Contagion et éco-résonance :
ré-imaginer les liens entre écologie, maladies et ordre social dans les fictions climatiques anglophones
Giulia Verardi[1]
Les fictions climatiques interrogent souvent les interactions entre la dégradation des écosystèmes et l’émergence de nouvelles maladies, mettant en scène des sociétés confrontées aux bouleversements environnementaux. Cet article propose d’analyser, à travers Le Dernier Homme de Mary Shelley (1826), La Vallée de l’éternel retour d’Ursula K. Le Guin (1985) et la trilogie MaddAddam de Margaret Atwood (2003–2013), la manière dont ces récits articulent les enjeux écologiques, corporels et sociaux de la crise environnementale. En mobilisant le concept de résonance développé par Hartmut Rosa (2018), nous examinerons comment ces romans représentent les écologies, le rôle des maladies et l’émergence de nouvelles formes de communautés. Les œuvres retenues permettent d’envisager, dans une perspective diachronique, l’évolution des imaginaires de la catastrophe écologique et sanitaire. Ces trois autrices, figures fondatrices de la littérature spéculative, inscrivent les pandémies et les effondrements environnementaux dans des contextes culturels et philosophiques distincts : romantique et humaniste chez Shelley, anthropologique et utopique chez Le Guin, biotechnologique et posthumaniste chez Atwood. Ce corpus diachronique et transatlantique permet ainsi de saisir la manière dont les fictions climatiques et épidémiques traduisent, à travers le temps, un même souci de résonance entre les sphères écologique, corporelle et sociale. Nous verrons ainsi, dans un premier temps, comment l’éco-résonance se manifeste à travers la relation des personnages à la nature. Ensuite, nous analyserons la résonance corporelle en nous intéressant aux liens entre écosystèmes et propagation des maladies. Enfin, nous explorerons la résonance sociale à travers l’évolution des relations interspécifiques face aux crises épidémiques.
L’éco-résonance dans les romans de fiction climatique
Dans l’ouvrage Résonance. Une sociologie de la relation au monde, Hartmut Rosa désigne le concept de résonance comme « un phénomène d’interaction dynamique entre le sujet et le monde, un rapport de fluidification et de contact » qui présuppose « un ajustement rythmique réciproque » (Rosa, 2018, p. 37). La résonance se définit ainsi comme une manière d’être au monde, caractérisée par une relation particulière entre le sujet et son environnement, dans laquelle chacun influence et façonne l’autre. L’examen des écologies mises en scène dans les romans de fiction climatique permet d’aborder la notion d’« éco-résonance », entendue comme l’expérience d’une connexion profonde avec un environnement naturel et l’impression d’en faire partie intégrante. En effet, le terme « écologie » renvoie à une dynamique relationnelle, illustrant l’interdépendance entre les organismes, les objets et les systèmes au sein de leur milieu.
Comme l’explique Adeline Johns-Putra, cette interdépendance entre agents humains et non humains se manifeste « à l’échelle de ce que l’on peut appeler le temps climatologique (c’est-à-dire le temps géologique exprimé en tendances climatiques à long terme […]) et de l’espace climatologique (c’est-à-dire le réseau de complexités météorologiques, écologiques et géographiques au sein duquel les individus humains vivent) » (Johns-Putra, 2022, p. 283, traduction libre[2]). Ces notions peuvent être explorées à travers le genre de la fiction climatique, un genre littéraire qui explore les impacts du changement climatique à travers des récits mettant en scène des transformations environnementales, sociopolitiques et culturelles, souvent sous la forme d’anticipations de futurs possibles ou d’une réflexion sur les responsabilités humaines face à la crise écologique.
