N°8 / Formes de la résonance à l'ère de l'Anthropocène: comment faire advenir le plurivers?

Ecorésonance et poétique du care

La symphonie du vivant chez Franco Arminio à l'ère de l'Anthropocène

Rébecca DEGREGORI

Résumé

À l’ère de l’Anthropocène, marquée par l’impact destructeur des activités humaines sur la planète, cet article propose de repenser notre rapport au vivant à partir du concept d’« écorésonance ». En s’appuyant sur la théorie de la résonance de Hartmut Rosa, l’article montre que la relation au monde ne peut se réduire à une logique d’appropriation ou de maîtrise, mais doit être comprise comme une dynamique de réponse mutuelle, sensorielle et transformative. Cette perspective est enrichie par la philosophie du care de Luigina Mortari, qui introduit une dimension éthique fondée sur la responsabilité à l’égard de la vie, et par la pensée d’Arturo Escobar, dont le concept de plurivers ouvre à une pluralité d’ontologies relationnelles.

Dans ce cadre théorique, la poésie de Franco Arminio est analysée comme une mise en œuvre sensible de l’écorésonance. À travers une célébration des paysages ruraux, des saisons, des gestes vernaculaires et des communautés fragiles, Arminio propose une écopoétique du care qui valorise l’attention, la mémoire et la cohabitation avec le vivant. Son écriture, loin d’une simple nostalgie rurale, constitue un geste ontologique et politique : elle fait exister un monde situé face aux abstractions de la modernité et aux logiques de croissance. L’article montre ainsi que l’écorésonance ne relève pas seulement d’une expérience esthétique, mais d’un engagement éthique et politique visant à réinventer des formes habitables de coexistence.

In the era of the Anthropocene, marked by the destructive impact of human activities on the planet, this article proposes a rethinking of our relationship with the living world through the concept of “ecoresonance.” Drawing on Hartmut Rosa’s theory of resonance, the article argues that our relation to the world cannot be reduced to a logic of appropriation or control, but must instead be understood as a dynamic of mutual, sensory, and transformative responsiveness. This perspective is further enriched by Luigina Mortari’s philosophy of care, which introduces an ethical dimension grounded in responsibility toward life, as well as by Arturo Escobar’s concept of the pluriverse, which opens up a plurality of relational ontologies.

Within this theoretical framework, the poetry of Franco Arminio is examined as a sensitive enactment of ecoresonance. Through his celebration of rural landscapes, seasonal rhythms, vernacular gestures, and fragile communities, Arminio develops an ecopoetics of care that foregrounds attention, memory, and coexistence with the living world. Far from mere rural nostalgia, his writing constitutes an ontological and political gesture: it brings into being a situated world in resistance to the abstractions of modernity and the imperatives of economic growth. The article thus demonstrates that ecoresonance is not merely an aesthetic experience, but an ethical and political commitment aimed at reinventing habitable forms of coexistence.

 

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Écorésonance et poétique du care

La symphonie du vivant chez Franco Arminio à l’ère de l’Anthropocène

Rébecca Degregori[1]


L’Anthropocène, souvent défini par l’impact dévastateur des activités humaines sur la planète, appelle à une réévaluation de notre rapport au monde. Dans ce contexte, la notion de résonance, proposée par Hartmut Rosa, apparaît particulièrement pertinente : elle suggère une relation de réponse mutuelle, d’écoute active et de connexion profonde entre l’humain et l’environnement. Toutefois, la résonance à l’ère de l’Anthropocène ne peut se limiter à une simple écoute ; elle doit s’inscrire dans une éthique du care et une responsabilité écologique, où chaque acte, chaque parole, résonne avec l’ensemble du vivant. L’Anthropocène, en rendant manifeste la vulnérabilité des milieux et l’interdépendance des formes de vie, invite ainsi à déplacer la théorie de la résonance vers le champ écologique. C’est dans cette perspective que cet article se propose d’examiner comment le concept de résonance de Rosa peut être appliqué au domaine écologique, afin de comprendre comment une « écorésonance», en tant que poétique de la proximité, nous invite à rétablir une relation plus harmonieuse et engagée avec le vivant. On entendra par écorésonance une modalité située de relation au vivant, à la fois sensorielle, affective et pratique : entrer en contact avec les mondes plus‑qu’humains, leur attribuer une signification éthique, puis répondre à leurs vulnérabilités par des formes concrètes de soin et de responsabilité. L’écorésonance ne se réduit donc pas à un sentiment d’harmonie avec l’environnement ; elle implique une reconfiguration des hiérarchies entre humain et non‑humain, où la Terre, les écosystèmes et les autres vivants cessent d’être de simples ressources pour devenir des partenaires de coexistence. Dans cette perspective, la poétique de la proximité que l’on analysera chez Franco Arminio pourra être lue comme une mise en forme sensible de l’écorésonance, au croisement de la sociologie de la résonance, de l’éthique du care et des propositions ontologiques contemporaines qui contestent l’idée d’un monde unique.

L’écorésonance comme poétique de proximité

Penser la résonance : enjeux et apports de Hartmut Rosa

Le concept de résonance, tel que développé par le sociologue allemand Hartmut Rosa, propose une manière innovante de repenser notre relation au monde, notamment dans le contexte d'une société marquée par l’accélération et la déconnexion :

Si l’accélération constitue le problème central de notre temps, la résonance peut être la solution. […] La   résonance accroît notre puissance d’agir et notre aptitude à nous laisser « prendre », toucher et transformer par le monde. […] En raison de la logique de croissance et d’accélération de la modernité, nous éprouvons de plus en plus rarement des relations de résonance. De l’expérience corporelle la plus basique aux rapports affectifs et aux conceptions cognitives les plus élaborées, la relation au monde prend des formes très diverses : la relation avec autrui ; la relation avec une idée ou un absolu ; la relation avec la matière ou les artefacts. (Rosa, 2016, p. 5).

