propos les essais de J. Baird Callicott et Catherine Larrère).
Depuis plusieurs siècles, la science prétend pouvoir «maîtriser » la nature : deux penseurs, entre autres, ont joué un rôle fondamental dans ce processus : Francis Bacon (1561-1626) et René Descartes (1596-1650). Cela ne veut pas dire que ces philosophes n'ont pas contribué à l'histoire de la pensée et de la méthode scientifique, mais c'est plutôt l'interprétation parfois dogmatique de leurs ouvrages qui a engendré une volonté de puissance au détriment du monde naturel. Ce dernier est progressivement assimilé à un gisement de matières premières exploitable à l'infini.
Aujourd'hui dans le monde scientifique se répand de plus en plus l'idée de pouvoir « améliorer les performances de la nature » à travers la manipulation génétique sans tenir compte de la complexité du vivant et de la relation étroite et nécessaire entre la vie et la mort. La vie est possible uniquement dans l'inter-être, au sein d'un vaste système de relations d'interdépendance comme l'écrit le philosophe vietnamien et militant pacifiste Thich Nhat Hanh .
Autour des années 1980 fait son apparition un nouveau courant de pensée, le transhumanisme, qui entend optimiser le vivant selon une idéologie de la performance : le mirage de l'homme immortel conduit certains scientifiques à créer des relations de plus en plus étroites entre les ordinateurs et les corps humains pour améliorer la qualité et la durée de vie. Les applications sur le plan de la santé sont visibles (par exemple, l'exosquelette qui permet à un paraplégique de se déplacer est relié à un ordinateur) et même souhaitables. Cependant, les applications de la pensée transhumaniste dans le domaine de l'économie pourront conduire à investir plus rapidement, à multiplier de manière exponentielle les transactions boursières et donc amener une élite de privilégiés à accumuler d'immenses profits.
Il s'agirait du sort réservé à une petite partie de l'humanité qui verra ses « performances » s'améliorer au détriment de la plupart des humains et des êtres sensibles. On peut citer à ce propos le livre de Jean-Marie Besnier L'Homme simplifié : Le syndrome de la touche étoile, (Fayard, 2012) et l'article: « Le transhumanisme 'ambition mortifère ' » dans lequel le philosophe affirme: « «Nous ne supportons plus d’être vulnérables. Les technologies qui nous dominent ont toutes l’ambition mortifère de transformer la vie en un projet». (http://www.liberation.fr/evenements-libe/2013/11/09/le-transhumanisme-ambition-mortifere_945833). En d'autres termes, le philosophe nous invite à considérer notre humanité, notre fragilité intrinsèque qui est inscrite dans l'impermanence de tous les phénomènes.
A l'opposée de l'idéologie de la performance et de la recherche d'immortalité, aujourd'hui le philosophe Edgar Morin nous invite à utiliser la science avec conscience ; il nous met en garde contre le danger d'un savoir fragmenté, inadéquat à la connaissance du monde et à résoudre les problèmes de l'humanité (voir l'entretien «Les sept réformes nécessaires au XXIe siècle » https://www.youtube.com/watch?v=m_ao3t281u8 et l'essai Les sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur, Poche, 2015). Face à la crise écologique, le développement de la pensée contemporaine se concentre autour de certaines lignes de convergence entre les différents champs de recherche : de la biologie à la philosophie, de la physique quantique à la poésie et à la spiritualité.
Par ailleurs, le biologiste Pierre-Henri Gouyon nous rappelle les néfastes conséquences d'un utilitarisme poussé à l'extrême:
Depuis la fin du XXe siècle, le constructivisme utilitariste – avec la pédagogie des compétences, l’homme modulaire, la biologie moléculaire, la logique des DRH (où les humains deviennent une ressource pour le profit de l’entreprise et non l’inverse ou le système technico-économique du capitalisme néolibéral – a opéré un changement de fond. La biologie moléculaire, pour ne citer que l’exemple le moins évident, étudie la vie comme un ensemble de processus qui seraient évalués par une grille extérieure à la vie : leur performance utilitaire (cf. Benasayag & P. H. Gouyon, Fabriquer le vivant ?, La Découverte, p. 82, nous soulignons).
Les deux auteurs, l'un biologiste et l'autre philosophe, sont d'accord pour affirmer que l'homme d'aujourd'hui vit en interaction permanente avec des objets techniques : sa production du monde est donc différente car elle est marquée par le phénomène de l'hybridation. Miguel Benasayag a développé ce sujet dans une conférence à l'université Paul-Valéry de Montpellier en 2014, dans le cadre du séminaire Ethique de la terre (voir la vidéo publiée par la Revue Notos, rubrique « De vive voix ».
Lorsque l'homme de la technique, homo utilitarius, animé par la volonté de puissance et la quête de l'immortalité, pousse l'hybridation à l'extrême, il nie ainsi sa propre nature au sein d'une dimension existentielle où il est comme exilé de la vie.
2. La beauté
La natura è piena d’infinite ragioni, che non furono mai in isperienza (Léonard de Vinci)
Aldo Leopold (1887-1948), l'un des pionniers de la pensée écologiste américaine, définit en ces termes les valeurs qu'il faut préserver absolument : « Une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique »
C'est à partir d'une conception holiste, c'est à dire, qui tient compte de l'ensemble de la communauté des êtres vivants, que Leopold formule sa vision. La beauté est une valeur fondamentale, et notamment la beauté naturelle qui est sans doute source de bien-être intérieur.
