N°5 / Théories et pratiques du Care

Raconter le care : femmes, diversités et résistances dans la littérature

Sondes Ben Abdallah
Raconter le care :  femmes, diversités et résistances dans la...

Résumé

Les relations de réciprocité, d'entraide et de care peuvent être la base d'une réflexion sur la mondialisation et tout ce qu'elle implique pour les femmes en termes de processus d'immigration, de dialogue entre les cultures et de changements économiques et politiques. Les relations entre les individus et leur environnement, les liens fondamentaux entre les membres d'une même société et les rapports inter-familiaux s’inscrivent dans la littérature contemporaine comme une poétique du care. Les femmes, qui continuent à être les principales pourvoyeuses de la vie dans toutes ses formes, sont les protagonistes essentielles de la littérature du care : elles créent continuellement des espaces d'échange, élaborent des stratégies de survie et nous offrent des récits de vie éloquents.

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Sondes Ben Abdallah, 
Docteure en études romanes, spécialité études italiennes,
Université Paul-Valéry de Montpellier 3, Laboratoire LLACS

sondes_ben_abdallah@hotmail.com

 

Raconter le care : 
femmes, diversités et résistances dans la littérature

 

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Le care dans la littérature ; revaloriser ce qui est invisible

        La réflexion contemporaine sur l'éthique et la philosophie morale nous montre que « la philosophie n'a de sens que si elle est à l'écoute de la vie » (Mortari, 2015, p. 104). Dans son livre Filosofia della cura (La philosophie du care) publié en 2015, Luigina Mortari attire notre attention sur un fait important ; prendre soin de la vie, construire un espace vital et y effectuer des activités de care pour conserver la vie est une tâche à caractère organique, physique et moral mais aussi une responsabilité ontologique car il s'agit de « sauvegarder les possibilités de continuer à être » (ibidem, p. 15). La préoccupation perpétuelle de « procurer des choses » (ibidem, p. 19) qui permettent la survie n'est pas une préoccupation fonctionnelle dont la portée serait seulement matérielle. C'est au contraire la base de toute l'existence ontologique de l'humain, la source fondamentale de vie qui lui permet à la fois d' « être dans la possibilité » (essere nella possibilità) et de « persister dans l'être » (persistere nell'essere) (ibidem, p. 15).

        Dans la littérature qui raconte les relations de care, cette recherche constante des « possibilités de vie » n'est pas secondaire, elle est au centre de l'histoire, et la voix de ceux qui procurent le care n'est pas subalterne. Elle n'est pas non plus confisquée car ces récits redirigent l'attention vers la vulnérabilité, un lieu de l'énonciation de la subjectivité comme « résistance », un lieu qui semblait avoir perdu sa légitimité. Dans ce sens, les récits du care sont intégralement authentiques pour ce qu'ils apportent de « compréhension intuitive de la psychologie humaine » (Gilligan, 1986, p. 131). Le care peut ainsi être une clef d'analyse psychologique, philologique et écologique pertinente pour étudier des textes littéraires contemporains. Mais comment peut-on repérer ces rapports de care dans une construction narrative ?

        Le care peut s’exprimer dans une situation narrative comme « l'action d'aide[r] l'autre à grandir et à actualiser soi-même » (Mortari, 2015, p. 80), c'est à dire comme une relation qui se noue sur le long terme, mais le rapport de care dans la littérature ne naît pas toujours dans un projet prémédité et temporellement consistant. Il peut se manifester lors d'une rencontre brève, d'une situation d'urgence ou simplement d'une impression. Ainsi le care dans la narration est avant tout une expérience sensorielle et subjective qui n'est pas liée à un personnage ou à un lieu en particulier mais à toute l'atmosphère du roman.

