Les expressions idiomatiques dans l’œuvre de Mo Yan :
une approche éco-traductologique
Qiujuan Zhou[1]
Introduction
Puisque la création littéraire est souvent envisagée comme « une pratique étroitement liée à un contexte de production et de circulation, et surtout comme une pratique qui fait interagir des formes linguistiques fluctuantes avec un contenu socialement marqué » (Boughanem et Benaldi, 2021), les œuvres littéraires peuvent représenter un corpus significatif pour l’étude de la diversité socioculturelle, alors que les phénomènes linguistiques qui s’y manifestent, notamment les formes linguistiques non standard telles que le dialecte, les expressions idiomatiques, constituent un intermédiaire linguistique pour ce travail.
En nous inspirant de la pensée écolinguistique[2], nous comprenons que l’usage de formes linguistiques non standard peut être influencé par leur éco-environnement. Les phénomènes linguistiques en littérature se trouvent ainsi dans un grand éco-environnement qui se compose de deux écosystèmes distincts : le premier lié à l’auteur et le second lié aux personnages. Ces deux systèmes interagissent sur les plans social, culturel et linguistique, en s’adaptant mutuellement à travers ces dimensions. Par ailleurs, les phénomènes linguistiques observés dans l’écosystème reflètent les caractéristiques linguistiques et culturelles du système 1, tout en les préservant et en les renouvelant de manière spécifique adaptée au système 2. Une œuvre littéraire riche en diversité linguistique ressemble à un réservoir dynamique, où se rencontrent et s’entrelacent des éléments issus de l’éco-environnement linguistique de l’auteur et des personnages. Cela permet au lecteur de découvrir ou de revisiter la socio-culture que les formes linguistiques incarnent.
Cependant, dans la pratique sociale de la communication interculturelle, ce langage non standard, notamment les expressions idiomatiques, en raison de l’« impossibilité de les traduire analytiquement » (Pergnier, 1980) due à la forme complexe et aux connotations culturelles, tend à être affaibli, voire ignoré. Cela conduit cette forme du langage à devenir un fait linguistique marginal au sein de son écosystème linguistique. Face à la dégradation de l’équilibre écologique naturel, les chercheurs en linguistique et les praticiens de la traduction portent une attention particulière à l’écosystème linguistique et culturel sous différents angles, en préservant la diversité de langues et de cultures, afin de contribuer à la résonance avec la conservation de l’écologie naturelle. Dans la cadre de ce travail, je me propose de présenter d’abord comment le concept d’écologie se reflète dans la traduction ; ensuite j’aborderai la traduction des expressions idiomatiques dans les œuvres littéraires, en adoptant l’approche écologique, afin d’examiner le rôle des expressions dans le maintien de la diversité et la durabilité culturelles.
Approche de l’éco-traductologie et de l’éco-traduction
Si l’écologie impose de penser la langue avec ou dans l’environnement, il convient de remarquer que la traduction qui s’effectue autour de la langue possède également son caractère écologique (Newmark, 1988 ; Cronin, 2003 ; Hu, 2008). L’écologie de traduction (translation ecology) renvoie à un écosystème composé du texte original, de la langue source et de la langue cible, alors que la traduction est une activité de choix du traducteur pour s’adapter à l’équilibre de cet écosystème (Ibidem.). En lien avec la perspective écolinguistique qui prône l’harmonie au sein de l’environnement linguistique, favorisant ainsi une coexistence égale, un respect mutuel et un développement coopératif entre les langues, Cronin souligne que l’activité de traduction a un impact non seulement sur la société, mais également sur l’ensemble de l’écologie naturelle à travers les interactions linguistiques et culturelles. Selon lui, une véritable traduction écologique, ou une véritable écologie de la traduction, doit viser à préserver l’équilibre de l’écosystème linguistique et culturel (Cronin, 2003, p. 165-172).