Dans son ouvrage majeur Résonance. Une sociologie de la relation au monde (2016), Rosa explore l’idée que l’humain aspire à des relations résonantes avec son environnement, c’est-à-dire des relations dans lesquelles il se sent en résonance avec le monde qui l’entoure.

Le sociologue allemand développe l'idée de résonance en opposition à ce qu'il appelle « l'indisponibilité » ou la « non-résonance » :

La résonance est une forme de relation au monde associant affection et émotion, intérêt propre et sentiment d’efficacité personnelle, dans laquelle le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement. La résonance n’est pas une relation d’écho, mais une relation de réponse ; elle présuppose que les deux côtés parlent de leur propre voix, ce qui n’est pas possible que lorsque des évaluations fortes sont en jeu. La résonance implique un élément d’indisponibilité fondamentale. (ibidem, p. 270).

Dans les sociétés modernes, les individus subissent une accélération du temps et des rapports sociaux, ce qui entraîne une distanciation par rapport à leur environnement, aux autres, et à eux-mêmes. Cette distanciation résulte de la logique d'optimisation et de performance omniprésente, qui vise à rendre tout disponible et contrôlable, coupant ainsi les individus des relations authentiques.

Rosa propose la résonance comme une alternative à cette aliénation. Selon lui, la résonance désigne une relation réciproque, vivante et affective avec le monde. Elle n'est pas une simple appropriation ou consommation des choses, mais une expérience d'engagement mutuel où l’individu est affecté par le monde tout en répondant à ses sollicitations.

La résonance se déploie à trois niveaux principaux : d’abord au niveau du corps, dans le rapport sensible à l’environnement, à travers les émotions et les sensations ; ensuite au niveau psychique, dans la manière dont le sujet interprète et donne sens à ce qu’il éprouve ; enfin au niveau relationnel, dans la qualité des liens et des échanges avec autrui et avec le monde social qui l’entoure.

Une analyse des différentes manières dont les hommes entrent en relation avec le monde, en font l’expérience et le perçoivent, y agissent et s’y orientent, doit nécessairement commencer par le corps. La réponse la plus évidente et la plus élémentaire à la question : comment sommes-nous placés dans le monde ? est : sur nos pieds. Nous nous tenons debout sur le monde, nous le sentons sous nos pieds ; il nous porte. Cette assurance que le sol nous porte fait partie des conditions essentielles de la certitude ontologique. (ibidem, p. 45).

La citation de Hartmut Rosa, issue de Résonance, explore l'idée que notre relation au monde commence par une dimension corporelle et sensible. La « résonance » s’entend ici comme une manière de s’engager et de ressentir le monde à travers trois niveaux, dont le premier est le corps. Rosa insiste sur le fait que l’expérience humaine du monde passe avant tout par le corps. Les émotions et sensations constituent un premier niveau d'engagement avec notre environnement. Cette approche repose sur l'idée que le corps, par ses perceptions immédiates (toucher, mouvement, position), est la première interface avec le monde extérieur. Lorsqu'on analyse la manière dont les humains entrent en relation avec le monde, Rosa nous rappelle que cette relation est physique avant tout. Le corps est non seulement un objet qui occupe un espace, mais aussi un sujet actif qui ressent, agit, et se déplace dans cet espace. Rosa souligne ici que notre perception du monde est d'abord enracinée dans le fait que nous expérimentons à travers le corps. Cette image du corps debout sur la terre est une métaphore puissante de notre ancrage dans la réalité matérielle. Le fait de sentir le sol sous nos pieds procure une certitude existentielle (ou ontologique), une sensation de stabilité et de sécurité qui est essentielle à notre rapport au monde. Selon Rosa, cette stabilité physique sous-tend notre sentiment de confiance. Entre le corps et l’esprit, Rosa met en évidence un second niveau où l’expérience sensible se transforme en compréhension. À partir des émotions et des sensations éprouvées dans le contact avec le monde, le sujet élabore intérieurement ce qu’il vit : il interprète, organise, hiérarchise. L’esprit intervient alors dans le rapport à la signification, lorsque les choses deviennent porteuses de sens et de valeurs dans la réalité qui nous entoure.

Nous verrons alors qu’un rapport résonant au monde requiert une double capacité de résonance, déployée d’abord entre le moi (ou l’esprit) et le corps, puis entre le corps et le monde, aussi problématique que puissent être les séparations qu’impliquent de tels rapports. (ibidem,  p. 63).

Ici, Rosa explore la manière dont l’esprit entre en résonance avec le monde à travers la signification et la valeur des choses. Cette résonance implique deux dimensions fondamentales : la relation entre l’esprit et le corps, et celle entre le corps et le monde. Rosa explique que l’esprit s’engage dans le monde en lui conférant du sens. Ce niveau de résonance dépasse le simple rapport physique (le corps dans le monde) et touche à la manière dont les choses deviennent porteuses de significations et de valeurs pour nous. C’est à travers l’esprit que nous interprétons ce que nous percevons et ressentons, et que nous donnons un sens aux expériences vécues. Rosa introduit ici l’idée que la résonance implique deux niveaux d’engagement :

  • entre l’esprit (ou le moi) et le corps : Il s'agit du lien interne entre la pensée et la sensation. Pour que l’esprit puisse attribuer un sens aux expériences, il doit d'abord être en contact avec ce que le corps ressent et perçoit. C'est une interaction entre l’expérience physique (le corps) et la réflexion ou l’interprétation (l’esprit) ;
  • entre le corps et le monde : Rosa montre que cette résonance interne doit aussi s'étendre vers l’extérieur, vers notre relation avec le monde matériel. Le corps, par ses interactions avec l'environnement, est le canal par lequel nous engageons le monde.