Le roman Le Dernier Homme de Mary Shelley illustre cette approche en étant influencé par les bouleversements climatiques de l’« année sans été » (1816), conséquence de l’éruption du volcan Tambora en Indonésie. Cette éruption a entraîné des dérèglements climatiques à l’échelle mondiale, provoquant de mauvaises récoltes, des famines et des épidémies, qui ont à leur tour engendré des crises sociales durables. Dans le roman, dont l’intrigue se déroule au XXIe siècle, la nature apparaît d’abord comme maîtrisée par l’humain, avant que cette illusion de contrôle ne soit brisée par la propagation d’une maladie mortelle. Ainsi, l’atmosphère initialement paisible du récit bascule progressivement vers une ambiance « pestilentielle », alors que Lionel, le narrateur et dernier survivant de l’humanité, décrit l’avancée inexorable de la pandémie, qui n’affecte que les êtres humains. Si, à l’époque victorienne (1820-1914), la prise de conscience des dégradations environnementales s’intensifie, le concept d’Anthropocène, désignant l’impact global de l’humanité sur la planète, n’est pas encore formulé dans la littérature. Au fil du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ, cette conscience environnementale s’affine et s’articule à de nouvelles formes de savoirs scientifiques, préparant le terrain aux interrogations écologiques contemporaines.
La réalité du changement climatique causé par les activités humaines est devenue de plus en plus évidente à la fin des années 1960, influençant profondément la production littéraire de l’époque, comme l’a souligné Gerry Canavan (2022). Un exemple marquant de cette transformation est La Vallée de l’éternel retour (1985) d’Ursula K. Le Guin. Ce roman se déroule dans un futur lointain, dans la Napa Valley, en Californie du Nord, une région écologiquement dégradée, marquée par des terres empoisonnées par les résidus toxiques de l’ère industrielle, dont les effets persistent encore des siècles après l’effondrement de la civilisation actuelle. L’attachement profond de Le Guin à cette région transparaît dans ses descriptions détaillées de son écosystème, sa flore, sa faune, et dans les cartes conçues du point de vue des Kesh, un peuple fictif vivant en harmonie avec leur environnement. Leur approche écologique et profondément locale contraste fortement avec la vision anthropocentrique, dualiste et exploitante de la société Condor, qui incarne les valeurs de la civilisation occidentale contemporaine. Ce dualisme, ancré dans la pensée occidentale, repose sur une séparation entre les humains et le monde naturel, comme l’a analysé la théoricienne écoféministe Val Plumwood dans son ouvrage Feminism and the Mastery of Nature (1993).
Les Kesh, au contraire, rejettent cette séparation et entretiennent un lien étroit avec leur environnement : ils avancent « d’un pas léger » sur la Terre, en respectant et en s’adaptant à leur milieu plutôt que de le transformer de manière radicale. Leur culture, imprégnée d’animisme, confère une signification spirituelle à tous les êtres vivants, illustrant une interconnexion écologique symbolisée par le heyiya-if, une double hélice représentant le lien sacré unissant tous les organismes.
Dans ces récits, l’environnement ne se limite pas à un simple cadre ou décor : il devient un foyer partagé, un oikos, où humains et non-humains coexistent dans une relation d’interdépendance profonde. Cette vision s’inscrit dans le concept de « trans-corporéité » développé par Stacy Alaimo dans Bodily Natures, qui met en lumière les « échanges matériels » et dynamiques entre les corps humains, non humains et leur environnement (Alaimo, 2010, p. 16). Cette conception élargie du vivant conduit à considérer le corps lui-même comme un écosystème, traversé de multiples échanges et vulnérabilités, où circulent des flux biologiques, viraux et bactériens qui rappellent la porosité des frontières entre les espèces.
La résonance corporelle : les connections virales
Il s’agit ainsi de connexions souvent invisibles, dissimulées au sein des écosystèmes, comme celles établies par les virus et les microbes, qui peuvent favoriser l’émergence de maladies. Ces interactions relèvent de la résonance corporelle, c’est-à-dire la manière dont le corps réagit physiquement, de façon agréable ou désagréable, à un stimulus externe, incarnant ainsi l’impact des dynamiques environnementales sur l’organisme. Comme l’explique Hartmut Rosa dans son chapitre consacré aux relations corporelles au monde, « au-delà du lien matériel au monde créé par les divers organes – estomac, voix, main ou œil –, c’est notre corps tout entier qui entretient une relation responsive au monde (dans son ensemble) et forme en tant que tel un organe de résonance. » (Rosa, 2018, p. 116). Il souligne ainsi que, tout au long de l’histoire, la médecine – et encore aujourd’hui certaines pratiques alternatives, que l’on peut comprendre comme des approches holistiques (médecines traditionnelles, naturopathie, homéopathie) ou des thérapies psychocorporelles (yoga, méditation) – a souvent interprété les maladies comme des manifestations visibles et tangibles d’un déséquilibre dans notre relation au monde. Dès lors, selon Rosa, les maladies sont « la conséquence de blocages de la résonance – ou du flux – qui viennent troubler l’harmonie intra-corporelle et régissant la relation au monde. » (ibid., p. 105).