        Comme il s'agit, dans la littérature, d'étudier le care comme une expérience humaine, il est important d'indiquer, comme le fait Luigina Mortari, de quelle forme d'expérience est-il question : «intime, relationnelle, noétique, affective ou pratique ? » (ibidem). Dans ce sens, penser le roman du point de vue de la philosophie du care nous permet de mettre l'accent sur ce qui est vraiment important dans notre quotidien, à savoir ces rapports d'interdépendance invisibles mais tellement essentiels que nous entretenons avec notre milieu. La réflexion sur le care entend revaloriser ces rapports, en tant que connexion fondamentale entre les créatures vivantes et la vie, et proposer de nouvelles utopies humanistes alternatives à l'utopie néolibérale. En fait, une analyse littéraire basée sur la recherche des relations du care est une analyse à la fois déconstructive et génératrice de nouvelles perspectives : tout en remettant en cause la valorisation des nouveaux mythes artificiels contemporains, l'éthique du care propose une célébration de ce qui est essentiel et inhérent à la vie humaine. Et à ceux qui s'interrogent sur l'utilité d'une telle approche dans la littérature, nous répondons que « ces questions nous aident davantage à nous rapprocher de la solution aux problèmes fondamentaux relatifs à la justice que des discussions abstraites sur la signification de la justice » (Gilligan, 1986, p. 170).

        En s'associant à la philosophie du care, la littérature peut ainsi devenir un terrain où émergent des situations concrètes et où les actions et les valeurs humaines s'entremêlent dans un contexte social et politique défini. Une littérature qui ne discute plus la signification de la justice, de la morale ou du politique mais qui les concrétisent en les contextualisant.

        Se rapprocher de l'autre est très souvent l'expression d'un désir de care. Autrement dit, c'est notre prédisposition à donner ou recevoir le care qui nous pousse à aller vers les autres. Luigina Mortari distingue le care comme relation directe à savoir « la pratique du care » et le care comme relation indirecte, platonique, c'est à dire comme un « paradigme d'actions. » Selon elle, « la première peut avoir lieu seulement dans le vif des relations vécues, tandis que la seconde peut constituer le premier horizon qui informe la philosophie de la vie politique ». (Mortari, 2015, p. 85)

        Foucault nous dit que la violence épistémique consiste dans le fait de ne pas reconnaître la subjectivité de l'autre parce que « tout ce que sait cet Autre, le colonisable, est considéré comme un savoir subjugué », c'est à dire « toute une série de savoirs qui se trouvaient être disqualifiés comme savoirs conceptuels, comme savoirs insuffisamment élaborés, savoirs de naïfs, savoirs hiérarchiquement inférieurs, savoirs au-dessous du niveau de la connaissance » (Foucault, 1976, p. 164).

        Le savoir des femmes des Suds est, dans cette optique, doublement disqualifié, d'abord parce que ce sont des femmes et ensuite parce qu'elles viennent du Sud. Cette question a été soulevée par de nombreuses analystes issues du féminisme noir (Hooks, 2000 [1984] ; Davis, 1998 [1981]), de l'écoféminisme (Shiva, 1998 ; Hache, 2016), du féminisme matérialiste (Larrère, 2014 ; Delphy, 1982 ; Mies, 1987), du féminisme postcolonial (Spivak, 2009 [1988]), du féminisme du tiers-monde (Mohanty, 2003) et du féminisme du care (Gilligan, 1986 ; Tronto, 2009). Pour répondre à l'urgence de décoloniser la pensée féministe qui se veut universaliste, ces alternatives proposent, à travers la littérature mais aussi d’autres formes d’art, d'intégrer une éthique du care dans la pensée féministe. Il s'agirait d'un féminisme où « les perspectives, les préoccupations et les intérêts des autres soient situés à une place plus centrale » (Tronto, 2009, p. 47).

       Ainsi, des auteurs contemporains tentent de mettre en lumière les savoirs des femmes des Suds immigrées dans le Nord non plus comme des savoirs « insuffisamment élaborés » ou « au-dessous du niveau de la connaissance » mais comme une expérience féminine essentielle au maintien de la subjectivité et l'identité de l'Autre-de-l'Occident. Aborder cet Autre, dans son besoin et son dévouement aux activités du care, c'est le « rencontrer » avant tout comme un sujet humain qui a besoin, à sa manière et selon ses propres priorités et désirs, de prendre soin de sa relation au monde pour continuer à exister. Raconter l'expérience féminine selon une perspective de care signifie simplement la raconter du point de vue de l'autre-femme, la non-privilégiée, la non-évoquée dans les théories globalisantes du féminisme :

La pratique du care exige que l'on parte du point de vue de celui qui a besoin de soins ou d'attention. Elle implique que nous rencontrions les autres sur le plan moral, que nous adoptions la perspective de cette personne ou de ce groupe et envisagions le monde dans leurs termes (ibidem, p.48).