Cependant, cette articulation en trois niveaux n’est pas sans poser problème, car elle suppose de distinguer clairement le corps, l’esprit et le monde, alors même que ces dimensions sont étroitement imbriquées et difficiles à séparer nettement. Rosa admet que les distinctions qu'il propose – entre esprit et corps, et entre corps et monde - sont délicates. La division entre ces niveaux n’est pas toujours nette, car l'esprit, le corps et le monde s’entrelacent dans une dynamique continue. Pourtant, il considère cette différenciation comme nécessaire pour comprendre les différentes dimensions de la résonance.

La résonance comme cadre pour penser l’écorésonance

La résonance chez Rosa est une manière de penser notre relation à la nature et à l'environnement non pas en termes d'exploitation ou de domination, mais en termes de réciprocité et de dialogue. Dans ce cadre, la nature n’est plus un simple objet de ressources ou de contemplation, mais un partenaire avec lequel l’humain est en interaction constante, dans une dynamique où chacun affecte et est affecté.

David Abram (2011), philosophe et écrivain, défend l'idée que l'humain doit s'immerger directement dans son environnement pour développer une proximité sensorielle. Pour lui, la perception humaine est une passerelle vers une compréhension intime et sensible de la nature, non comme une entité extérieure, mais comme un partenaire vivant. Il invite à une forme de « randonnée philosophique », une expérience immersive où chaque son, texture et odeur de l’environnement devient un vecteur de communication avec la nature :

Quand tu te promènes pieds nus sur une plage, il peut arriver que tu aperçoives à une distance pas trop lointaine, un pneu abandonné à moitié enseveli dans le sable, ses fils usés exposés au soleil et aux embruns. Par contre, si tu t’approches, il se peut que tu voies ce pneu se métamorphoser soudainement en un phoque somnolent qui se réveille et aboie, ronchon, à ton adresse, puis plonge lourdement dans la mer. (Abram, 2011, p. 18. Traduction effectuée par moi-même.)

Cette approche sensorielle d’Abram enrichit la résonance écologique, en la rendant profondément incarnée. Pour lui, entrer en résonance avec la nature implique une ouverture sensorielle et affective. La nature n’est alors plus vue comme un cadre à interpréter rationnellement, mais comme un interlocuteur avec qui tisser une relation vivante et dynamique.

Le concept de résonance proposé par le sociologue Hartmut Rosa, en particulier dans son application écologique, permet de mieux comprendre ces deux perspectives. Rosa décrit la résonance en trois dimensions : la proximité sensorielle, la réactivité émotionnelle et un ajustement actif. Par ce dernier terme, il ne désigne pas seulement une réaction automatique, mais la capacité du sujet à modifier sa posture, son comportement ou son interprétation en fonction de ce qui lui arrive, pour entrer dans une relation plus juste avec le monde et avec autrui. Ces trois dimensions peuvent être appliquées à la pensée d’Abram pour approfondir notre vision de la résonance écologique.

Abram nous place dans une résonance sensorielle immédiate avec le monde naturel. Par cette expérience, l’individu est invité à réagir émotionnellement à son environnement, à se synchroniser avec ses rythmes

La résonance sociale chez Rosa se définit par la capacité à être touché par le monde naturel et à répondre à ses appels. En continuité avec ce qui a été montré précédemment, on peut en dégager trois aspects principaux que nous résumons ici brièvement :

  • Une proximité sensorielle : l’éco‑résonance suppose une expérience immédiate, corporelle de la nature. Sentir l’odeur de la forêt, entendre le bruit d’un ruisseau ou ressentir la texture des feuilles sont autant de manières par lesquelles l’humain peut entrer en résonance avec le vivant.
  • Une signification émotionnelle et spirituelle : il ne s’agit pas seulement d’être présent physiquement, mais aussi d’attribuer un sens profond à cette proximité. La nature devient alors porteuse de valeurs, d’affects et d’inspiration. Arbres, rivières et montagnes se transforment en entités avec lesquelles l’individu tisse une relation à la fois affective et éthique.
  • Une réciprocité active : l’éco‑résonance implique enfin que l’humain réponde activement à la nature. Cette réponse peut prendre la forme de pratiques respectueuses de l’environnement ou d’une attention concrète aux besoins des écosystèmes. Il s’agit d’une relation où l’altérité du vivant est reconnue, et à laquelle on répond non pour la maîtriser, mais pour cohabiter de manière plus juste et harmonieuse.

Entre ces trois dimensions de l’écorésonance se dessine déjà une exigence éthique : ressentir la nature, lui attribuer du sens et y répondre activement conduit à penser le vivant comme ce dont il faut prendre soin. C’est précisément ce déplacement - de la simple expérience sensible vers une responsabilité à l’égard de la vie - que la philosophie de Luigina Mortari permet de conceptualiser plus finement.

L’architecture conceptuelle de Luigina Mortari

L’écorésonance ne consiste pas seulement à ressentir la nature, mais à répondre à ses besoins, à protéger ses équilibres fragiles, et à reconnaître son altérité. Cette démarche éthique, en écho avec la vision de Luigina Mortari, s’oppose aux logiques d’exploitation et de domination, et vise à réintégrer l’humain dans les dynamiques du vivant, à la fois comme partenaire et protecteur. De cette manière on peut lire dans l’ouvrage de Luigina Mortari intitulée La materia vivente e il pensare sensibile. Per una filosofia dell’educazione (2017):

Va sottolineato che noi non siamo solo esseri mortali ma innanzitutto esseri natali, cioè esseri nati per incominciare. Nascendo si è chiamati alla vita, a cominciare a esistere, e questo chiede come imperativo che innanzitutto si abbia cura della vita. C’è bisogno di una filosofia che si strutturi secondo il desiderio di farsi coltura della vita.[2] (Mortari, 2017, p. 39)

Cette citation, qui met en lien l’idée d’écorésonance et la pensée de Luigina Mortari, évoque une approche éthique et sensible de la relation entre l’humain et la nature. Cette forme de résonance englobe une prise de conscience des interactions avec la nature, qui est vue non pas comme une ressource à exploiter mais comme un partenaire à protéger et à respecter. L'écorésonance introduit ainsi une dimension éthique, où l’humain n’est plus en position dominante mais fait partie intégrante des dynamiques du vivant.