L’examen de la représentation des maladies dans la fiction climatique permet ainsi de mettre en lumière la manière dont ces récits traduisent les perceptions des personnages et des autrices, façonnées par leur contexte historique et leurs perspectives sociétales. À l’époque où Mary Shelley écrivait Le Dernier Homme, deux grandes théories dominaient la compréhension de la transmission des maladies : le contagionisme, qui attribuait la propagation des épidémies au contact direct entre individus, et la théorie des miasmes, qui expliquait les maladies par des facteurs environnementaux, en les associant à des effluves insalubres, aux miasmes, c’est-à-dire le « mauvais air », plutôt qu’à un agent pathogène spécifique. Le roman s’inscrit davantage dans cette dernière perspective, notamment à travers la réaction des personnages face à la pandémie : la fuite des zones contaminées est perçue comme la meilleure stratégie pour éviter l’infection.
Contrairement à d’autres récits qui interprètent les épidémies comme des châtiments divins, Le Dernier Homme ne propose ni explication surnaturelle ni cause rationnelle clairement établie. Le mode exact de transmission demeure flou, oscillant entre explications idéologiques et biologiques. Cette ambiguïté fait écho à la compréhension de la maladie chez les Kesh dans La Vallée de l’éternel retour, où l’existence des microbes est reconnue, mais où la maladie est perçue non pas comme quelque chose qui arrive à une personne, mais comme quelque chose qu’elle fait. Ce changement de perspective transforme la figure du malade : d’une victime passive, elle devient un acteur impliqué dans son propre état de santé.
Cette conception de la maladie chez les Kesh, qui met l’accent sur l’action plutôt que sur la passivité, contraste avec une vision plus contemporaine où la maladie est perçue comme une force extérieure menaçante. Hartmut Rosa souligne ainsi que les maladies peuvent être source d’aliénation, car elles transforment le corps en un champ de bataille contre un « ennemi » invisible, qu’il s’agisse d’un virus, d’un cancer ou d’une allergie (Rosa, 2018, p. 162). Il ajoute que « l’homme moderne perçoit son propre corps comme constamment menacé par des bactéries et des virus. Le système immunitaire joue chez le sujet le rôle que représentent la police et l’armée pour l’État national : dans les deux cas, il s’agit de “renforcer ses défenses” » (ibid., p. 135).
Cette vision entre en résonance avec l’analyse de Frédéric Keck, qui considère les virus non pas comme de simples agents pathogènes, mais comme des « cadeaux » échangés entre organismes (Keck, 2020, p. 15), des messagers qui participent à la régulation du système immunitaire. Dès lors, la maladie ne résulte pas tant d’une invasion par un agent extérieur que d’un échec du corps à interpréter et intégrer ces signaux biologiques. Plutôt que de les considérer comme des menaces, les virus peuvent ainsi être perçus comme des indicateurs d’un équilibre écologique perturbé.
Malgré les multiples interprétations du concept de maladie dans les différents romans, la compréhension principale partagée par la plupart des personnages est la théorie des germes. Dans la trilogie MaddAddam de Margaret Atwood, par exemple, un virus délibérément disséminé est identifié comme la cause d’une pandémie fulgurante et incontrôlable. Les sociétés mettent l’accent sur l’hygiène et l’évitement des malades, témoignant ainsi de leur crainte des microbes. Seuls survivent ceux qui se trouvent isolés ou éloignés des centres urbains au moment du déluge. Contrairement au Dernier Homme, où la théorie des miasmes domine, la réponse à la pandémie dans MaddAddam repose sur une conception contagionniste de la maladie. Si l’idée d’une transmission de personne à personne est suggérée dès le XVe siècle, ce n’est qu’après 1880 que la théorie des germes s’impose, avec la démonstration scientifique que des agents pathogènes spécifiques, et non les miasmes, sont responsables des maladies.
