N°8 / Formes de la résonance à l'ère de l'Anthropocène: comment faire advenir le plurivers?

Introduction

Formes de la résonance à l’ère de l’Anthropocène :comment faire advenir le plurivers?

Rébecca DEGREGORI, Qiujuan ZHOU

Résumé

Ce numéro 8 de NOTOS interroge les formes de la résonance à l’ère de l’Anthropocène à partir d’une hypothèse centrale : la compréhension scientifique des crises écologiques, bien que nécessaire, demeure insuffisante pour susciter une transformation effective de nos manières d’habiter la Terre. En mobilisant le concept de résonance développé par Hartmut Rosa, les contributions réunies explorent les conditions sensibles, culturelles et éthiques d’une relation renouvelée au vivant.

L’Anthropocène est envisagé comme une crise de la relation, révélant une dissonance entre l’humanité et le système-Terre. Face à l’uniformisation technoscientifique et aux logiques extractivistes globalisées, le numéro propose la notion de plurivers comme horizon théorique et politique : reconnaître la coexistence de multiples manières d’habiter le monde sans les subsumer sous une rationalité unique. Le plurivers n’implique pas un relativisme fragmentaire, mais une polyphonie du vivant, où singularité et interdépendance coexistent.

À travers une approche interdisciplinaire, littérature comparée, études italiennes et anglophones, sciences de l’éducation, géographie, sociologie, écolinguistique, philosophie et théorie posthumaniste, les articles examinent comment les langues, les récits, les pratiques pédagogiques et les imaginaires culturels peuvent favoriser l’émergence d’un Soi écologique. La transition écologique est ainsi pensée non comme un simple ajustement technique, mais comme une métamorphose relationnelle engageant le soin, l’écoute et la responsabilité partagée.

This eighth issue of NOTOS examines forms of resonance in the age of the Anthropocene, starting from a central hypothesis: while scientific knowledge of ecological crises is essential, it remains insufficient to generate a genuine transformation in the way we inhabit the Earth. Drawing on Hartmut Rosa’s concept of resonance, the contributions explore the sensitive, cultural, and ethical conditions for a renewed relationship with the living world.

The Anthropocene is approached as a crisis of relationality, revealing a fundamental dissonance between humanity and the Earth system. In response to technoscientific uniformization and global extractivist logics, the issue introduces the concept of the pluriverse as both a theoretical and political horizon: acknowledging the coexistence of multiple ways of inhabiting the world without subsuming them under a single rationality. The pluriverse does not imply relativistic fragmentation, but rather a polyphonic symphony of life in which singularity and interdependence coexist.

Through an interdisciplinary dialogue, comparative literature, Italian and Anglophone studies, education sciences, geography, sociology, ecolinguistics, philosophy, and posthuman theory, the articles investigate how languages, narratives, pedagogical practices, and cultural imaginaries may foster the emergence of an ecological Self. Ecological transition is thus conceived not as a mere technical adjustment, but as a relational metamorphosis grounded in care, responsiveness, and shared responsibility.

Mots-clés

Plan de l'article

Télécharger l'article

Introduction

Formes de la résonance à l’ère de l’Anthropocène :comment faire advenir le plurivers?

L’Anthropocène désigne moins une époque géologique stabilisée qu’une expérience historique et existentielle : celle d’un monde devenu fragile sous l’effet des activités humaines, d’un système-Terre profondément altéré, et d’une humanité confrontée à la responsabilité inédite de ses propres puissances. Si le diagnostic scientifique des dérèglements planétaires ne cesse de s’affiner, une question demeure : pourquoi la compréhension rationnelle des crises écologiques ne suffit-elle pas à transformer durablement nos manières d’habiter le monde ?

Le numéro 8 de NOTOS s’inscrit dans cette interrogation fondamentale, « Formes de la résonance à l’ère de l’Anthropocène : comment faire advenir le plurivers ? »

Il repose sur l’hypothèse que la transition écologique ne peut advenir sans une transformation sensible, relationnelle et éthique de notre rapport au vivant. À côté des savoirs scientifiques, indispensables, il devient nécessaire d’explorer les conditions d’une expérience de résonance avec le monde.