La citation de Mortari souligne la nature ontologique de l’humain en tant qu’« être natal » (plutôt qu’un simple être mortel). Cela signifie que la naissance et le commencement de l’existence sont au cœur de ce que nous sommes. Ce constat se traduit par un impératif éthique : la première responsabilité de l’humain est de prendre soin de la vie. Mortari appelle à une philosophie qui se fonde sur un désir de «farsi coltura della vita » – c’est-à-dire une culture de la vie, qui respecte et cultive ce qui vit autour de nous. Au lieu de considérer la nature comme une entité à soumettre, elle invite à reconnaître son altérité, sa différence, et à la respecter en tant qu’entité autonome. Cela suggère un rôle de partenariat entre l’humain et la nature, où l’humain est à la fois un protecteur et un acteur au sein des dynamiques du vivant. Mortari fait du soin de la vie un impératif. Cette idée évoque l’écorésonance, car elle implique non seulement de préserver la vie humaine, mais également de protéger la vie en général - les écosystèmes, les espèces et les équilibres naturels. Ce soin pour la vie est une responsabilité éthique universelle.

On peut lire également dans son ouvrage :

Il criterio di misura, per valutare l’utilità di un prodotto cognitivo, come una teoria, si fonda sul calcolo della sua capacità di contribuire al controllo della natura. Una filosofia ecologica dell’educazione deve trarsi fuori da questo orizzonte e assumere come interlocutore primario quel filosofare che si fa orientare dal principio di farsi cultore della vita.[3] (Mortari, 2017, p. 39).

Ici, l’autrice met en lumière une critique de l’approche utilitaire de la connaissance et propose une philosophie écologique de l’éducation fondée sur le soin de la vie. Mortari critique ici une vision dominante de la connaissance, où l’utilité d’un produit cognitif (comme une théorie) est mesurée par sa capacité à contribuer au contrôle de la nature. Cette approche instrumentalise la nature, la réduisant à un objet sur lequel l’humain doit exercer un pouvoir pour en extraire des bénéfices pratiques. C’est une vision utilitariste qui place la maîtrise et l’exploitation de la nature au cœur de la pensée et de la science, en alignant la valeur de la connaissance sur son efficacité à dominer le monde naturel. Mortari invite à rompre avec cette perspective en proposant une philosophie écologique de l’éducation qui s’éloigne de l’idée que la connaissance doit servir à contrôler la nature. Elle appelle à une nouvelle manière de penser l’éducation, qui ne se fonde plus sur l’utilitarisme et l’exploitation des ressources naturelles, mais qui soit en dialogue constant avec la nature, non pas comme une ressource, mais comme une entité vivante avec laquelle cohabiter de manière respectueuse.

L'écorésonance, telle qu'elle se dessine à travers les réflexions de Hartmut Rosa et la philosophie écologique de Luigina Mortari, nous invite à réévaluer profondément notre relation avec la nature. Elle ouvre un espace de réciprocité où l’humain n’est plus le maître, mais le partenaire du vivant. Mortari, de son côté, renforce cette approche en insistant sur la nécessité d’une éthique du soin - une « cura della vita » - qui replace la vie au centre de toute réflexion, en rupture avec les logiques dominantes d’exploitation et de contrôle.

Ainsi, l’écorésonance ne se limite pas à une expérience sensible ou esthétique de la nature ; elle implique un engagement éthique, un devoir de protection et de préservation des écosystèmes fragiles. Cette perspective résonante propose une alternative aux modes de vie modernes, souvent marqués par la déconnexion et l’aliénation, en invitant à renouer avec une sensibilité écologique et une attention aux rythmes du vivant. En adoptant cette posture, nous sommes amenés à repenser nos relations avec l'environnement en termes de respect, d’écoute active et de dialogue, plutôt qu'en termes de domination. L'écorésonance devient ainsi non seulement un acte poétique, mais aussi une réponse politique face aux défis environnementaux contemporains, en nous offrant la possibilité de réintégrer l'humain dans les dynamiques du vivant, avec humilité et responsabilité. 

Le care comme pratique poétique : Franco Arminio et l’écologie relationnelle

La sagesse poétique d’Arminio : entre Nature, Amour et engagement écologique

Arminio, par le biais de sa prose poétique, invite les lecteurs à plonger dans la beauté de la nature. Ses descriptions minutieuses des paysages ruraux, des saisons changeantes et des cycles de vie dans la nature révèlent un profond respect pour les écosystèmes vivants. À travers ses mots, on perçoit une conscience de l'importance de préserver la nature et de prendre soin des écosystèmes qui nous entourent :

La psicologia è solo uno sterzo di gomma, non è il motore della nostra vita. Il motore vero è l’ecologia. Esistono crimini contro l’umanità. Andrebbe istituito il reato di crimine contro la terra. Deve farsi strada un fuoco centrale ineludibile : la salute dei cittadini e della terra. Il resto sono scintille, il resto è cenere.[4] (Arminio, 2018, p. 31).

Dans cette citation tirée de Manifesto della terza medicina, Franco Arminio place l'écologie au centre de la vie humaine, la considérant comme le moteur véritable de notre existence, surpassant des disciplines comme la psychologie. Il exprime ainsi l'idée que la psychologie, bien qu'utile, n'est qu'un « volant en caoutchouc », elle peut nous guider, mais elle n'est pas la force motrice qui dirige notre existence.

Arminio va plus loin en affirmant que les véritables crimes ne sont pas seulement contre l'humanité, mais aussi contre la Terre elle-même. Il propose l’idée d’un « crime contre la Terre » comme une offense à punir, renforçant ainsi son engagement pour la préservation de l’environnement. Cette formulation entre en résonance avec la reconnaissance juridique progressive du délit d’écocide, introduit en droit français par la loi « Climat et Résilience » de 2021, qui inscrit dans le Code pénal la sanction des atteintes graves et durables aux écosystèmes. En faisant du dommage écologique un objet de qualification pénale, le droit rejoint ainsi une intuition éthique et poétique : considérer l’atteinte au vivant non plus comme simple externalité, mais comme faute engageant une responsabilité collective.