Le terme microbe regroupe à la fois les bactéries et les virus, bien qu’ils diffèrent fondamentalement : les bactéries sont des organismes unicellulaires vivants, tandis que les virus, bien plus petits et parasitaires, suscitent encore des débats quant à leur statut d’êtres vivants. Dans son ouvrage Le Parasite (1980), le philosophe Michel Serres établit d’ailleurs un parallèle entre le parasitisme viral et le comportement humain, soulignant que les humains exploitent leur environnement de manière similaire, favorisant ainsi l’émergence de maladies. En effet, les écosystèmes reposent sur des interactions complexes entre des éléments biotiques (vivants) et abiotiques (non vivants), qui influencent la propagation des maladies. Dans cette perspective, Donna Haraway rappelle que toute espèce, y compris l’humain, évolue au sein de réseaux interconnectés plutôt qu’en isolement. À travers son concept de « sympoïèse », qui signifie « faire avec », elle insiste sur la co-création entre les espèces et souligne que « être animal, c’est devenir-avec des bactéries – et, sans l’ombre d’un doute, avec des virus et bien d’autres sortes de bestioles » (Haraway, 2020, p. 127). Les récits mettant en scène des virus et des épidémies révèlent ainsi ces relations sympoïétiques entre les espèces et leur environnement.
Cette interconnexion entre les êtres vivants et leur milieu transparaît également dans les romans étudiés, où la maladie joue un double rôle, à la fois littéral et métaphorique. Elle devient un prisme à travers lequel se dessinent des enjeux sociaux, écologiques et éthiques plus vastes. Par exemple, dans La Vallée de l’éternel retour, elle symbolise l’impact négatif de la société Condor, perçue comme une force corruptrice et violente. Les Kesh décrivent d’ailleurs le comportement agressif des Condors comme une « maladie », un virus en mutation, et instaurent des mesures de quarantaine pour isoler et potentiellement guérir les individus affectés. De son côté, Le Dernier Homme de Shelley établit un lien entre propagation des maladies et conflits armés, illustré par le récit de la conquête de Constantinople, où le déplacement des armées favorise la diffusion de la peste à l’échelle mondiale. À travers ces représentations de la contagion virale, ces œuvres mettent en lumière l’interdépendance entre les actions humaines, la dégradation environnementale et la santé.
Cette dynamique est particulièrement perceptible dans les communautés fictives qui émergent du chaos écologique et sanitaire, un aspect que la troisième partie de cet article explore à travers la notion de résonance sociale, définie par Rosa comme le sentiment d’appartenance à un groupe ou une communauté. Ce “chaos” apparent, loin d’être un simple désordre, peut être interprété comme l’expression d’un nouvel équilibre écologique, dont les logiques échappent au regard anthropocentré. C’est au sein de ce cadre en recomposition que se redéfinissent les formes du collectif et les liens d’appartenance.
La résonance sociale : les communautés post-apocalyptiques
Dans le monde post-apocalyptique des romans où cohabitent différentes espèces et hybrides, l’évolution sociale devient inévitable. La nécessité de repenser les structures collectives et les règles de vie commune peut mener soit à une forme de cohésion fondée sur le partage et la solidarité – ce qui correspond à la notion de « communauté » –, soit à une fragmentation où prédominent l’individualisme et la hiérarchisation – caractéristiques de la « société ». Ces concepts, développés par le sociologue Ferdinand Tönnies dans son ouvrage Community and Civil Society (1887), opposent les communautés organiques, basées sur des liens de parenté et des relations de proximité, aux sociétés mécaniques, structurées par les échanges marchands et les contrats sociaux.