Par ailleurs, en se basant sur le concept de l’écologie de la traduction, le chercheur chinois Hu Gengshen avance que « la traduction est une activité linguistique, cette activité fait partie de la culture, la culture est le résultat des activités humaines et les activités humaines font partie de la nature » (Hu Gengshen, 2004, p. 60-61). Il établit ainsi une chaîne logique de corrélations, qui illustre l’éco-environnement traductif, analogue à celui de l’écologie naturelle (Meng, 2019) :

Figure 1. L’éco-environnement traductif (Meng, 2019)
Cette image présente un écosystème qui est constitué par l’activité de traduction et les facteurs qui y sont liés. Il s’agit de la perspective de recherche de l’« éco-traductologie » (eco-translatology), présentée pour la première fois par Hu Gengshen au début de notre siècle. Elle se fonde sur la théorie de l’adaptation et la sélection, qui trouve son origine dans celle de l’évolution de Darwin. Dans le cadre des stratégies de traduction, l’écotraductologie souligne le fait que la traduction est un processus cyclique où le traducteur alterne l’adaptation et la sélection. Les principales méthodes consistent à opérer des conversions sur les dimensions linguistique, communicationnelle et culturelle, afin d’atteindre un équilibre d’éco-environnement traductif et une harmonie entre le texte source et le texte cible sur ces différents plans.
Il convient de noter que le chercheur indique, dès les premières phases de la construction théorique, que les recherches menées jusqu’alors n’ont pas réussi à expliquer la corrélation entre l’écosystème traductif et celui de la nature. C’est justement ce que regrettent les chercheurs occidentaux. Comme l’observe Paolo Magagnin, Hu articule de façon ambigüe l’écologie à la fois comme modèle conceptuel et comme but de l’activité traduisante et de la réflexion traductologique (Magagnin, 2020, p. 111‑124). En revanche, d’après Michael Cronin, « translation can be viewed as a renewable, a form of cultural and linguistic energy that can be recycled through different forms and that adds to rather than depletes the linguistic and cultural resources that a society has at its disposal. » (Cronin, 2017, p. 38) Dans son ouvrage récent, il aborde la traduction des recettes de nourritures, qui est étroitement liées à l’homme et à l’écologie naturelle, en partageant l’avis de la traductrice selon lequel « translators should stick as closely as possible to the original and if ideas for substitutions are being offered, the translator must explain why » (ibidem, p. 63) dans le but de préserver la diversité culturelle, un principe fondamental de la traduction écologique.
Par conséquent, nous avons l’intention d’essayer de relier les deux courants : l’éco-traduction selon Michael Cronin, soit toutes les formes de traduction en rapport avec la lutte pour le climat, et l’écotraductologie de Hu Gengshen, un cadre théorique guidant l’action de traduction. Il s’agit ainsi de joindre l’écologie de la traduction à celle des milieux naturels, plutôt que de se limiter à une simple analogie avec l’écosystème naturel. En d’autres termes, nous mettons en application la stratégie des trois dimensions de l’écotraductologie tout en ayant pour objectif de maintenir la diversité linguistique et culturelle. Voici un schéma illustrant la combinaison de ces deux courants et le processus traduisant du traducteur :

Figure 2. Le processus de traduction intégrant l’éco-traductologie et l’éco-traduction
Selon Stibbe, « in ecolinguistics in general, from traditional and indigenous cultures around the world. Within these cultures are a great multitude of stories, some of which may be invaluable in the reinvention of self and society in the transition to new ways of living and being. » (Stibbe, 2015, p. 193) Dans cette perspective, les expressions dialectales et idiomatiques semblent également revêtir une valeur écologique, dans la mesure où elles sont porteuses de la culture régionale et populaire. Leur conversation ou réutilisation dans la littérature constitue ainsi un moyen durable de préserver et de promouvoir les ressources linguistiques et culturelles locales. Par conséquent, l’application des théories de la traduction écologique à ces formes linguistiques dans la littérature présente un grand intérêt tant théorique que pratique. Nous nous intéressons aussi à examiner comment la traduction littéraire des expressions idiomatiques peut contribuer au maintien de l’équilibre écologique des langues et cultures dans le contexte de l’Anthropocène.
Étude des cas
Nous avons choisi Beaux seins belles fesses de Mo Yan, lauréat du prix Nobel en 2012, comme corpus de notre travail. Ce roman, mentionné particulièrement lors de la remise du prix, est considéré par l’auteur lui-même comme l’une des œuvres du courant réaliste, et comme son chef-d’œuvre. L’histoire se déroule dans la région natale de l’auteur, qui sert de son laboratoire linguistique et littéraire et lui offre une représentation dynamique de la culture populaire. Bien que le recours au langage populaire puisse sembler s’écarter de la langue écrite standard, elle représente, en réalité, le retour à un langage authentique qui est important pour l’éco-environnement linguistique. Nous avons sélectionné quelques passages du texte original illustrant l’emploi d’expressions idiomatiques, accompagnées de leurs traductions anglaises et françaises.