La métaphore du « Fuoco centrale ineludibile » (« un feu central incontournable ») évoque la santé, non seulement celle des individus, mais aussi celle de la Terre. Pour Arminio, tout le reste - nos préoccupations secondaires, nos distractions quotidiennes - n'est que « scintille » et « cenere » (étincelles et cendres), une manière de dire que ces choses sont éphémères et dérisoires comparées aux enjeux vitaux de l’écologie et de la santé planétaire.

En somme, cette citation souligne la priorité qu'il accorde à une approche écologique radicale pour assurer la survie non seulement de l'humanité, mais de la Terre elle-même, tout en mettant de côté ce qui est superficiel.

Un regard tourné vers la poésie d’Arminio

Dans ses poèmes, plus, particulièrement ceux appartenant au recueil Cedi la strada agli alberi (2017), Arminio offre des descriptions riches et évocatrices des paysages naturels:

Le nostre poltrone

Sono le montagne,

i paesi sperduti e affranti,

le rose che fra poco fioriranno[5]. (Arminio, 2017, p. 24).

Dans le poème « Le nostre poltrone » de Franco Arminio, l'auteur évoque de manière métaphorique la connexion profonde entre l'expérience humaine et la nature. La phrase « Nos fauteuils / ce sont les montagnes » suggère que les montagnes sont le lieu où nous trouvons le confort et la stabilité. L'utilisation du mot « fauteuils » est intéressante, car il évoque un sentiment de repos, de détente, mais en le situant dans le contexte des montagnes, cela donne une dimension à la fois physique et spirituelle à cette idée. En décrivant les « villages perdus et accablés », Arminio introduit un élément de mélancolie ou de vulnérabilité. Les villages, en tant qu'entités humaines, semblent être perdus et affaiblis, peut-être soulignant les défis et les vicissitudes auxquels l'humanité est confrontée. L'image des roses « qui bientôt fleuriront » apporte une note d'optimisme dans le poème. Les roses, symboles classiques de beauté et de renouveau, suggèrent que malgré les difficultés représentées par les villages brisés, il y a toujours la possibilité de croissance, de régénération et de renouvellement. Ainsi, dans ce court poème, Franco Arminio explore la relation complexe entre l'homme et la nature. Les montagnes, les villages et les roses deviennent des éléments symboliques, évoquant à la fois les aspects réconfortants et les défis de la vie humaine. La nature, dans son immensité et sa diversité, devient à la fois un refuge et un miroir des expériences humaines, faisant écho à une thématique récurrente dans les poèmes d'Arminio, qui célèbrent la symbiose entre l'homme et son environnement naturel.

L’auteur invite également le lecteur à une véritable contemplation émerveillée du monde naturel, en suggérant une connexion intime entre l’humain et son environnement.

«  Regarde avec admiration les renards, les buses, le vent, le blé ».

L'injonction « Regarde avec admiration » sert de préambule, incitant le lecteur à observer attentivement les éléments mentionnés dans la suite du vers. Cette invitation à l'admiration suggère une approche contemplative et respectueuse envers la nature, soulignant la beauté et l'importance de ces éléments. Les renards, les buses, le vent et le blé représentent une variété d'aspects naturels. Les renards et les buses sont des animaux sauvages, évoquant la vie animale dans son état naturel et libre. Le vent, en tant qu'élément atmosphérique, symbolise la puissance et la liberté, apportant avec lui des qualités dynamiques et changeantes. Quant au blé, il représente le monde végétal, lié à la subsistance et à la fertilité. En combinant ces éléments, Arminio crée une image vibrante de la nature dans sa diversité, invitant le lecteur à contempler ces éléments avec admiration. L'utilisation du verbe « regarde » suggère également une interaction active avec la nature, soulignant l'importance de prendre le temps d'observer et d'apprécier le monde qui nous entoure. Ainsi, ce court vers de Franco Arminio exprime une sensibilité profonde envers la nature et encourage à adopter une attitude d'admiration envers ses différentes manifestations. C'est une célébration de la beauté simple et authentique qui réside dans le monde naturel, incitant chacun à reconnaître et à respecter la richesse de notre environnement.

Franco Arminio, dans Manifesto della terza medicina, offre une méditation sur notre connexion avec la nature, notre dépendance mutuelle et notre responsabilité envers les cycles de la vie qui nous entourent.

Bisogna partire dall’idea che il primo dei nostri averi è la terra e chi la guasta ci fa un torto esattamente come se ci desse un pugno. […] Siamo terra e cielo e ogni costituzione dovrebbe partire dalla terra e dal cielo, poi vengono le piccole vicende della produzione e del consumo[6]. (Arminio, 2019, p.31)

Ainsi, l'invitation à approfondir ses connaissances sur le blé, les vaches et les abeilles résonne comme un appel à la conscience écologique, tandis que la métaphore des montagnes comme fauteuils nous encourage à reconnaître la nature comme un refuge, un lieu d'équilibre et de contemplation.

En outre, dans le livre Cedi la strada agli alberi. Poesie d’amore e di terra, on retrouve une vision poétique de l’amour en relation avec la nature et la connexion humaine:

L’amore che ci diamo

È un regalo alle bestie,

al vento, al grano,

agli sconosciuti che di notte

ci stringono la mano[7]. (Arminio, 2017, p. 27).