 Amiche per la pelle : s’entraider pour exister

        Amiche per la pelle (Amies pour la vie) est un roman écrit par Laila Wadia, écrivaine indienne qui a immigré en Italie et publié en 2007. Nous y rencontrons quatre figures féminines qui sont avant tout des sujets historiques, des sujets qui échappent impeccablement à la représentation de la Femme produite par les discours hégémoniques (Spivak, 2010, p. 19). C'est l'histoire de quatre femmes immigrées, une Indienne, une Bosniaque, une Chinoise et une Albanaise qui ont quitté le Sud pour fuir la guerre, la misère ou simplement un passé douloureux. Tiraillées entre la nostalgie de leur lieu d'appartenance culturelle et linguistique d'une part, et les valeurs et les modes de vie occidentaux qu'elles essaient d'adopter, ces femmes sont doublement conscientes de leur devoir de « résistance » : elles doivent doublement exister, à la fois en tant que femmes et en tant qu'immigrées. L'auteure leur confie une tâche on ne peut plus politique : celle d'annuler leur double-effacement par une double réinscription dans le lieu qu'elles habitent. Le roman illustre leur réticence entre le désir de faire partie d'un tout culturel et la peur de perdre leurs identités dans une dynamique d'assimilation inévitable. Cet état d'hésitation est représenté tout au long du récit comme un parcours nécessaire à la construction de ce que l'auteure nommera « l'identité hybride du personnage » (Wadia, 2013).

        Écrit dans une langue qui annule le « monolinguisme » (Marras, 2011) une langue « non imposée » où se mélangent un italien régional (le florentin) avec des expressions appartenant à d'autres langues (hindou, bosniaque, albanais, chinois), le roman se présente comme une recherche anthropologique dont l'objectif est de représenter une société interculturelle basée sur les rapports d'entraide, de sollicitude et de coopération. Les identités, les traditions et les langues s'entremêlent créant ainsi un « mouvement permanent de créolisation des langues et des cultures » (Biancofiore, 2017) un mouvement dans lequel les rapports de care sont les catalyseurs de l'interdépendance et du dialogue.

        Les femmes dans la poétique de la relation (Biancofiore, 2018, p. 4) ne sont pas définies par leurs origines ou par leur statut de femmes au foyer ou d'épouses mais par leurs rapports familiaux, leurs rapports de voisinage, leurs inquiétudes pour l'avenir de leurs enfants, leur peur d'être rejetées à cause de leurs différences. Les relations de care qu'elles entretiennent avec leur entourage permettent au lecteur de les distinguer, de s’immerger dans leurs univers et d'en connaître les particularités. Et bien qu'elles parlent des langues différentes, entremêlées avec la langue du pays où elles ont immigré (l'italien, cette langue qui les réunit), elles parviennent à construire une espèce de réseau humain où vivre ensemble est la matrice essentielle.

        En réalité, leur diversité essentielle est exprimée dans les rapports de care qui les unifient entre elles et les lient au monde :  dans le roman, nous arrivons à entrevoir la spécificité de chacune, son identité imperturbable, ces particularités qui font que leur condition d'immigrées et leur « être femmes » ne font pas d'elles une catégorie homogène les réduisant à une représentation unique. Chacune d'entre elles se définit, non pas à travers sa position sociale ou professionnelle mais à travers les relations de sollicitude qui la relient aux autres. Et l’attachement à leurs racines et à leurs traditions est visible dans les petits soins et les habitudes qu'elles s'obstinent à garder pour maintenir la vie.  Les voilà qui s'évertuent à prendre des cours d'italien, malgré la réticence de leurs maris vis-à-vis de leurs efforts d'intégration. Apprendre la langue du pays où elles ont immigré, faire leurs « débuts dans la société » est, avant tout, pour elles l'occasion « d'être ensemble » :