Contempler une forêt, une fleur, peut contribuer à améliorer la santé des êtres. Ceci a été démontré aujourd'hui par des statistiques (voir à ce propos l'essai une d'Eric Lambin, Ecologie du bonheur). Dans son texte intitulé L'exil d'Hélène, Albert Camus, dénonçait déjà à la fin des années 40 une société incapable de reconnaître et d'apprécier la beauté (cf. L'été). Le paysage est source d'expériences éthiques et esthétiques : c'est ce que nous rappelle Salvatore Settis, intellectuel italien engagé depuis plusieurs années dans la défense du paysage. Dans un article récent, il s'exprime sur le rôle essentiel du paysage à partir des réflexions du peintre anglais Ruskin :
Ruskin si è mostrato particolarmente eloquente nel contesto inglese. Secondo lui, il paesaggio deve essere protetto in quanto fonte di esperienze etiche ed estetiche forti, non soltanto sul piano individuale ma per la collettività dei cittadini. Il paesaggio riflette e determina l’ordine morale e per questo è un luogo chiave per la responsabilità sociale. Di fronte ad esso, le istanze sociali e politiche sono obbligate a misurarsi con i valori della natura, della bellezza e della memoria e non possono rinunciarvi senza tradire se stesse. Le teorie di Ruskin sono state diffuse in Francia da Robert de la Sizeranne in un libro (Ruskin et la religion de la beauté, 1897) che ha avuto grande successo in Italia. Da questo è tratta la frase che, spesso attribuita a Ruskin, diventerà lo slogan della protezione della natura in Italia: «Il paesaggio è il volto amato della patria. (Settis, « Perché gli italiani sono diventati nemici dell’arte », Il Giornale dell'Arte n. 324, ottobre 2012).
Pour Salvatore Settis le paysage est le lieu de la mémoire individuelle et collective, par conséquent, il peut même déterminer l'ordre moral d'une communauté. Le paysage est très souvent le produit de l'interaction entre l'humain et l'univers naturel, il porte en lui les traces du dialogue incessant entre nature et culture. La beauté est intimement liée à l'éthique : une communauté qui reconnaît la beauté et qui protège le paysage sait reconnaître les valeurs dont dépend la survie de la communauté biotique. Nous regardons le paysage mais ce paysage, en retour, nous regarde : dans son article intitulé « Invece di guardare, dire: questo mi riguarda. Scrittura di viaggio ed ecologia dello sguardo », Luigi Marfé a esquissé une sorte d'écologie du regard à partir de certaines oeuvres littéraires comme Verso la foce de Gianni Celati ou artistiques, comme les photos de Luigi Ghirri, telles des “caresses addressées au paysage”. Selon l'auteur, la création peut, dans un sens, transformer notre propre perception du paysage:
Per dare una visione convincente dell’oikos, occorrerebbe inventare nuovi modi di guardare che permettano di valutare i processi che, in maniera spesso contraddittoria, stanno portando l’ambiente verso una condizione postnaturale, in cui tutto ciò che non è umano è ridotto a forme di esistenza minore. Dare voce alle ragioni nascoste di questo paesaggio ferito ed inerme significa al contrario invertire la direzione dello sguardo, spostando l’attenzione dall’uomo a ciò che lo circonda. L’oikos cesserebbe in questo modo di essere lo sfondo della solitudine umana per ritornare, come suggerisce l’etimologia, un luogo dove sentirsi a casa (voir la revue Griselda online, « Ecologia dello sguardo », http://www.griseldaonline.it/temi/ecologia-dello-sguardo/scrittura-di-viaggio-marfe.html#note)
L'oikos, le lieu où on se sent chez soi, le lieu de l'intime, est transfiguré par la blessure infligée au paysage : l'effacement de tout ce qui n'est pas humain. L'univers naturel se transforme progressivement en paysage artificiel ou « post-naturel ».
Le philosophe et agriculteur pionnier de l'agro-écologie Pierre Rabhi nous indique le chemin pour guérir les blessures du paysage à travers la célébration de la terre. Il n'y a pas d'éthique sans célébration de la nature, l'amour pour la beauté du monde naturel est la seule voie qui puisse inverser la pensée dominante selon laquelle la nature n'est qu'un « gisement » de matières premières. A la fin d'une longue journée de travail passée à couper du bois, Pierre Rabhi invite son ami à regarder l'horizon: un coucher de soleil extraordinaire remplit le ciel au dessus de la forêt. Cependant, son ami n'y voit que « dix stères de bois ».
Cet échange est cité par Pierre Rabhi dans le film qui lui est dédié, La symphonie de la terre, pour faire comprendre que, face au monde naturel, nous pouvons nous émerveiller ou bien nous pouvons nous limiter à estimer les ressources naturelles en termes purement utilitaristes. C'est pourquoi Pierre Rabhi préconise à l'heure actuelle une insurrection des consciences, un véritable et profond changement intérieur. Si nous voulons un changement dans le monde nous devons incarner ce changement, selon le mot de Gandhi, et commencer par transformer notre regard !
Par une activité d'éducation à la citoyenneté écologique on peut arriver à changer la vision du monde surtout et en particulier à commencer par les nouvelles générations. Faire comprendre quels sont les droits de la nature permet l'épanouissement d'un dialogue nécessaire entre l'humain et le non humain, entre l'humain et la communauté biotique dont il fait partie. Etablir un lien de compréhension réciproque peut contribuer à changer notre regard.