Ce poème semble suggérer que l'amour partagé entre les personnes est également un don à la nature et aux autres êtres vivants. Les références aux bêtes, au vent, et au blé évoquent des éléments de la nature qui bénéficient de cet amour. De plus, la mention des inconnus qui serrent la main la nuit pourrait symboliser une connexion avec d'autres êtres humains, même ceux que l'on ne connaît pas personnellement. L'idée globale est probablement que l'amour, plutôt que d'être limité à des relations humaines spécifiques, s'étend à la nature, aux animaux et à tous les êtres humains, même ceux que l'on ne connaît pas. Cela renforce l'idée que l'amour est un bien précieux qui a le pouvoir de créer des liens et de connecter les êtres humains à leur environnement naturel.

C’est de cette manière que ces images captivantes reflètent son amour et son respect pour la beauté de la nature et l'auteur exprime un appel passionné à reconnaître l'importance des métiers traditionnels, tels que les agriculteurs et les poètes, et à rétablir un équilibre entre la croissance matérielle et l'attention à la nature.

Abbiamo bisogno di contadini,

Di poeti, gente che sa fare il pane,

che ama gli alberi e riconosce il vento.

Più che l’anno della crescita

ci vorrebbe l’anno dell’attenzione[8].  (Arminio, 2017, p. 15)

L’auteur présente une vision d'une société où les métiers ancrés dans la nature, comme l'agriculture et la poésie, sont valorisés. L'évocation de faire du pain, d'aimer les arbres et de reconnaître le vent souligne l'importance de la connexion avec la nature et de la préservation des savoir-faire traditionnels. Le vers « Plutôt que l’année de la croissance, il nous faudrait l’année de l’attention » constitue un appel fort à reconsidérer nos priorités. Arminio suggère que, plutôt que de se concentrer uniquement sur la croissance économique, nous devrions accorder une attention particulière à notre relation avec la nature, à notre environnement et aux valeurs intangibles qui enrichissent notre vie. Ce poème est un plaidoyer pour une approche plus équilibrée et réfléchie du progrès, soulignant que les activités traditionnelles liées à la terre et à la culture sont aussi essentielles que la croissance économique. En célébrant les agriculteurs et les poètes, Arminio nous invite à reconnaître la valeur intrinsèque de ces professions qui ont un lien profond avec la nature et la créativité. Ainsi, ce poème incite à une réflexion sur notre mode de vie contemporain, soulignant la nécessité de préserver les traditions, de cultiver une connexion avec la nature et de réévaluer notre approche de la croissance et du progrès.   

En ce sens, la poésie d’Arminio ne se contente pas de célébrer un mode de vie rural ou des figures marginalisées : elle propose déjà une autre manière d’habiter le monde, où la valeur ne se mesure plus uniquement en termes de croissance, mais de liens, de mémoire et de cohabitation avec le vivant. Pour rendre pleinement intelligible cette dimension ontologique et politique de son écriture, il est nécessaire de mobiliser un cadre théorique qui pense justement la coexistence de multiples mondes et de multiples façons de vivre. C’est là que la proposition d’Arturo Escobar, avec le concept de plurivers, devient particulièrement féconde pour lire et approfondir la poétique d’Arminio.

Lire la poétique d’Arminio à l’aune du plurivers d’Arturo Escobar

Pour approfondir la portée éthique et politique de la poétique de Franco Arminio, il est utile de faire un détour par la pensée d’Arturo Escobar. L’anthropologue colombien propose, avec le concept de plurivers (2018) un cadre théorique qui permet de comprendre comment d’autres façons d’habiter le monde - sensibles, relationnelles, situées - peuvent résister au projet moderne d’un « monde unique » et ouvrir la voie à des formes alternatives de vie et de cohabitation avec le vivant. Cette perspective éclaire la manière dont la poésie d’Arminio fait exister, elle aussi, des mondes multiples et vernaculaires, au plus près des lieux, des saisons et des corps. Escobar parle de « politique de l’ontologie » pour désigner les luttes qui ne concernent pas seulement les ressources, les territoires ou les institutions, mais la définition même de ce qu’est un monde habitable. Contre l’universalisme moderne, qui présuppose une seule réalité valable pour tous, il met en avant des ontologies relationnelles où le savoir n’est jamais un « savoir sur » un objet extérieur, mais un « savoir à partir de » relations concrètes avec des territoires, des communautés humaines et non humaines. Le plurivers désigne ainsi la coexistence de multiples mondes, portés par des cosmovisions, des pratiques et des formes de vie hétérogènes, que la modernité cherche souvent à subordonner ou à effacer. Dans cette perspective, les savoirs ne sont pas uniquement cognitifs ou abstraits : ils sont ancrés dans des milieux, des histoires, des gestes, et articulent indissociablement dimensions matérielles, sociales et spirituelles. Escobar souligne que de nombreuses communautés indigènes, afro-descendantes ou paysannes défendent aujourd’hui leurs territoires en menant des « luttes ontologiques », c’est‑à‑dire en affirmant le droit de faire exister leurs propres mondes face au projet néolibéral d’un monde homogénéisé. Le plurivers n’est donc pas une simple célébration de la diversité culturelle, mais une proposition de transformation sociale et écologique : reconnaître plusieurs manières d’être au monde, c’est ouvrir la possibilité de modèles de civilisation non extractivistes, non capitalistes et non fondés sur la seule logique de la croissance. Ce détour conceptuel rejoint directement le travail mené autour de l’écorésonance. En effet, la pensée d’Escobar permet d’élargir ce concept en montrant que la résonance avec le vivant n’est pas seulement une expérience individuelle ou esthétique : elle s’inscrit dans des configurations ontologiques et politiques, où certains modes de relation au monde sont valorisés, d’autres marginalisés. Relire Arminio à la lumière du plurivers, c’est alors reconnaître que sa poésie ne se contente pas de décrire la nature ou les villages de l’Irpinia : elle fait exister un monde situé, avec ses temps, ses pratiques et ses attachements, face à l’abstraction des grands récits modernisateurs. Arminio met en scène des formes de vie rurales, des paysages fragiles, des communautés en voie de disparition, qui ne s’ajustent pas aux logiques dominantes du développement. En ce sens, sa poétique peut être comprise comme une poétique du plurivers : elle donne voix à un monde local, mineur, qui résiste à l’effacement en se rendant sensible - par les saisons, les gestes quotidiens, la mémoire des morts, la présence obstinée des arbres et des collines. Là où Escobar décrit théoriquement la nécessité de « décoloniser » nos ontologies et de reconnaître la multiplicité des mondes, Arminio en propose une expérience concrète, sensorielle et affective : il nous apprend à sentir‐penser avec un territoire précis, à habiter un fragment de monde sans le réduire à un décor interchangeable. Ainsi, citer Escobar permet de rendre visible la dimension ontologique de la poésie d’Arminio. Le plurivers permet de comprendre comment cette écriture, en renouant avec des formes vernaculaires de vie et de relation au vivant, ouvre un espace de résistance aux logiques de standardisation et d’abstraction, et participe, à sa manière, à l’invention de mondes habitables.