Tönnies identifie également une double conscience humaine : d’un côté, le « moi », qui s’inscrit dans une relation harmonieuse avec autrui et favorise l’entraide ; de l’autre, la « personne », perçue comme une entité abstraite et détachée de son environnement. Cette opposition se retrouve dans les romans étudiés, qui prennent pour point de départ un contexte de bouleversements politiques et d’effondrement des gouvernements. Ces récits offrent une critique des structures idéologiques menant à des sociétés autoritaires et stratifiées, comme en témoigne la société des Condors où la domination repose sur une conception hiérarchique du vivant, réduisant les individus extérieurs au groupe à un statut d’êtres inférieurs et impurs. Les romans suggèrent également que le capitalisme néolibéral constitue un moteur de dystopie, en transformant les interactions humaines en simples rapports économiques. Dans la trilogie MaddAddam, par exemple, la société est dominée par des entreprises multinationales qui privilégient le profit au détriment du bien-être collectif. Cette logique marchande, exacerbée par l’absence de régulation politique, contribue à la précarisation des individus et à l’effondrement des structures sociales, illustrant ainsi la dérive d’un monde régi par des dynamiques purement économiques.
Les romans étudiés mettent ainsi en lumière l’émergence de nouvelles communautés, fondées sur des principes d’entraide et d’interdépendance plutôt que sur des structures hiérarchiques et dominatrices. Ces communautés, qualifiées d’« organiques », marquent un passage d’une mentalité de contrôle et de domination à une logique de cohabitation et de partage. Elles s’inscrivent dans la conception de communitas développée par Roberto Esposito (2010), qui dérive du terme latin munus, signifiant à la fois devoir, obligation et don. Contrairement aux modèles sociaux fondés sur l’accumulation et la propriété, la communitas repose sur des échanges mutuels, une ouverture à l’autre, une mise en commun des responsabilités et une reconnaissance partagée de la vulnérabilité. Dans Le Dernier Homme, cette dynamique est illustrée par Adrian, un philanthrope dévoué et idéaliste, et Lionel, narrateur du roman et dernier survivant de l’humanité, qui élargissent leur cercle domestique pour prendre soin des victimes de la peste. En leur offrant soutien et protection, ils créent une obligation réciproque de soins, incarnant ainsi le principe du munus. De manière similaire, la société Kesh repose sur une interdépendance profonde entre tous les êtres et toutes les énergies, inscrivant chaque individu dans un tissu communautaire englobant non seulement les relations sociales, mais aussi les dimensions cosmiques et écologiques. Cette vision holistique remet en question les conceptions individualistes et matérialistes de la société occidentale moderne.
Par ailleurs, les communautés qui survivent, et parfois prospèrent, après l’effondrement écologique semblent proposer une nouvelle approche des relations entre humains et non-humains, contestant ainsi les modèles traditionnels issus des sociétés capitalistes et patriarcales. Ces récits examinent ainsi la manière dont les catastrophes environnementales croisent les dynamiques sociales et de genre, une problématique particulièrement mise en évidence par une lecture écoféministe. L’écoféminisme postule une corrélation entre le patriarcat et la domination exercée sur le monde non humain, suggérant que l’oppression des femmes et l’exploitation de la nature reposent sur des logiques similaires[3]. Dans ces romans, la critique du patriarcat se traduit par une remise en question des rôles traditionnellement assignés aux femmes, notamment ceux d’épouse et de mère, qui tendent à les confiner à la sphère domestique et à limiter leur autonomie. En subvertissant ces normes, les œuvres explorent un monde où les personnages s’affranchissent progressivement des stéréotypes de genre traditionnels et les identités de genre sont repensées au-delà des catégories rigides. Cette fluidité des rôles est particulièrement éclairée par la notion d’« identité cyborg » développée par Donna Haraway (2004). Haraway propose le concept de post-gender, selon lequel le genre est une construction relationnelle plutôt qu’une essence fixe. Cette approche trouve un écho dans la science-fiction féministe, qui offre un espace privilégié pour interroger et remodeler les structures de pouvoir, tout en imaginant des formes alternatives d’organisation sociale et de coexistence entre les espèces.
Ces récits s’inscrivent ainsi dans une perspective posthumaniste, dans la mesure où le posthumanisme redéfinit les normes hétérosexuelles et patriarcales en brouillant non seulement les distinctions de genre, mais aussi celles entre l’humain, l’animal et la machine. Ce cadre théorique invite à penser la « fin de l’humain » non pas comme une extinction biologique, mais comme un dépassement des idées humanistes traditionnelles. En explorant les sociétés futuristes décrites dans ces romans, on observe l’émergence de nouvelles politiques posthumaines qui prennent forme après les crises environnementales et sanitaires.