Dans une perspective qui révolutionne totalement notre manière de concevoir les rapports entre l'humain et le non-humain, l'essai de Matthieu Ricard, Pladoyer pour les animaux (2014), nous aide à prendre conscience de l'immense souffrance animale engendrée par les formes d'exploitation aveugle du vivant. Chaque année 60 milliards d’animaux terrestres et 1 000 milliards d’animaux aquatiques sont tués : réaliser l'absurdité de cette souffrance peut nous aider à vivre mieux, dans une dimension d'interdépendance avec la sphère du non humain. En d'autres termes, nous pouvons concevoir le fait de manger avec compassion, car tout ce qui nous constitue, y compris la nourriture, a un impact sur notre esprit et sur la conscience collective.
Le Manifeste pour les droits de la terre-mère, établi à l'occasion de la Conférence Mondiale des Peuples sur le changement climatique qui s'est tenue en Bolivie en avril 2010, nous rappelle qu'en dehors des droits de l'homme et du citoyen, il existent aussi les droits du vivant dont le respect garantit la préservation du lien sacré qui nous unit au monde naturel. Il s'agit d'un texte proclame de manière claire le changement de paradigme dans la conception des relations humains-nature. (http://www.reporterre.net/Cochabamba-le-texte-de-l-Accord) par l'action citoyenne, la réflexion et à travers une éducation différente centrée sur les relations d'interdépendances humain-nature, il est tout à fait possible de faire évoluer la conscience écologique au niveau de la singularité et de la collectivité.
3. La communauté biotique : le holisme de John Baird Callicott et le développement de l'ecocriticism
Tout ce que nous faisons à la terre a des répercussions directes sur nos vies car nous vivons au sein d'une communauté biotique ; en d'autres termes « Les êtres humains, les plantes, les animaux, les sols et les eaux sont tous imbriqués dans une communauté bourdonnante de coopérations et de compétitions, un biote » (A. Leopold, Round river).
Si l'on aperçoit clairement le fonctionnement de cette communauté de vie (bios) nous allons respecter les autres membres de la communauté, car nous allons saisir le lien de direct qui nous unit. Le philosophe américain John Baird Callicott reprend les idées de Leopold sur la pensée de l'écologie et développe en particulier une vision holiste fondée sur une éthique de la terre.
Baird Callicott nous rappelle le rôle de première importance que la philosophie peut jouer pour une transformation radicale de notre vision du monde et de notre action :
La philosophie du XXe siècle a souffert d’un complexe d’infériorité par rapport à la physique […] Le paysage mondial a été entièrement mécanisé, et saturé par toutes sortes de substances synthétiques […] Les sciences physiques ont scruté l’extrême limite de l’univers, le commencement du temps, et de la structure de primordiale de la matière. Au cours de ces examens, nos idées les plus fondamentales de l’espace, du temps, de la matière, du mouvement et de la nature de la connaissance que nous en avons ont été radicalement altérées. Le besoin est aujourd’hui plus grand que jamais pour les philosophes de retrouver leur ancienne fonction – de redéfinir l’image du monde, en réponse à une expérience humaine inéluctablement transformée, et à une marée d’informations et d’idées nouvelles venues des sciences ; de chercher de quelle nouvelle façon nous pourrions, nous autres hommes, imaginer notre place et notre rôle dans la nature ; et de trouver comment les grandes idées nouvelles pourraient modifier nos valeurs, en réajustant notre sens du devoir. (Baird Callicott, Ethique de la terre, p. 28).
Quelle est notre place dans la nature ? Quel rôle peut jouer la pensée écologiste, l'éthique environnementale dans la sauvegarde de la planète ? Il est difficile de prévoir l'impact d'une telle pensée et de nos actions la nature est fondamentalement « chaotique ». C'est le principe de précaution donc qui devrait guider nos gestes et en particulier lorsque la vie de la communauté biotique est en jeu (voir Donald Worster, « Nouvelle écologie du chaos »).
Le fait de penser notre Terre comme une « petite planète » dans un univers immense et hostile, cela devrait accroître le sens d’interdépendance entre les êtres qui l’habitent, telle une véritable oasis dans le désert sidéral, selon l'expression de Pierre Rabhi.
Callicott insiste sur l'importance de l'idée de communauté afin de réellement comprendre l’éthique de la terre élaborée par Aldo Leopold (Land Ethic) : il est indispensable d'avoir une considération morale pour « la communauté et non seulement pour ses membres. D’emblée, l’homo sapiens passe du rôle de conquérant de la communauté terre à celui de membre et citoyen parmi d’autres de cette communauté. Elle implique le respect des autres membres, et aussi le respect de la communauté en tant que telle. Ainsi l’éthique de la terre a une disposition aussi bien holistique qu’individualiste » (nous soulignons, p. 61).
La pensée américaine a mis en évidence deux crises écologistes majeures :
Rachel Carson dans l'essai Le printemps silencieux (Mifflin Harcourt, 1962) parlait d'une crise au niveau local déterminée par la présence du smog, et l'usage des pesticides, du pétrole. A la fin des année 80 Bill Mc Kibben dénonce désormais une crise au niveau global, le trou d’ozone, le réchauffement climatique…(voir The end of nature, 1989).