Nos maris ne voient pas de très bon œil [notre professeur d'italien] Laura pour différentes raisons. Avant tout, ils ne comprennent pas notre besoin d'apprendre l'italien à la perfection. Pour eux, dépenser trois euros par tête et par heure, et passer des semaines entières à conjuguer des verbes, c'est du gaspillage, presque un délit. [...]   Mais pour nous, il ne s'agit pas d'argent ou d'efforts fournis en vain, nous sommes contentes d'être toutes ensemble et nous nous amusons beaucoup. [...] Pour nos maris, Laura est une fouineuse et une menace. Une qui remplit la tête de mines prêtes à exploser, de concepts jusque-là inconnus pour nous comme l'égalité des chances et l'émancipation féminine. [...] Étant donné qu'ils n'apprécient pas notre exigence de nous instruire, nous, les femmes, avons décidé de ne raconter à nos maris que le strict nécessaire. C'est pour cela qu'ils n'ont rien su de la leçon qu'on a suivie au café San Marco, là où vont tous les intellectuels de Triste pour boire le café et lire le journal. Avec grande difficulté, nous avons même réussi à cacher nos débuts dans la société (Wadia, 2007, p. 52-53 et 58).

        Les femmes immigrées dans Amiche per la pelle s'emploient à « prendre soin des possibilités [1] » de vie pour leurs familles dans des situations pas toujours faciles. Leurs activités de care sont en réalité des stratégies de lutte pour créer et recréer continuellement des possibilités de vie et en prendre soin. À ces femmes incombe une responsabilité ontologique fondamentale : celle de fournir des possibilités de vie à leur entourage et d'y croire. Ces mères de familles immigrées qui ne travaillent pas mais qui sortent dans les rues de la ville, dans les cafés, dans les parcs pour rencontrer la société, apprendre la langue italienne et faire leurs courses dans les marchés populaires sont les pourvoyeuses de la vie ; elles « prennent à cœur le temps de la vie » (Mortari, 2015, p. 21).

        Se trouvant au cœur d'une culture occidentale à laquelle elles n'étaient pas préparées, ces femmes immigrées ne se préoccupent pas seulement de chercher des stratégies de survie en « procurant des choses pour nourrir et conserver la vie », elles ont également la mission de trouver, à travers leurs expériences concrètes, les conditions nécessaires à la création de « formes inédites de la vie » dans des contextes socio-culturels jusque-là inexplorés. Grâce à leur travail de care qui a permis, entre autres, l'existence et la continuité culturelle de ces nombreuses familles dans des contextes d'immigration, ces femmes prennent soin de ce qui « en devenir » et créent ainsi « tout ce qui n'est pas mais qui pourrait être » (ibidem). C'est ce que Luigina Mortari considère comme le pouvoir de « transcendance » du care, le pouvoir qui permet à l'humain d'exister, où qu'il aille.

        Aussi, le travail de care des femmes est-il fatiguant car il s'agit pour elles d'inventer continuellement des possibilités de vie et de formes d'existence. Pour ce faire, elles doivent être conscientes de l'état inconstant des possibilités, du fait qu'aucune situation n'est acquise et que chaque « possibilité d'être » est une « possibilité d'être provisoire » : 

Le travail fatiguant de donner forme à son propre être possible est ce qu'il y a de plus fragile : c'est une réinvention continue de modes d'êtres qui, en répondant à la tension de transcender chaque situation acquise pour s'ouvrir à la prochaine, prend une certaine forme, mais toujours provisoire (Mortari, 2015, p. 55).

        En prenant soin de la vie, les femmes se transmettent le don de la conserver, la régénérer continuellement, et inventer des stratégies pour la faire durer, autrement, ailleurs et plus tard. En ayant conscience de cette instabilité de la vie, les femmes se préparent toujours, et au nom de toute la communauté, au risque de tout perdre. Pour cette raison, elles sont généralement les réparatrices et les pourvoyeuses de la vie :

Le travail à travers lequel nous conservons la vie doit être toujours refait parce que le produit de ce travail n'a pas la prédisposition à perdurer. De la même manière, le travail de donner corps à notre propre être, parce qu'il dépasse tout ce qui a été acquis, risque toujours de se perdre (ibidem).

La care comme une forme de résistance : la femme immigrée en tant que 'sujet' politique