Le concept de résonance, développé par Hartmut Rosa, offre ici un cadre heuristique décisif. La résonance ne se réduit pas à une harmonie naïve avec la nature : elle désigne une relation dynamique, responsive, dans laquelle sujet et monde se répondent sans se confondre. Deux « corps sonores » entrent en vibration, chacun conservant son intégrité tout en étant transformé par la rencontre. Transposée à l’écologie, la résonance devient éco-résonance : une manière d’être affecté par le vivant et d’y répondre, dans un mouvement qui engage perception, émotion, imagination et action.

Cette perspective ouvre un déplacement majeur : il ne s’agit plus seulement de penser la crise écologique comme un problème technique ou politique, mais comme une crise de la relation. L’Anthropocène peut alors être interprété comme le symptôme d’une dissonance généralisée entre humains et non-humains, entre savoir et expérience, entre puissance technoscientifique et vulnérabilité terrestre. Restaurer des relations de résonance suppose d’élargir notre conception du sujet, de reconnaître l’interdépendance des existences et d’assumer une responsabilité partagée envers l’ensemble du vivant.

C’est dans cette articulation que l’éthique du care trouve toute sa pertinence. Le care, entendu comme attention, sollicitude et responsabilité à l’égard de la vulnérabilité, permet de penser la résonance non comme simple expérience affective, mais comme engagement. Prendre soin du vivant implique de reconnaître notre exposition commune, humaine et non humaine, aux dégradations écologiques et aux formes d’aliénation qu’elles produisent. Le care élargit ainsi le champ de la morale à l’échelle du système-Terre, invitant à une politique du sensible où l’attention devient un acte éthique et transformateur.

Les contributions réunies dans ce numéro explorent cette dynamique selon une approche résolument interdisciplinaire : littérature comparée, études italiennes et anglophones, sciences de l’éducation, géographie, sociologie, écolinguistique, philosophie et théorie posthumaniste dialoguent afin de penser ensemble ce qui, trop souvent, demeure cloisonné. L’Anthropocène ne constitue pas un objet strictement environnemental ; il traverse les champs du savoir, déplace les cadres méthodologiques et oblige à repenser les conditions mêmes de production des connaissances. Face à une crise systémique, les réponses fragmentaires se révèlent insuffisantes : seule une mise en résonance des disciplines peut rendre intelligible la complexité des interdépendances écologiques, sociales et culturelles.

Dans le champ littéraire, les analyses proposées montrent que les récits, qu’ils relèvent de la fiction climatique, de l’éco-poétique contemporaine ou de la littérature de jeunesse, ne se contentent pas de représenter la crise écologique : ils en expérimentent les effets sensibles. Les œuvres étudiées configurent des mondes où les frontières entre humains et non-humains deviennent poreuses, où la maladie révèle des déséquilibres écosystémiques, où les communautés se recomposent autour d’une vulnérabilité partagée. La littérature apparaît ainsi comme un espace de mise à l’épreuve des imaginaires : elle rend perceptible ce que les chiffres et les modèles scientifiques peinent à transmettre, l’expérience vécue de l’interdépendance. En ce sens, le récit agit comme médiateur de résonance : il intensifie l’attention, suscite l’affect, ouvre des possibles.

Les études italiennes et anglophones, en particulier, mettent en lumière la diversité des formes d’éco-résonance à travers des contextes culturels distincts. Les écritures contemporaines interrogent la relation au territoire, la mémoire des lieux, la matérialité du paysage, et proposent des alternatives aux logiques extractivistes dominantes. La pluralité linguistique devient elle-même un espace d’écologie : chaque langue porte une manière singulière de dire le monde, de le percevoir et de l’habiter. Traduire ces œuvres, c’est aussi traduire des visions du vivant, négocier des écarts culturels et préserver une biodiversité symbolique.

Du côté des sciences de l’éducation, les contributions interrogent les conditions d’une formation capable de dépasser la seule transmission de savoirs scientifiques. Si l’enseignement des données climatiques est indispensable, il ne garantit pas en soi une mise en capacité d’agir. Les pédagogies de transition explorées ici cherchent à cultiver un rapport sensible au milieu, à favoriser des expériences significatives de nature, à développer des compétences émotionnelles et relationnelles. L’éducation devient alors un lieu de transformation du sujet : non plus simple récepteur d’informations, mais acteur situé dans un réseau d’interdépendances. L’émergence d’un Soi écologique suppose un apprentissage qui engage le corps, l’affect et la réflexivité, dans une perspective émancipatrice.