Malgré le bilan accablant de l'action de l'homme sur la planète, Callicott a envie s'exclamer : « La nature est morte vive la nature ! » c'est-à-dire, vive une autre conception de la nature. La philosophie peut jouer un rôle de premier plan dans le processus de transformation de paradigme, à partir d'un nouveau regard sur la communauté biotique. La pensée postmoderne a amorcé ce phénomène de transition de l'ancien paradigme au nouveau :
Une théorie postmoderne établissant l’existence de la valeur intrinsèque de la nature est difficile à élaborer, parce que nous vivons à une époque où la transition de la modernité vers quelque chose d’autre est un processus encore largement inachevé. Ce que peut être cette autre chose vers laquelle nous nous acheminons, nul ne le sait vraiment ; c’est pourquoi nous avons baptisé cet interrègne du nom « postmodernité », sans plus de précision. Ce qui est sûr, c’est que qu’on l’envisage depuis la perspective de la nouvelle physique ou depuis celle de la théorie littéraire, le décentrement, la déconstruction du sujet cartésien sont au cœur de la postmodernité. (Callicott, Ethique de la terre, p. 140).
Le long du Mississipi le philosophe éprouve de la nausée : il ressent profondément à l'intérieur de lui l'état de pollution du fleuve, il réalise que celui ci fait désormais partie de lui. L' écologiste australien John Seed explique ainsi le processus d'implication, d'identification avec toute forme de vie sur terre :
Une fois que les implications et l’évolution et de l’écologie ont été intériorisées […], il se crée une identification avec toute vie […]. L’aliénation disparaît […]. ' Je protège la forêt tropicale ' devient : « Je suis part de la forêt tropicale qui me protège moi-même. Je suis cette part de la forêt tropicale qui a récemment accédé à la pensée. (« Anthropocentrism », 1985, cit. in Callicott, p. 105, nous soulignons).
Il est temps de concevoir l'environnement non pas comme ce qui nous « entoure », mais comme une communauté vivante dont nous faisons partie.
Aujourd'hui l'ecocriticism ouvre des perspectives d'études qui n'entendent pas rester confinées dans la sphère académique ; les nouveaux matérialismes redécouvrent une théorie de la matière qui tient compte de la théorie quantique (Karen Barad, Meeting the Universe Halfway: Quantum Physics and the Entanglement of Matter and Meaning, Durham, North Carolina, Duke University Press, 2007) mais aussi de la philosophie de la Renaissance. La matière n'est pas une chose inerte, la matière est vivante (voir l'essai de Bennet Vibrant matter), par conséquent elle exerce une influence considérable et dans le long terme sur l'ensemble de la communauté biotique.
Par ailleurs, nos corps sont poreux, il existe une transcorporéité fondamentale qui se manifeste dans les échanges continus entre cellules et matières, entre corps et énergie (voir à ce sujet Stacy Alaimo, Bodily natures et l'important ouvrage collectif Material Ecocriticism édité par Serenella Iovino et Serpil Oppermann). L'écocritique explore également le rôle de la femme au sein de l'écosystème et reformule la relation femme-nature, souvent écartée ou contestée par le féminisme historique. La femme aujourd'hui n'entend plus reproduire le comportement du modèle masculin dominant car celui-ci a déjà montré – par son agressivité vis à vis de la nature - son impact négatif sur la communauté biotique. Au contraire, les femmes - étant d'emblée liées à la vie - ont mené des luttes pour la protection du vivant dans plusieurs pays du monde (voir à ce sujet les essais Ecoféminisme de Vandana Shiva et Maria Mies, et Material Feminism de Stacy Alaimo et Susan Hekman).
L'écocritique a abordé une autre question brûlante : la violence lente, invisible, qui est exercée sur les êtres vivants à travers les matières toxiques et qui touche particulièrement les habitants des pays pauvres et les couches sociales les plus défavorisées au sein de notre société (voir le livre éclairant de Rob Nixon, Slow violence and the environmentalism of the poor, 2011).
En Italie les écrits pionniers de Serenella Iovino ont introduit les théories de l'écocritique américaine (ecologia letteraria e filosofia dell'ambiente) tandis qu'en France c'est Catherine Larrère qui a développé une pensée différente du monde naturel (cf. son essai Du bon usage de la nature, Paris, Aubier, 1997, Flammarion, 2009).
En 1989, Felix Guattari avait déjà pris position sur le sujet avec un essai intitulé Les trois écologies, en se référant à l'écologie du sujet, de la société et de l'environnement.
4. La légèreté
On pourrait imaginer de vivre avec légèreté pour avoir moins d’impact sur l’environnement et la communauté biotique ; c'est le message essentiel du livre de Pierre Rabhi, La sobriété heureuse, dans lequel on découvre le miracle du « contentement ». C'est l'idéologie du « toujours plus » qui nous a conduits à la situation actuelle : plus de consommation, plus de déchets, plus de divertissements... Cette boulimie de l'humain est frappante, en particulier quand on observe les rayons de nos supermarchés qui exposent des milliers de produits différents qui se transformeront en des tas de déchets.
Notre vie au quotidien pourrait changer notre manière de consommer, d'habiter car nous pouvons apprendre à vivre avec moins de déplacements, et surtout nous pouvons nous contenter de ce que nous avons.