En nous fondant sur la théorie tridimensionnelle de l’éco-traductologie, nous analysons ces exemples et leurs traductions dans le but d’examiner si les stratégies employées par le traducteur résultent de « l’adaptation et de la sélection » et de proposer des méthodes de traduction éventuelles dans une perspective de l’équilibre écologique. Voici ci-dessous le premier :
1) Texte original :老金痴痴地笑着说:“吓着你了?干儿,别怕,女人身上,奶子是宝贝,但还有宝中之宝。心急吃不了热豆腐,你起来,我好好拾掇拾掇你。” (Chapitre 48 p. 489)
Traduction française : « De quoi as-tu peur ? lui demanda-t-elle. Mon filleul, il ne faut pas avoir peur, sur le corps d’une femme, les seins sont des trésors, mais il y a aussi le trésor des trésors. L’impatience empêche de manger le fromage de soja brûlant, lève-toi, je vais te préparer comme il faut. » (Chapitre 48 p. 706)
Le proverbe signifie littéralement : « être pressé ne permet pas de manger du tofu chaud ». Son sens figuré suggère qu’il est nécessaire d’être patient pour atteindre des résultats satisfaisants. Bien que la locutrice semble s’adresser à son interlocuteur, le message est en réalité destiné à elle-même, exprimant son désir pressant de partager l’intimité des corps avec lui. D’un point de vue de la communication, l’auteur utilise ce proverbe pour illustrer les sentiments de la locutrice envers son interlocuteur ainsi que la relation entre ces deux personnages, en créant un effet à la fois humoristique et métaphorique. La stratégie littérale de la traduction « L’impatience empêche de manger le fromage de soja brûlant » est parvenue à transmettre ce message.
Il s’agit d’un proverbe dépourvu de sujet explicite, qui peut pourtant se comprendre par le contexte. Sa structure fixe est une caractéristique commune aux proverbes dans toutes les langues. Compte tenu des différences entre les systèmes linguistiques des deux langues, la reproduction de la structure formelle s’avère presque impossible. Sous le plan linguistique, le traducteur adopte la méthode littérale en respectant la structure de l’original.
En ce qui concerne la dimension culturelle, le tofu est originaire de Chine, les Chinois connaissent bien la consommation du tofu. C’est un aliment délicat qui nécessite d’une fabrication et un temps de préparation spécifiques. Dans la traduction française, le « fromage de soja » est peu compris comme Tofu, parce qu’il n’est pas techniquement un fromage. Cette traduction peut provoquer un malentendu et permet aux lecteurs d’ignorer le lien de ce proverbe avec cet aliment typique chinois. En l’occurrence la translittération avec une petite note d’explication éventuelle sur la fabrication du tofu pourrait être utile pour transmettre la culture alimentaire.
Un autre exemple relevant du folklore chinois :
2) Texte original : 婆婆把几颗花生塞到她手里,教她说:“花生花生花花生,有男有女阴阳平。” (Chapitre 2 p. 8)
Traduction française : La belle-mère lui fourra dans la main quelques arachides et lui fit encore répéter : « Cacahouète, cacahouète, cacacahouète, garçon ou fille, yin et yang se complètent. » (Chapitre 2 p. 20)
Ce proverbe est facile à comprendre selon le contexte, même son sens littéral. La belle-mère espère que sa belle-fille donne naissance à un garçon en lui apprenant cette expression incantatoire. Cela présente une perception profondément ancrée de l’époque au sujet de la préférence pour les garçons. Sur le plan communicatif, la méthode de traduction littérale adoptée par le traducteur permet de transmettre le message que les personnages sont désireux d’un héritier masculin.
Ce proverbe se caractérise par un jeu de mots homophonique, une structure antithétique. Le traducteur tente de recréer une rime, comme « εt », pour compenser l’effet phonétique de l’original : « Cacahouète, cacahouète, cacacahouète, yin et yang se complètent » ; surtout cacacahouète en français, la répétition de la syllabe « ca » produit un rythme qui imite, dans une certaine mesure, l’effet du texte original. D’un point de vue de la linguistique, les techniques employées par le traducteur – la traduction littérale, la translittération et le calque formel – contribuent à la restitution structurale de l’expression originale.
Les éléments culturels du proverbe renvoient à huasheng花生 (cacahouète), qui symbolise la prospérité en raison de son rendement élevé et une large progéniture en raison du mot « sheng 生» qui porte le sens de « naissance » dans le folklore, ainsi qu’à Yin Yang : qui ne sont pas étrangers pour le lecteur cible, cependant, une note d’explication en paratexte serait bénéfique.[3] Dans la traduction, le mot huasheng est rendu littéralement par « cacahouète », alors que yin yang est transcrit phonétiquement, sans explication sur leurs connotations culturelles et sur le lien entre cacahouète et naissance.