        L'écologie de l'esprit (Bateson,1977) nous apprend que l'art en tant qu'information ou processus d'idées est un moyen de décoloniser l'imaginaire. Aussi, lorsqu’elle questionne des notions comme le territoire, l’identité ou le genre, la littérature devient-elle le noyau d'une réflexion décolonisatrice.  À ce propos, la philosophie de care - en tant que pensée psychologique, sociale et politique - nous permet de trouver dans le texte littéraire, des connexions importantes entre les femmes, les contextes socio-politiques et la démocratie.  Des récits de femmes immigrées, exilées ou déracinées illustrent parfaitement cette dichotomie entre les formes de care et les contextes néolibéraux de la mondialisation. À travers leurs expériences d'immigration, de maternité ou de déracinement, les femmes protagonistes du roman contemporain nous montrent que le care est une forme de résistance, dans laquelle des expériences comme la maternité, la cohabitation et les rencontres humaines sont aussi un enjeu politique. En outre, le vécu et l'expérience de ces femmes sont essentiels à la compréhension du problème de l'oppression sexuelle car, vivant loin du confort sociétal et économique des femmes bénéficiant de positions privilégiées dans les rapports de pouvoir, de classe et de race, elles ont dû faire face, seules, sans soutien médiatique et politique, à la dure réalité patriarcale. Sans attendre d'être « sauvées » par les théories féministes, les femmes noires, les paysannes, immigrées et issues des Suds ont développé leurs propres stratégies de résistance à la domination absolue du mâle :

Beaucoup de femmes blanches n'ont jamais envisagé aucune résistance à la domination du mâle jusqu'à ce que le mouvement féministe les appelle à prendre conscience de ce qu'elles pouvaient et devaient faire. [....] Les féministes blanches agissent comme si les femmes noires ne connaissaient pas l'existence de l'oppression sexiste jusqu'à la l'émergence du sentiment féministe blanc. Les féministes blanches pensent qu'elles sont entrain de procurer à ces femmes noires l'Analyse et le Programme nécessaires à leur libération. Elles ne peuvent pas comprendre, ni même imaginer, que les femmes noires, tout comme d'autres groupes de femmes qui vivent quotidiennement des situations oppressives, prennent souvent conscience des systèmes patriarcaux à travers leurs expériences vécues, et arrivent à développer des stratégies de résistance, même s'il s'agit de formes de résistance non soutenues et non organisées (Hooks, 2000 [1984] p. 11).

        Les femmes des Suds ont besoin d'exprimer leur propre choix de s'émanciper, un choix qui n'est pas emprunté, préfabriqué et qui n’obéit pas à des sentiments de hiérarchie ou de subordination, mais qui émane de leur propre expérience. Une fois décolonisées idéologiquement, ces femmes-là pourraient laisser entendre leurs propres aspirations morales. Cette idée est théorisée par Joan Tronto, philosophe et politologue américaine, auteure de l'ouvrage Un monde vulnérable, pour une politique du care, qui examine les frontières entre la morale et la politique selon la perspective de care. Joan Tronto définit le care en ces mots :

Activité caractéristique de l’espèce humaine, qui recouvre tout ce que nous faisons dans le but de maintenir, de perpétuer et de réparer notre monde, afin que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nos personnes et notre environnement, tout ce que nous cherchons à relier en un réseau complexe en soutien à la vie (Tronto, 2009, p. 46).

         La littérature qui met en évidence les rapports de care dégage une sensibilité nouvelle, une sensibilité qui nous appelle à concevoir ce qui est réellement important : qu'est ce qui fait la continuité des sociétés humaines ? Qu'est ce qui fait que les femmes, les hommes et toutes les espèces vivantes soient toujours sur terre et continuent à y être ?   

       Associée au care, la question féminine n'est plus traitée séparément des autres problématiques sociales et politiques. Le care nous permet d'élargir la question du genre dans la littérature vers une perspective d'imbrication des rapports sociaux, de telle sorte que les espaces de la reproduction sociale là où le rôle de la femme demeure primordial, deviennent le vecteur de la réorganisation des dynamiques centrales de la mondialisation néolibérale. La littérature, en tant que moyen manifeste pour véhiculer des récits de vie, raconter des expériences à la première personne et en exprimer à la fois la structure et le désordre, peut-être l'autre voix des femmes. À ce propos, en intégrant des récits de vie racontés par des femmes dans ses recherches en psychologie, Carol Gilligan a montré que le care peut être raconté et analysé comme un élément à part entière dans la littérature. Les travaux de Carol Gilligan ont eu le mérite admirable de mettre à la lumière une nouvelle forme de « récits » féministes, ceux racontés oralement par des femmes ordinaires. À travers ses enquêtes et ses nombreuses rencontres avec des jeunes étudiantes, des femmes au foyer, des femmes salariées ou des jeunes mères, qu'elle a d'ailleurs suivi pendant des années, elle a constitué un panorama de récits illustrant le vécu réel des femmes et raconté par elles-mêmes. Ces rencontres lui ont permis de conclure qu’« une morale de droits et de non-interférence, avec son potentiel de justification de l'indifférence, peut faire peur aux femmes » (Gilligan, 1986, p. 42). L'une des caractéristiques psychiques féminines essentielles que nous révèle le care est l'insurmontable dilemme droits/responsabilités pour les femmes. En d'autres termes, pourquoi les femmes sont-elles moins à l'aise que les hommes face au binôme droits/responsabilités ?  La réponse des psychologues du care est sans équivoque : « La notion de droits affecte leur mode de pensée quand elles sont confrontées à un conflit moral ou à un choix » (ibidem, p.198).