Nous pouvons nous habituer à nous réjouir, notre conscience peut à tout moment produire du bienêtre et de la joie, ne serais-ce qu'en prenant conscience de la chance que nous avons de respirer, d'être vivant au sein d'une communauté d'êtres vivants.
L'écologie de l'esprit, le développement de la pleine conscience, peuvent conduire à une transformation profonde de chacun de nous sans laquelle il n'y aura pas d'évolution dans les relations entre l'humain et la planète. Les actions d'éducation à l'écologie et à la non violence sont le point de départ pour la transformation de notre regard sur la nature et sur le non humain.
L'école du Colibri, qui a ouvert ses portes en 2006, apporte aux enfants d'autres valeurs fondées sur le respect de l'autre et de l'environnement. Ce projet pionnier entend répondre à la question : « Quels enfants laissons-nous à la planète ? » :
L’école est nichée dans ce lieu pour être au cœur de la vie aussi bien professionnelle que naturelle. Les enfants bénéficient des infrastructures du centre et des compétences des professionnels qui y travaillent. Ils peuvent découvrir le jardinage, l’élevage et la transformation du lait en fromage, les cultures céréalières et la transformation du blé en pain, la nutrition et la restauration, les énergies et le recyclage et d’autres démarches très concrètes en rapport avec le programme officiel. Les apprentissages du lire, dire, écrire, compter sont ainsi concrétisés dans des exemples réels, ce lien direct permet à l’enfant de donner du sens à ses apprentissages. Il peut comprendre très clairement que ce qu’il apprend est utile en dehors de l’école. Les enfants sont en relation avec le monde du vivant pour l’apprentissage d’un mode de vie respectueux aussi bien de la planète que des humains qui y séjournent, pour l’acquisition d’une responsabilité écologique et relationnelle. (http://www.lesamanins.com/ecole)
Par ailleurs, l'éducation des adultes s'avère aussi bien nécessaire puisqu'une autre question fondamentale se pose d'emblée : « quelle planète laissons-nous à nos enfants ? ».
Il est très intéressant d'explorer et de se rapprocher de l'univers multiforme des associations qui fondent leur action sur la citoyenneté écologique : on pourrait citer quelques exemples qui montrent tout une humanité qui a envie de changer et surtout - selon les mots de Gandhi - qui entend être le changement.
L'association Kokopelli œuvre depuis des années à la protection et à la diffusion des semences, afin de lutter contre les multinationales de l'agro-alimentaire ; Terre et Humanisme, la fondation de Pierre Rabhi, conçoit et coordonne des projets dans le domaine de l'agro-écologie au niveau mondial ; Navdanya, l'association fondée par Vandana Shiva en Inde pour protéger les petits producteurs et préserver le savoir millénaire sur la reproduction des semences ; Negawatt, association d’experts pour la transition énergétique qui entendent changer notre regard sur la production et la consommation d'énergie (voir le compte-rendu de Clément Barniaudy paru dans la revue Notos http://notos.numerev.com/varia-1-61/271-manifeste-negawatt), la communauté Longo Maï à Forcalquier qui a mis en place un habitat collectif depuis les années 70 et fonde son activité sur l'agriculture, l'élevage et la transformation des produits de la terre. On ne pourrait pas citer la quantité impressionnante d'actions au niveau mondial, tous les projets collectifs qui envisagent la transformation des relations entre humain et nature : globalement, ce qui émerge c'est la volonté tenace d'une minorité qui veut apporter un changement radical à travers l'action, puisque toute action locale a un impact réel au niveau mondial.
5. Care
« avoir conscience, ne serait-ce pas avant tout aimer, prendre soin, s’émerveiller ? » (Pierre Rabhi)
Une éthique environnementale est étroitement liée à une éthique du « care », terme anglais qui désigne la sollicitude, l'attention consacrée à pour quelqu'un, à quelque chose. Carol Gilligan a démontré que notre société ne pourrait pas exister sans l'attention, le soin désintéressé que nous offrons aux êtres plus fragiles et vulnérables. Imaginons un instant une école ou un hôpital fonctionner sans la gentillesse le sourire offert par une grande partie des personnels soignants ou par les enseignants et les administratifs. En réalité, notre travail ne se limite pas à notre « fonctionnement », enseigner, soigner, accompagner, mais il y a un « plus », une attention, une sollicitude qui nous poussent à tisser des liens de solidarité avec les autres. Même le monde naturel, généralement considéré comme une « jungle », contient de nombreux exemples de relations d'amour au sein d'une même espèce ou entre les espèces (voir à ce sujet Mathieu Ricard, Pladoyer pour l'altruisme).
Une éthique du « care » peut nous amener à prendre soin du monde naturel, de la terre que nous habitons : l'attention peut se concentrer à un niveau macroscopique sur des écosystèmes complexes (un lac, une chaîne de montagnes...) aussi bien qu'au niveau microscopique (les micro-organismes du sol, les abeilles, les algues...). En France c'est Sandra Laugier qui a défendu l'éthique du care, malgré les attaques de certains penseurs qui n'y voient qu'une philosophie « mineure ».
Pour la première fois dans l'histoire apparaît clairement au niveau philosophique le rôle des femmes, véritables protagonistes invisibles des soins apportés à la famille, enfants et personnes âgées ou malades : sans leur amour et leur dévouement la société entière ne pourrait pas fonctionner, en particulier dans les pays pauvres où il n'existe aucune forme d'assistance gratuite pour les plus vulnérables.