Dans Le Dernier Homme, par exemple, la peste touche exclusivement les humains, laissant les autres espèces prospérer dans les villes désertées. En imaginant un monde où l’humanité disparaît tandis que la Terre continue d’exister, Shelley remet en cause les visions apocalyptiques anthropocentrées, qu’elles soient religieuses ou séculaires. Elle s’éloigne ainsi des récits traditionnels sur « le dernier homme », qui assimilent l’extinction humaine à la fin du monde.[4] Au contraire, son roman souligne la capacité de la planète à se régénérer indépendamment de l’existence humaine. Un questionnement similaire traverse la trilogie MaddAddam, où la frontière entre l’humain et l’animal devient floue. Atwood met en scène une nature résiliente, qui s’adapte et prolifère après la pandémie, suggérant ainsi une prise de conscience de la crise de l’extinction et des responsabilités humaines dans la destruction des écosystèmes. La critique du rôle de l’agriculture industrielle, et de l’élevage intensif en particulier, parmi d’autres pratiques contribuant au changement climatique, est particulièrement marquée, tout comme celle de ses effets sur la biodiversité. En soulignant les effets dévastateurs de certaines pratiques humaines, ces romans invitent à repenser la place de l’humain dans le monde et la nécessité de développer de nouvelles formes de coexistence avec le vivant.
Conclusion
Ces pandémies et bouleversements sociétaux conduisent à une remise en question de la séparation stricte entre humanité et nature. Les nouvelles communautés qui émergent dans ces récits adoptent une approche plus inclusive de la vie, valorisant les relations interspécifiques et la coexistence avec le non-humain. L’éco-résonance peut en effet se manifester par une conscience aiguë de l’interdépendance entre tous les êtres vivants. Ainsi, dans MaddAddam, les Jardiniers de Dieu défendent une éthique zoocentrée fondée sur la durabilité écologique et la préservation de la biodiversité. Cette conscience écologique se manifeste également dans La Vallée de l’éternel retour, où la communauté posthumaine des Kesh intègre pleinement les animaux dans son mode de vie, les considérant comme des personnes à part entière. Contrairement aux sociétés qui hiérarchisent les espèces et assignent aux animaux un statut subalterne, les Kesh rejettent l’idée d’animaux de compagnie et leur préfèrent une relation de cohabitation et de coopération, qualifiant ces êtres de « commensaux ». Bien que les animaux ne soient pas toujours au centre des intrigues, ces romans témoignent d’un glissement conceptuel d’une biopolitique centrée sur l’humain – qui régule la vie et la mort en fonction d’intérêts anthropocentrés – vers une zoopolitique plus inclusive, qui cherche à effacer la frontière entre humain et non-humain. Cette distinction, formulée par Giorgio Agamben (1998), reflète une évolution des imaginaires écologiques et politiques, suggérant que la survie des communautés futures dépendra de leur capacité à repenser leur place au sein d’un réseau d’interdépendances avec le vivant.
En définitive, ces œuvres ne se contentent pas d’imaginer des avenirs dystopiques ; elles interrogent nos modes de vie actuels et esquissent des alternatives possibles, tant sur le plan social qu’écologique. En mobilisant le concept de résonance développé par Hartmut Rosa, l’analyse de ces récits met en lumière l’importance d’une relation réciproque et dynamique entre les individus et leur environnement, fondée sur l’attention, l’affect et la réceptivité. Cette perspective se reflète dans les communautés qu’ils décrivent : certaines incarnent une forme d’harmonie avec le vivant, à l’image des Kesh d’Ursula K. Le Guin, tandis que d’autres illustrent les effets délétères d’une rupture, une dissonance, avec la nature, comme la société oppressive des Condor ou l’univers technocratique et déshumanisé de MaddAddam. Ces romans rappellent que l’absence de résonance avec le monde non humain peut entraîner une crise sociale, sanitaire et environnementale. À travers la fiction climatique, ils nous invitent ainsi à repenser notre place au sein du vivant et à envisager des modes d’interaction qui dépassent la logique de l’exploitation et du contrôle. En explorant ces formes alternatives de coexistence, la littérature ouvre une voie narrative et philosophique vers un avenir plus durable, fondé sur une relation renouvelée et plus attentive aux multiples voix du monde vivant.