Les entretiens réalisés par Carol Gilligan avec des jeunes femmes américaines sur leur perception des dilemmes moraux attirent l'attention sur le rôle que joue le concept de droits dans le développement moral féminin. Gilligan observe une peur de prendre une décision « égoïste » chez la majorité d'entre-elles [2]. Et elle en conclut que :

Ces descriptions soulignent la permanence, à travers les époques, d'une éthique de responsabilité au cœur de la préoccupation morale des femmes, ancrant la conscience de soi dans un monde de relations, mais elles indiquent également comment cette éthique s'est transformée à mesure qu'une approche de la justice fondée sur droits a été reconnue (ibidem, p. 201).

      Il s'agit, en réalité, pour ces femmes d'un conflit entre « les responsabilités envers les autres et l'épanouissement de leur personne ». Elles perçoivent dans ce choix un « défi lancé par le concept de droits à la vertu du désintéressement » et cette « opposition entre l’égoïsme et la responsabilité » aveugle leur jugement (ibidem, p. 211). Les études effectuées par Gilligan auprès des femmes nous montrent que le concept de « droits » est en mesure de bouleverser les conceptions que les femmes se font d’elles-mêmes. En prenant conscience de la légitimité de leurs besoins, elles peuvent se permettre d'en tenir compte directement car « un discernement des droits transforme la compréhension de la sollicitude et des relations humaines ». Ainsi, quand « l’affirmation de soi ne semble plus constituer un danger, la conception des relations avec l’autre évolue d’un lien de dépendance perpétuelle à une dynamique d’interdépendance » et quand le souci de sollicitude rejoint un idéal de responsabilité dans les relations sociales, « les femmes commencent à percevoir leur compréhension des relations humaines comme une source de force morale ». Ainsi, le concept de droit « leur permet d’envisager un dilemme moral à partir d’une deuxième perspective » (ibidem, p. 226).

        En réaffirmant cette réalité psychique féminine, longtemps marginalisée dans les théories de développement moral, la psychologie du care a non seulement rappelé l'une des conditions importantes de l'émancipation de la femme occidentale, mais a aussi attiré l'attention sur la nécessité d'observer au-delà de cette condition. En effet, l'une des questions les plus pressantes actuellement est la recherche sur le développement moral des adultes est celle de décrire, dans leur propre langage, l’expérience de la vie adulte des femmes, de toutes les femmes du monde. Et si le care nous a fourni une analyse pointue de la condition psychique féminine face aux exigences morales, il nous est désormais possible d'étudier les conditions « morales » et politiques dans lesquelles évolue chaque groupe de femme dans son contexte particulier.

        Gayatri Chakravorty Spivak - philosophe féministe postcoloniale et critique littéraire, auteure, entre autres, de Les subalternes peuvent-elles parler ? (2009 [1988]) et bien d'autres écrits qui invitent à redéfinir le sujet politique de la femme du Sud dans la littérature - reproche à la critique littéraire féministe contemporaine de considérer les écrits des femmes issues du tiers-monde d’un point de vue du « sauvetage de données » considérant celles-ci comme des « informatrices indigènes dans la représentation littéraire» dont les histoires serviraient, dans la littérature féministe libérale et « universaliste », à la construction d’un Sud qui « offrirait la preuve d’un échange culturel transnational » (Spivak, 2010, p. 2).