En d'autre termes, le care agit au niveau des trois écologies : écologie du sujet, écologie sociale et de l'environnement. Il ne peut pas exister d'éthique de la terre sans une relation d'amour et d'admiration pour tous les phénomènes naturels. Aldo Leopold affirme clairement cette conception dans ses écrits: « Il me paraît inconcevable qu’une relation éthique à la terre puisse exister sans amour, sans respect, sans admiration pour elle, et sans une grande considération pour sa valeur. Par valeur, j’entends bien sûr quelque chose qui dépasse de loin la valeur économique ; je l’entends au sens philosophique […] L’homme moderne typique est séparé de la terre […] Il n’a pas de relation vitale à la terre » (Almanach d’un comté des sables, [1949], Aubier, 1995, p. 282, nous soulignons).
Il est désormais nécessaire d’arrêter de raisonner toujours en termes économiques afin d’évaluer les actions humaines sur la base de critères éthiques et esthétiques. On découvre dans ses carnets le processus d'observation amoureuse du monde naturel :
C’est une ironie de l’Histoire qui veut que les grandes puissances aient découvert l’unité des nations au Caire en 1943. Les oies du monde entretenaient cette idée depuis longtemps, et chaque année, au mois de mars, elles continuent de miser leur vie sur la vérité de cette proposition. […] Grâce au commerce international des oies, le maïs abandonné de l’Illinois traverse les nuages jusqu’à la toundra arctique, où il se combine au soleil abandonné d’un mois de juin sans nuit afin de fabriquer des oisons pour tous les pays intermédiaires. Et dans ce troc annuel, nourriture contre lumière, chaleur d’hiver contre solitude d’été, le continent entier retire le bénéfice net d’un poème sauvage balancé du haut d’un ciel noir sur les boues de mars. (p. 42-43).
Le rapprochement avec le monde naturel nous amène à réfléchir à l'idée de « bien commun » qui constitue la condition de survie de plusieurs espèces y compris l'espèce humaine : protéger l’air, l’eau, le paysage, les semences, les savoirs traditionnels, la connaissance des plantes et de l’agriculture est une condition indispensable à notre survie. Salvatore Settis, qui se bat depuis des années pour la défense du paysage, évoque dans une conférence le rôle essentiel de l'action populaire qui était déjà prévue par le droit romain et que certains états aujourd'hui ont réintroduit dans leur constitution. En d'autres termes, les peuples ont le droit de se prononcer sur l'aménagement de leur territoire et de leur espace de vie, sur l'installation d'une centrale nucléaire ou sur l'exploitation du gaz de schiste, sur l'utilisation des OGM en agriculture ou sur tout autre action ayant un impact direct sur leur santé et sur les générations à venir.
L'un des fondateurs de la pensée écologique, Gregory Bateson, dénonce dans son livre Vers une écologie de l'esprit certaines tendances présentes au sein des sciences sociales qui peuvent constituer un véritable danger pour la société entière. Par l'utilisation de la psychologie sociale et des statistiques, les sciences sociales se mettent au service de groupes d'influence visant la manipulation de l'opinion publique.
L'être humain a progressivement créé des organismes inhumains, en effet, dans l'univers de l'administration, les conseils, les diverses assemblées…peuvent produire, par le vote, des prises de décision contre l’humanité. L’être humain est en mesure de s’anéantir soi-même tout en ayant les meilleures intentions du monde, car il a fabriqué des systèmes complexes, des « entités » comme les trusts, les sociétés, ou des agences commerciales et financières. Selon Bateson, « d’un point de vue biologique, ces entités ne sont pas des personnes, ni même des ensemble de personnes entières. Ce sont des ensembles de parties de personnes » (une créature déshumanisée) (Bateson, II, p. 203).
Ces « ensembles de parties de personnes », paradoxalement, sont amenés parfois à prendre des décisions s'opposant à la survie de l’humanité. C'est pourquoi on pourrait parler, avec Paul Virilio, d'un « ETAT SUICIDAIRE GLOBAL » fondé sur la perte de l’instinct de conservation, de soi-même de l’espèce (Virilio, Ce qui arrive, Galilée, 2002, p. 55). Pour cette raison, les associations de défense de l'environnement peuvent jouer un rôle majeur dans la protection de la santé des citoyens.
Vandana Shiva a fondé Navdanya une association qui lutte contre la biopiraterie et le terrorisme alimentaire, pour la protection des semences traditionnelles, contre le terrorisme alimentaire le peuple peut arriver à s'exprimer par des actions de désobéissance civile :
Dans les périodes d'injustice et de domination étrangère, lorsqu'on refuse la liberté économique et politique aux gens, celle-ci peut être reconquise par la désobéissance non violente aux lois et au régime politique injustes. Ce mode d'action est une tradition démocratique en Inde et a été particulièrement illustré par Gandhi [...]. Comme il l'a déclaré dans [son livre] Hind Swaraj : "Aussi longtemps qu'existera la superstition selon laquelle les gens doivent obéir aux lois injustes, l'esclavage existera. Mais une seule personne qui résiste par la non-violence peut abolir cette superstition." (Vandana Shiva, Le terrorisme alimentaire, Fayard, 2001, p. 185).
L’écrivain italien Erri De Luca qui a pris la parole publiquement contre le projet de train à grande vitesse qui aurait détruit l’écosystème de la montagne de la Val Susa, a subi un procès pour sa parole contraire (voir le livre édité par Gallimard en 2015).