La sociologie apporte quant à elle une attention particulière aux formes concrètes d’habiter et aux dynamiques communautaires. Elle examine les tensions entre sociétés stratifiées, dominées par des logiques économiques globalisées, et communautés fondées sur l’entraide et la responsabilité partagée. L’échelle micro, celle du territoire vécu, du centre de documentation, de l’établissement scolaire, se révèle inséparable des enjeux macro-politiques. Le Soi écologique n’est pas un repli individualiste ; il se constitue dans des relations sociales et spatiales qui redéfinissent les conditions de l’action collective.

L’écolinguistique et l’éco-traductologie prolongent cette réflexion en montrant que le langage n’est jamais neutre. Les discours participent à la construction des imaginaires écologiques : ils peuvent naturaliser l’exploitation ou, au contraire, rendre visible la vulnérabilité du vivant. Examiner les métaphores, les choix lexicaux, les cadres narratifs revient à interroger les régimes de perception qui orientent nos pratiques. La traduction apparaît ici comme un écosystème complexe où s’articulent adaptation, sélection et responsabilité culturelle. Elle devient un acte éthique, capable de faire circuler des sensibilités écologiques et de tisser des résonances transnationales.

Enfin, les apports de la philosophie et de la théorie posthumaniste permettent de déplacer le centre de gravité de la réflexion. En déconstruisant l’exceptionnalisme humain et les dualismes hérités de la modernité, nature/culture, sujet/objet, humain/non-humain, ces approches ouvrent la voie à une pensée relationnelle du vivant. Le Soi écologique ne désigne pas une fusion indistincte avec la nature, mais une subjectivité consciente de sa co-appartenance au monde. Il s’agit d’un sujet vulnérable, situé, traversé par des intra-actions matérielles et symboliques, et capable de répondre à l’appel du vivant.

À travers cette pluralité de perspectives, les contributions réunies dans ce numéro interrogent ainsi les médiations par lesquelles un tel Soi peut advenir : la langue qui façonne nos représentations, le récit qui mobilise l’imaginaire, la pédagogie qui transforme l’expérience, l’espace qui structure les pratiques sociales. L’interdisciplinarité ne relève pas ici d’un simple choix méthodologique ; elle constitue la condition même d’une pensée écologique à la hauteur des défis contemporains.

En mettant en dialogue ces champs, ce volume propose de comprendre l’émergence d’un Soi écologique comme un processus relationnel et dynamique : une transformation progressive des manières de percevoir, de dire, d’enseigner et d’habiter le monde. C’est dans cette mise en résonance des savoirs, des pratiques et des imaginaires que peut se dessiner une réponse éthique et collective aux crises de l’Anthropocène.

C’est ici que s’impose la notion de plurivers. Face à l’uniformisation technoscientifique du monde, aux logiques extractivistes globalisées et à l’homogénéisation des modes de vie qu’elles produisent, le plurivers apparaît comme une alternative théorique et politique majeure. Il ne s’agit pas seulement d’un concept descriptif, mais d’un horizon normatif : reconnaître que le monde n’est pas univoque, qu’il ne se réduit pas à une seule ontologie, à une seule rationalité économique ou à une seule manière d’habiter la Terre.

La modernité occidentale s’est largement construite sur une conception universaliste du monde, fondée sur la séparation entre nature et culture, sujet et objet, humain et non-humain. Cette ontologie dualiste a permis l’essor des sciences et des techniques, mais elle a également légitimé une posture de domination à l’égard du vivant. L’Anthropocène révèle les limites de ce paradigme : en transformant la planète à une échelle géologique, l’humanité a découvert que la Terre n’est pas un simple réservoir de ressources, mais un système dynamique auquel elle appartient intrinsèquement.