Rythmes de la Terre, rythmes de Vie : les saisons et l'humanisme rural de Franco Arminio

Arminio, en utilisant les éléments saisonniers, nous offre une perspective temporelle et cyclique sur les thèmes universels qu'il explore. Le printemps peut symboliser la naissance et le renouveau, l'été l'apogée de la vie, l'automne la maturité et la réflexion, et l'hiver la finitude et le repos. Ces saisons deviennent des guides dans notre compréhension des cycles de la vie et de la mort, tout en rappelant l'importance de la connexion avec la nature qui nous entoure.

Franco Arminio manifeste un sentiment de nostalgie et de mélancolie face aux changements saisonniers et aux évolutions du temps (2017, p. 47). Le poète commence par évoquer la brièveté du printemps, souvent considéré comme une période de renouveau et de vitalité. L’auteur semble suggérer la nécessité de surmonter les obstacles et les variations climatiques associés au mois de mars : « mur de mars» et aux changements brusques d'avril : «les montagnes russes d’avril ». L'utilisation d'images telles que la bouche édentée et l'humeur éteinte suggère une perte de vitalité et peut-être un sentiment de désolation, en évoquant une vision sombre et déclinante du pays. À travers ce poème Franco Arminio semble capturer une ambiance de tristesse et de transformation, soulignant la nécessité de surmonter les obstacles, mais en même temps, il évoque la disparition d'une époque passée et la résignation face à la perte d'énergie et de vitalité dans le paysage décrit. Sur le printemps on peut lire, encore:

   La primavera è lontana

   La tua bocca

   È una rondine in lutto. [9] (Arminio, 2017, p. 95).

Ce vers semble évoquer une atmosphère mélancolique en utilisant des images de la nature pour transmettre des émotions. Il indique, tout d’abord, une distance temporelle par rapport à la saison printanière. Elle pourrait évoquer l'attente, la nostalgie ou une période difficile, suggérant peut-être un manque de renouveau ou de vitalité. À travers l'utilisation de l'image de la bouche, l’auteur personnalise l'expression des émotions, car elle peut être un moyen de communication, mais aussi un élément intime lié aux émotions et aux relations. Comparer la bouche à une hirondelle en deuil ajoute une couche de symbolisme. Les hirondelles sont souvent associées au printemps et à la migration. En les présentant en chagrin, l'auteur pourrait suggérer une tristesse ou une perte associée à la saison printanière, créant ainsi une métaphore émotionnelle.

Arminio dirige, ensuite, notre attention vers l’été, une saison qui semble occuper une place tout aussi particulière dans son univers poétique.

Je me souviens du sureau, des grenouilles, je me souviens de l’été sur la berge à chercher du cuivre, de l’aluminium, je me souviens de la charrette de tonton Vito. L’angoisse, alors, n’existait pas. (Arminio, 2017, p. 109)

Lorsqu'il évoque l'été, Arminio fait revivre des souvenirs sensoriels et visuels, mentionnant le sureau, les grenouilles, la recherche du cuivre sur la rive, l'aluminium, et même le chariot de l'oncle Vito. Ces images évoquent une période de chaleur et d'activité. Le recours à des éléments spécifiques, comme la recherche de métaux et le chariot de l'oncle Vito, peut également porter des connotations culturelles et nostalgiques, ajoutant une dimension supplémentaire à la compréhension de cette saison estivale dans le cadre de l'œuvre d'Arminio. Lorsque l'auteur mentionne que « L’ansia allora non c’era », il souligne peut-être une tonalité plus insouciante et libre associée à l'été. Cette saison devient ainsi un espace temporel où les préoccupations semblent s'apaiser, laissant place à la nostalgie positive des souvenirs d'enfance et des moments estivaux passés.

En somme, ces vers semblent encapsuler la manière dont Franco Arminio explore les souvenirs d'été à travers des détails concrets, évoquant une époque de la vie où la nature, les activités simples et les liens familiaux étaient au centre, avec l'absence d'une préoccupation plus moderne, l'anxiété.

À travers les vers enchanteurs de Franco Arminio, nous naviguons au cœur des saisons, de la vie, du soin, découvrant une symphonie poétique où l'homme et la nature dansent en harmonie. Cette poésie, ancrée dans les racines de l'urbanisme rural, devient un reflet éloquent de l'importance de prendre soin des autres au sein de communautés intimement liées à leur environnement naturel.

Arminio, artisan des mots, nous guide à travers les sentiers verdoyants de son humanisme rural, où les agriculteurs et les poètes deviennent les gardiens d'une sagesse ancrée dans la terre. Au sein de ces communautés, la notion de prendre soin de ce qui nous entoure transcende le simple acte altruiste pour devenir le pilier fondateur d'une vie commune. Cette transition entre la nature et l'humanisme rural nous révèle une réalité où le soin des autres est inséparable du respect de la nature. L'humanisme rural, dans l'univers d'Arminio, devient une métaphore de l'éthique communautaire, où chaque membre, comme un maillon essentiel, contribue à la trame vivante de la vie rurale.