Prendre soin de la terre signifie être prêt à défendre ses droits contre toute action visant la destruction d'une espèce ou d'une minorité culturelle : nature et culture sont intrinsèquement mêlées lorsqu'il est question d'arrêter la destruction d'une espèce ou d'une communauté humaine.
Au fond, le sens véritable du CARE réside dans la défense du bien commun et dans l'action pour le bien-être des générations à venir, nous sommes en quelques sortes tenus d'agir pour ceux qui ne sont pas encore nés : « agire per i non nati » selon les mots de Settis.
6. Créativité : les arts, la littérature, le cinéma
Les artistes, les écrivains et les cinéastes contribuent largement à une évolution de la conscience collective : à travers le roman, le film, la peinture et les arts visuels, ils arrivent à faire pénétrer dans le sens commun un autre regard sur la nature et sur le non humain.
Luisella Carretta, Le désert de glace, Canada
Les peintures et performances de Luisella Carretta, une artiste italienne qui vit à Gênes, sont inspirées par l'observation du monde naturel et en particulier le vol des oiseaux : l'attitude fondamentale de l'artiste est marquée par un profond respect du non humain : l'œuvre est le fruit de longues attentes au sein du paysage afin de percevoir les trajets du vol des oiseaux dans le ciel.
Luisella Carretta, Aquile
L'artiste choisit de se faire « invisible », à travers une attitude d'ouverture extrême face aux phénomènes naturels qui peuvent se produire ou pas. L'humain participe ainsi au devenir incessant du cosmos et son regard évolue en rapport aux phénomènes observés : tout est relation, rien ne subsiste en tant que tel : nous sommes au cœur de ce que Thich Nhat Hanh nomme l'inter-être (inter-be).
Thich Nhat Hanh, Calligraphie
Le poète pacifiste vietnamien Thich Nhat Hanh arrive à exprimer avec une simplicité surprenante par des calligraphies d'une grande beauté son regard sur le monde : inter-be, inter-être est le néologisme qu'il a inventé pour exprimer l'interdépendance de tous les phénomènes.
D'autres artistes ont été en mesure de condenser dans leur création le rapport complexe avec la terre. A titre d’exemple nous pouvons mentionner, entre autres:
Pinuccio Sciola, Pierre sonore
Pinuccio Sciola : il sculpte les pierres de la Sardaigne, son île natale, pour en faire des pierres sonores. Leur son primordial est en harmonie avec la vibration présente au sein du cosmos.
Vito Mazzotta, artiste de Lequile (Lecce, Italie), revient à l'origine de l'humain à travers ses performances : l'être humain est nu sur la terre nue, débarrassé de tout symbole culturel afin de revenir à son être véritable, dans un dialogue profond qui vise l’unité entre la conscience et le monde.
Vito Mazzotta, Ciel (omo) laterra
Les cinéastes ont dans les dernières années beaucoup contribué à l'évolution de la pensée écologiste : nous pouvons citer entre autres les films Solutions locales pour un désordre global (Coline Serreau, 2010), mais aussi Supertrash (2013, Martin Esposito) Il était une forêt (2013, Luc Jacquet), Les moissons du futur (2012, Marie-Monique Robin), Tous cobayes (2012, Jean-Paul Jaud), Spazzatour (2012, Emilio Casalini). On observe, par ailleurs l'émergence de Festivals consacrés au film écologique (entre autres, Ecological film festival, Lecce, Italie, fondé par Roberto Quarta).
Sur le terrain de la littérature, plusieurs romanciers italiens ont abordé la question de la sauvegarde du paysage ; en dehors de Gianni Celati, qui a réalisé un travail important sur le paysage et la mémoire, on peut remarquer la présence en Italie d’un pionnier de la pensée écologiste : Giorgio Bassani, fondateur et président Italia Nostra, association qui a œuvré pour la restauration des centres historiques des villes italiennes et pour la création de parcs naturels. Dans son dernier roman L'airone, il inscrit tout son amour pour les paysages de sa région natale (Ferrara et la vallée du Pô) ainsi que pour le héron, magnifique oiseau-symbole, victime de la violence gratuite des humains.
Erri De Luca est un écrivain qui aime la montagne (tout comme son ami Mauro Corona ): Il peso della farfalla est un hommage au roi de la montagne, le chamois, qui se laisse capturer par le chasseur : le romancier-alpiniste arrive à nous offrir le monde tel qu'il est perçu par les sens aiguisés du chamois. Aujourd'hui Erri De Luca subit un procès pour avoir défendu les militants écologistes de la Val di Susa qui depuis vingt ans luttent contre la réalisation du TGV Lyon- Turin. Il revendique son droit à la parole dans un écrit intitulé La parola contraria (Feltrinelli, 2015).
Mauro Corona avec La fine del mondo storto, imagine un monde où il n'y aurait plus de pétrole : quelles solutions pourrait trouver l'humanité pour vivre, se réchauffer, s'éclairer ? Les êtres humains avaient une chance pour repartir à zéro vers une autre forme de société, mais ils retombent inexorablement dans les mêmes erreurs qui les ont amenés à la société « pétrolithique » dominée par la valeur suprême : le profit.
D'autres auteurs ont manifesté une attention particulière à la destruction de la planète : Laura Pugno, dans son roman Sirene, imagine une terre hostile et un soleil qui tue par l'agressivité de ses rayons : la sirène, être mythologique par excellence et bête d'élevage, est la seule espèce sur terre capable de résister au cancer produit par le soleil...