        C'est ainsi que, voulant échapper à « une admiration isolationniste pour la littérature du sujet féminin en Europe » qui « fixe la norme du haut féminisme » et qui se veut « étayée et articulée sur une approche de la littérature du "tiers-monde" », les écritures féminines contemporaines issues des Suds proposent un nouveau sujet pour la littérature féministe : le sujet féminin « dans sa détermination historique », et non comme le sujet « féministe en tant que tel » (ibidem). C'est un sujet qui se définit donc par sa propre expérience sociale et politique, une expérience composée ontologiquement et historiquement par les relations de care.  Dans ces récits, la figure féminine n’est pas « une simple substitution du protagoniste féminin au protagoniste masculin » (ibidem, p. 3). La femme y est le noyau de la relationalité, c'est elle qui génère tous les autres rapports de réciprocité. Et la voix des femmes qui émane du roman contemporain est une voix archaïque, nouvelle et insolite, une voix qui a besoin d'être déchiffrée à travers des méthodes inexplorées.

Conclusion

        Tout compte fait, le travail de care des femmes permet à la communauté de donner une forme concrète à la vie, de survivre physiquement (de naître, de se nourrir, et de se reproduire) pour ensuite lui fournir les possibilités ontologiques de « pouvoir être », de « devenir ». Les femmes immigrées ont la responsabilité d'assurer la continuité de la vie familiale dans un contexte social et culturel nouveau. Elles ont la responsabilité d'assurer l'intégration de leurs enfants dans la société d'accueil, la responsabilité d'établir des liens sociaux et économiques avec leur nouvel entourage et la responsabilité morale d'assurer un climat de sécurité et de convivialité au sein du foyer. La littérature qui explore ces rapports de responsabilité et de care nous présente les femmes du Sud ayant immigré dans le Nord comme des sujets réels et matériels de leurs histoires collectives et non comme un composé culturel et idéologique construit à travers divers discours de représentation - scientifique, littéraire, juridique, linguistique, cinématographique etc...[3] Et il est possible, en parcourant leurs particularités allégoriques, leurs singularités physiques et morales, leurs bavardages, leurs silences, leur simplicité et leur déracinement de constituer « un témoignage de la conscience-voix de la femme subalterne. » Un tel témoignage « ne transcenderait certes pas l'idéologie », il ne serait pas non plus « complètement subjectif », mais il « fournirait les ingrédients nécessaires à la production d'une contre phrase » (Spivak, 2009 [1988], p. 77).

 

Bibliographie

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Wadia Laila, 2013, « La femminilità sboccia come un'erbaccia », interview dans Società Italiana delle Letterate, 18 giugno 2013, URL: http://www.societadelleletterate.it/2013/06/intervista/

Zielinski Agata, 2010, « L’éthique du care:  une nouvelle façon de prendre soin », Études, t. 413, n°12.

 

[1] Dans Être et temps (1964 [1927]), Martin Heidegger explique que « prendre soin » ou «se soucier de » à savoir la fürsorge ou « sollicitude » est une « possibilité de l'être » ou du « Dasein ».

[2] La majorité des étudiantes interviewées par Carol Gilligan pendant les années soixante-dix, à propos de situations où un choix moral s'imposait face au dilemme responsabilité/droits (notamment la question de l'avortement), ont évoqué un jugement d’égoïsme, qui rendait leur choix difficile. En réfléchissant d'une manière individuelle au choix qui ne tenait qu'à elle et qu'elles devraient prendre selon leurs propres priorités, ces femmes avaient toutes peur de prendre une démarche égoïste.

[3] Dans son ouvrage Feminism without borders : decolonizing theory, practicing solidarity (2003), Chandra Talpade Mohanty   souligne la nécessité pour la recherche féministe actuelle de faire la différence entre les femmes en tant que sujets historiques et la représentation de la Femme produite par les discours hégémoniques.

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Le roman Cordiali saluti d’Andrea Bajani : le care comme besoin de reconnaître la fragilité des travailleurs précaires

Romano Summa

Cet article se propose d’éclairer, à partir de l’œuvre d’Andrea Bajani et en particulier son roman Cordiali saluti (2005), la nécessaire reconnaissance de la fragilité des travailleurs dans un contexte socio-économique qui ne cesse de faire violence aux individus. Ce roman explore la condition des travailleurs précaires d’aujourd’hui, qui n’ont aucune certitude quant à leur avenir professionnel et qui vivent constamment avec la peur d’être licenciés. Ainsi, le geste d’écriture de Bajani devient un geste de care, car l’auteur dénonce comment les logiques...

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