Prendre soin des autres, dans ce contexte, s'étend au-delà de la simple bienveillance pour devenir une approche intégrée de la vie en société. C'est la reconnaissance des liens profonds qui unissent les individus, la solidarité envers les défis communs, et la célébration des talents uniques que chacun apporte à la table de la communauté. La poésie d'Arminio nous guide avec une sagesse héritée des champs et des collines, nous rappelant que l'essence de prendre soin des autres réside dans notre capacité à tisser des liens étroits, à célébrer la diversité et à cultiver une harmonie avec la nature qui nous entoure. Ainsi, à travers cette transition des paysages naturels aux communautés rurales, Arminio nous invite à embrasser un humanisme rural où prendre soin des autres devient l'âme même de notre existence commune.

Franco Arminio plonge souvent dans les profondeurs de la vie quotidienne dans les zones rurales, tissant des récits poétiques qui révèlent les défis et les triomphes des individus vivant en harmonie avec la terre. Son poème en prose, empreint de sensibilité, explore la puissance de l'observation bienveillante et de la compassion envers les éléments apparemment modestes qui composent le tissu de la vie rurale.

Conclusion

Dans un monde de plus en plus dominé par les effets de l’Anthropocène - cette ère géologique marquée par l’impact destructeur des activités humaines sur la planète -, il devient essentiel de repenser nos relations avec la nature et entre nous-mêmes. L’urgence écologique nous pousse à réinventer nos modes d’habiter le monde et à envisager des manières de faire advenir le Plurivers, ce concept défendu par Arturo Escobar, qui célèbre la pluralité des mondes et des formes de vie. Face aux tendances unificatrices et destructrices de la modernité, plusieurs penseurs et poètes nous offrent des pistes pour renouer avec un mode de vie plus respectueux et durable. À travers les réflexions de Hartmut Rosa sur la résonance, de Luigina Mortari sur l’écologie de l’éducation, de Franco Arminio sur la poétique du territoire et les concepts d’écorésonance et du Plurivers, nous pouvons esquisser une vision d'un avenir plus harmonieux, où la diversité des formes de vie et des cultures est préservée et valorisée.

Bibliographie

Abram David, 2011, Becoming Animal: An Earthly Cosmology,  New York, Knopf Doubleday Publishing Group.

Arminio Franco, 2017, Cedi la strada agli alberi. Poesie d’amore e di terra, Milano, Chiarelettere editore.

Arminio Franco, 2018, Manifesto della terza medicina, Lecce, AnimaMundi Edizioni.

Escobar Arturo, 2018, Sentir-penser avec la terre : l’écologie au-delà de l’Occident, Paris, Seuil.

Mortari Luigina, 2020, Educazione ecologica, Bari, Editori Laterza.

Mortari Luigina, 2017, La materia vivente e il pensare sensibile, Milano, Mimesis.

Rosa Hartmut, 2013, Accélération : une critique sociale du temps, La découverte.

Rosa Hartmut, [2016], Résonance: une sociologie de la relation au monde, Paris, La Découverte.

 


[1] Doctorante en études romanes, unité ReSO, Université de Montpellier Paul-Valéry.

Rebeccadegregori2000@gmail.com

Rebecca.de-gregori@univ-montp3.fr

[2]  « Il faut souligner que nous ne sommes pas seulement des êtres mortels, mais avant tout des êtres natals, c’est-à‑dire des êtres nés pour commencer. En naissant, on est appelé à la vie, à commencer à exister, et cela impose comme un impératif de prendre avant tout soin de la vie. Il est nécessaire qu’une philosophie s’organise selon le désir de devenir une culture de la vie ».

[3]  « Le critère de mesure, pour évaluer l’utilité d’un produit cognitif, comme une théorie, repose sur le calcul de sa capacité à contribuer au contrôle de la nature. Une philosophie écologique de l’éducation doit sortir de cet horizon et prendre pour interlocuteur premier cette pratique philosophique qui se laisse guider par le principe de devenir un cultivateur de la vie », nous traduisons.

[4] « La psychologie n’est qu’un volant en caoutchouc, ce n’est pas le moteur de notre vie. Le véritable moteur, c’est l’écologie. Il existe des crimes contre l’humanité. Il faudrait instituer le délit de crime contre la Terre. Un feu central incontournable doit se frayer un chemin : la santé des citoyens et de la Terre. Le reste n’est que des étincelles, le reste n’est que cendres », nous traduisons.

[5]  Nos fauteuils/ Ce sont les montagnes, / les villages perdus et accablés,/ les roses qui bientôt fleuriront (nous traduisons).

[6] « Il faut partir de l’idée que notre premier bien est la terre, et que celui qui l’abîme nous lèse exactement comme s’il nous donnait un coup de poing. […] Nous sommes terre et ciel, et toute constitution devrait partir de la terre et du ciel ; ensuite viennent les petites histoires de la production et de la consommation ».

[7]  L’amour que nous nous donnons/ Est un cadeau aux bêtes,/ au vent, au blé, aux inconnus qui, la nuit,/ nous serrent la main.

[8]  Nous avons besoin de paysans,/ de poètes, de gens qui savent faire le pain,/ qui aiment les arbres/ et reconnaissent le vent./ Plutôt que l’année de la croissance,/ il nous faudrait l’année de l’attention.

[9] Le printemps est lointain/ ta bouche/ est une hirondelle en deuil.

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Contagion et éco-résonance

Giulia VERARDI

En s’appuyant sur un corpus de fictions climatiques anglophones comprenant La Vallée de l’éternel retour (1985) d’Ursula K. Le Guin, la trilogie MaddAddam (2003-2013) de Margaret Atwood et Le Dernier Homme (1826) de Mary Shelley, cet article explore la manière dont ces récits articulent l’urgence environnementale et la transformation des structures sociales. Le concept de résonance, tel que développé par Hartmut Rosa (2018), sert ici d’outil d’analyse pour examiner les représentations des écologies, des maladies et des dynamiques communautaires au...

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