Evelina Santangelo dénonce la destruction du paysage sicilien à travers son roman Senzaterra : son protagoniste, le jeune Gaetano, décide de ne pas émigrer, mais de rester sur son île natale, malgré les pressions de son père, les problèmes liés au chômage et à la pollution. Une sorte de citoyenneté écologique prend forme dans ces œuvres qui préconise une prise de conscience collective.
Cosimo Argentina dénonce à travers un style ironique, voire caustique, la pollution produite par l'ILVA, l'industrie sidérurgique dans la région de Tarente, dans les Pouilles : son roman Vicolo dell’acciaio (« la ruelle de l’acier ») révèle l'amertume des ouvriers contraints à mettre en périls leur santé pour pouvoir nourrir leur famille, le désespoir des jeunes et le manque de confiance règne dans un univers très pessimiste.
Carmine Abate, écrivain arbëresh né en Calabre, n'hésite pas à dénoncer dans ses romans les projets immobiliers qui ont pour conséquence la destruction du paysage du Sud de l'Italie (La collina del vento) ; Anselmo Botte, écrivain et syndicaliste, révèle la pollution due à l'amiante dans la région de Naples ainsi que la crise de la production de la tomate engendrée par une espèce hybride (Rosso rosso et Il racconto giusto, éd. Ediesse).
D'autres auteurs se penchent sur la question écologique : Roberto Saviano dénonce l'impact des ecomafie sur l'environnement (Gomorra), Andrea Bajani aborde les problèmes liés à l'écologie sociale et du sujet à travers le roman Se consideri le colpe, montrant les conséquences néfastes de la délocalisation en Roumanie des entreprises italiennes.
Par ailleurs, Giacomo Annibaldis, dans Casa popolare vista mare, évoque la pollution du paysage et les conditions de vie des habitants des banlieues de la ville de Bari qui luttent pour obtenir un logement social.
Dans le domaine de la littérature italienne contemporaine apparaît nettement une ligne de tendance qui correspond à une volonté de participation des auteurs à l'évolution de la conscience collective: la création littéraire répond d'une certaine manière à la question posée par l'écocritique: quel est l'impact de la littérature sur notre environnement et sur l'évolution de l'être humain ?
Conclusion
Thich Nhat Hanh, Calligraphie
Chacun de nous peut réaliser sa propre révolution individuelle, sa propre transformation intérieure. Il est plus que jamais nécessaire pour nous de réenchanter le monde, de s’étonner devant le miracle de la germination d’un grain de blé, devant le ciel étoilé.
Prendre soin de la terre c'est trouver en nous l'énergie nécessaire pour le faire à travers un regard poétique sur le monde : « C’est cet amour profond de ce que j’appelle la « symphonie de la Terre », qui au-delà des constats alarmants sur les désastres actuels et à venir, me pousse à œuvrer à la mise en place de solutions. Car une écologie qui n’intègre pas cette notion d’harmonie universelle de la nature risque de s’enliser dans le monde des seuls phénomènes élémentaires » (Pierre Rabhi, Manifeste pour la terre et l’humanisme, p. 52).
La conscience profonde des relations qui relient tous les phénomènes doit guider nos actions à court et à long terme. Pour l'épistémologue indienne Vandana Shiva il est plus que jamais nécessaire de faire la paix avec la Terre, car aujourd'hui, à côté des conflits militaires, il existe dans le monde une guerre continue, non déclarée mais bien réelle : la guerre contre la Terre Mère.
« Aujourd’hui, le mot guerre est associé à l’Irak ou à l’Afghanistan. Pourtant, la plus grande guerre qui sévit actuellement est celle menée contre notre planète. Cette guerre prend ses racines dans une économie qui ne respecte par des limites éthiques et écologiques – des limites à l’inégalité, l’injustice, l’avidité et la concentration économique. Une poignée d’entreprises et de pays puissants cherche à contrôler les ressources de la Terre et à transformer la planète en supermarché dans lequel tout est à vendre. Ils veulent vendre notre eau, nos gènes, nos cellules, nos organes, nos connaissances, notre culture et notre avenir. Quand chaque aspect de la vie est commercialisé, tout devient cher et les gens sont pauvres, même s’ils gagnent plus d’un dollar par jour.
Je crois que la démocratie de la Terre nous permet d’envisager des démocraties vivantes basées sur la valeur intrinsèque de toute espèce, tout peuple, toute culture. L’argent ne rend pas forcément riche, car si la population a accès à la terre, si les sols sont fertiles, les rivières propres, si les cultures perpétuent une tradition en produisant maison, vêtements et nourriture, s’il y a cohésion sociale, solidarité et esprit communautaire, avons-nous besoin d’argent ?
Faire la paix avec la Terre a toujours été un impératif éthique et écologique. C’est maintenant devenu un impératif de survie de notre espèce. Défendre les droits de cette Terre-mère est par conséquent la lutte la plus importante pour les droits de l’homme et la justice sociale. Il s’agit du plus grand mouvement pour la paix de notre époque. »
Aujourd’hui le message essentiel des philosophes, des artistes et des écrivains rejoint celui des critiques militants : croire à la démocratie de la terre est devenu un élément indispensable pour assurer la survie de la planète, afin d’établir des relations de paix avec la terre.
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