Faire advenir le plurivers signifie alors reconnaître la coexistence de multiples manières d’habiter, de penser et de sentir le monde. Il ne s’agit pas d’opposer un univers fragmenté à une unité illusoire, mais de penser une pluralité ontologique où différentes cosmologies, différents régimes de sensibilité et différentes formes de relation au vivant peuvent coexister sans être subsumés sous une logique unique. Le plurivers engage une reconnaissance de la diversité des savoirs scientifiques, vernaculaires, artistiques, autochtones et de leur capacité à éclairer autrement notre condition terrestre.

Cependant, le plurivers ne peut être réduit à un relativisme généralisé où toutes les perspectives se vaudraient indifféremment. Il ne s’agit pas d’une juxtaposition de mondes étanches, mais d’une polyphonie. L’image musicale permet ici de préciser l’enjeu : une symphonie n’efface pas les différences entre les instruments ; elle les articule. Chaque voix conserve sa singularité, son timbre, sa tonalité propre, tout en participant à une composition d’ensemble. De même, le plurivers suppose une coordination sans fusion, une relation sans absorption.

Dans cette perspective, la résonance devient un principe d’organisation éthique et politique. Elle permet de penser l’unité sans homogénéité, la relation sans domination. Résonner avec l’autre, qu’il soit humain, animal, végétal ou milieu, ne signifie ni s’y dissoudre ni l’assujettir, mais entrer dans une dynamique d’écoute et de réponse. La résonance implique une ouverture qui n’abolit pas les frontières, mais les rend poreuses et traversables. Elle institue une responsabilité : répondre à ce qui nous affecte, reconnaître que notre agir transforme ce à quoi nous sommes liés.

Ainsi comprise, la résonance offre un cadre pour repenser les formes du commun à l’ère de l’Anthropocène. Elle invite à dépasser les modèles politiques fondés sur la maîtrise et le contrôle pour envisager des modes d’organisation reposant sur l’attention, la réciprocité et la vulnérabilité partagée. Loin d’un idéal harmonique naïf, elle reconnaît les tensions, les conflits et les dissonances comme constitutifs du monde commun, mais elle cherche à les inscrire dans une dynamique de transformation plutôt que dans une logique d’exploitation.

En rassemblant ces perspectives, le numéro 8 de NOTOS entend contribuer à une pensée écologique qui ne se limite pas à l’alerte ou au constat. L’accumulation de données scientifiques et la multiplication des discours catastrophistes ont produit une prise de conscience, mais celle-ci demeure souvent paralysante. Ce volume explore au contraire les conditions sensibles, culturelles et éthiques d’une transformation effective. Il interroge les médiations narratives, linguistiques, pédagogiques, artistiques par lesquelles une autre manière d’entrer en relation avec le monde peut émerger.

La transition écologique ne saurait être réduite à un ajustement technico-économique des systèmes existants. Elle implique une métamorphose des imaginaires et des sensibilités, une redéfinition de la subjectivité elle-même. Apprendre à habiter la Terre autrement suppose de déplacer le centre de gravité de nos pratiques : de la performance vers la relation, de la croissance vers le soin, de l’accumulation vers la cohabitation.

À l’ère de l’Anthropocène, la question n’est peut-être plus seulement : comment sauver la planète ? Cette formulation présuppose une extériorité problématique entre l’humanité et le monde qu’elle aurait à protéger. Il s’agit plutôt de comprendre comment apprendre à résonner avec la Terre, à reconnaître notre appartenance au système-Terre et à assumer les implications de cette co-appartenance.

Comment, à travers le soin, la langue, la pédagogie et la création, faire émerger un plurivers capable d’accueillir la diversité des formes de vie ? Comment cultiver une subjectivité attentive aux voix multiples du vivant, capable de répondre sans réduire, de transformer sans détruire ? Ces interrogations traversent l’ensemble des contributions réunies ici. Elles dessinent un horizon où l’écologie ne se limite pas à la gestion des ressources, mais devient une éthique de la relation et une politique de la coexistence.

Le plurivers, dès lors, ne constitue pas une utopie abstraite. Il désigne un travail en cours : celui d’une humanité apprenant à se penser non plus comme centre et mesure de toute chose, mais comme une voix parmi d’autres dans la symphonie du vivant.

Du même auteur

Tous les articles
N°8 / 2026

Ecorésonance et poétique du care

Lire la suite