Bibliographie
Agamben, Giorgio, 1998, Homo Sacer: Sovereign Power and Bare Life, Stanford, California, Stanford University Press.
Alaimo, Stacy, 2010, Bodily natures: science, environment, and the material self, Bloomington, Indiana University Press.
Atwood, Margaret, 2004, Oryx and Crake, New York, Anchor Books.
Atwood, Margaret, 2009, The Year of the Flood, New York, Anchor Books.
Atwood, Margaret, 2013, MaddAddam, New York, Anchor Books.
Canavan, Gerry, 2022, « Ice-Sheet Collapse and the Consensus Apocalypse in the Science Fiction of Kim Stanley Robinson », dans The Cambridge Companion to Literature and Climate, Cambridge, Cambridge University Press.
D’Eaubonne, Françoise, [1974] 2020, Le féminisme ou la mort, Le Passager clandestin.
Esposito, Roberto, 2010, Communitas: The Origin and Destiny of Community, Stanford, California, Stanford University Press.
Haraway, Donna Jeanne, 2004, The Haraway reader, New York, Routledge.
Haraway, Donna Jeanne, 2020, Vivre avec le trouble. Traduit par Vivien García, Vaulx-en-Velin, les Éditions des Mondes à faire.
Johns-Putra, Adeline, 2022, « Transtextual Realism for the Climatological Collective », In The Cambridge Companion to Literature and Climate, Cambridge, Cambridge University Press.
Keck, Frédéric, 2020, Signaux d’alerte: contagion virale, justice sociale, crises environnementales, Paris, Desclée de Brouwer.
Le Guin, Ursula K, [1985] 2019, Always Coming Home, New York, Library of America.
McWhir, Anne, 2002, « Mary Shelley’s Anti-Contagionism: “The Last Man” as “Fatal Narrative” », Mosaic, An Interdisciplinary Critical Journal 35 (2), 23-38.
Plumwood, Val, [1993] 2003, Feminism and the Mastery of Nature, London, Routledge.
Rosa, Hartmut, 2018, Résonance: une sociologie de la relation au monde, Traduit par Sacha Zilberfarb, Paris, la Découverte.
Serres, Michel, 1980, Le Parasite, Paris, B. Grasset.
Shelley, Mary, [1826] 1988, Le Dernier homme, Traduit par Paul Couturiau. Paris, Éd. du Rocher.
Tönnies, Ferdinand, [1887] 2001, Community and Civil Society, Édité par José, Harris, Cambridge, Cambridge University Press.
[1] Docteure en études Anglophones, CRESEM, Université de Perpignan.
[2] “at the scales of what one may call climatological time (that is, geological time expressed in long-term climatic trends, such as glaciation, which has led in part to the identification of geological epochs such as the Anthropocene) and climatological space (that is the web of meteorological, ecological, and geographical complexity within which individual humans live)” (Johns-Putra, 2022, p. 283).
[3] Le terme « écoféminisme » a été créé en 1974 par l’écrivaine française Françoise d’Eaubonne dans son ouvrage Le féminisme ou la mort.
[4] Mary Shelley n’est pas la première autrice à traiter le motif du « dernier homme », comme en attestent plusieurs œuvres du début du XIXe siècle explorant ce thème dans un contexte post-apocalyptique. Parmi elles, on trouve Le Dernier Homme (1805) de Cousin de Grainville, le poème Darkness (1816) de Lord Byron et The Last Man (1823) de Thomas Campbell. Toutefois, Shelley propose une approche originale en mettant en contraste l’extinction progressive de l’humanité avec la régénération de la nature. Cette vision se distingue des représentations antérieures, où la disparition de l’homme s’accompagne généralement d’une destruction cosmique ou divine de l’univers naturel.