Le troisième exemple :
3) Texte original : 耿莲莲笑嘻嘻地说:“老东西,咱们骑驴看唱本,走着瞧。”(Chapitre 50 p. 511)
Traduction française : « Espèce de vieux débris, dit Geng Lianlian avec une grimace, on verra laquelle de nous deux aura le dernier mot. » (Chapitre 48 p. 745)
L’expression signifie littéralement « regarder un livret tout en chevauchant un âne, on verra en avançant » et au sens figuré, elle renvoie à l’idée d’attendre de voir comment les choses évoluent ou se concluent. La seconde partie de l’expression est facilement compréhensible, mais l’enjeu principal réside dans la transmission de son effet humoristique dans le contexte, reflétant l’attitude confiante de la locutrice et son mépris pour son interlocuteur. D’un point de vue communicatif, le traducteur choisit une approche plus libre et le message est efficacement transmis.
Le xiehouyu 歇后语 (expression en suspens) est une forme linguistique unique au chinois, caractérisée par une première partie descriptive et une seconde partie explicative, souvent basée sur des jeux de mots (par raisonnement logique ou homophonie) (Wen Duanzheng, 2005, p. 23). Ces expressions ont fréquemment un effet humoristique. Dans certains contextes, il est courant de n’énoncer que la première partie et de permettre à l’interlocuteur d’en déduire le sens implicite, d’où le nom « expression en suspens ». Apparemment, la traduction n’a pas conservé la structure formelle de l’expression avec la méthode libre.
L’origine de l’expression reste incertaine, mais elle pourrait provenir d’anciens récits ou de dialogues des pièces de théâtre de l’époque Yuan. Elle reflète l’appréciation des anciens Chinois pour les livrets et le théâtre, ainsi que leurs pratiques de divertissement au quotidien. En négligeant la spécificité formelle de l’expression originale et son contexte culturel, la traduction n’est donc pas parvenue à maintenir la diversité de forme linguistique et culturelle.
Continuons avec les exemples suivants où se trouvent deux ou plusieurs expressions idiomatiques :
4) Texte original : 这简直是现世报,六月债,还得快,种瓜得瓜,种豆得豆,木匠戴枷,自作自受。(Chapitre 53 p. 556)
Traduction française : Dette de juin n’attend point, on récolte ce qu’on a semé, la brique soulevée retombe sur les pieds, la gangue qu’il a fabriquée le menuisier doit lui-même porter… (Chapitre 53 p. 807)
Le locuteur commence par une plainte concernant la rapidité avec laquelle les conséquences se manifestent, avant de reconnaître que la situation résulte de ses propres erreurs, et finit par se résigner à accepter la réalité avec fatalisme. La première expression fait référence au mois d’août du calendrier lunaire, période de la fête des récoltes pour les paysans chinois, et évoque l’idée que les dettes contractées en juin peuvent être remboursées peu après la moisson, illustrant ainsi la promptitude des conséquences. La deuxième expression, en lien avec les cultures courantes du pays, véhicule l’idée selon laquelle chaque action entraîne des effets correspondants. La troisième renvoie à un menuisier qui fabrique un joug, il finit par le porter lui-même, signifiant qu’il doit assumer les conséquences de ses propres actes. Sur le plan communicatif, l’usage de ces différentes expressions reflète une progression émotionnelle chez le locuteur, de la réticence à l’acceptation. Les procédés d’équivalence sémantique et d’ajout d’équivalents sémantiques utilisés par le traducteur restituent efficacement le sens contextuel du texte.
Cette phrase intègre deux expressions en suspens et un proverbe tout en maintenant des rimes finales harmonieuses (« zhai et kuai », « gua et jia », « dou et shou »). La traduction française réussit à recréer des rimes pour atteindre un effet similaire, avec des paires telles que « juin et point », ou « semé et pieds », et « fabriquée et porter ». La dimension linguistique est plus ou moins bien rendue.
Concernant l’aspect culturel, ce sont des expressions figées liées soit à la culture agricole chinoise, soit à un instrument de châtiment de l’ancien empire chinois, le « joug de bois », un dispositif en bois, placé autour du cou des prisonniers. Les équivalents choisis par le traducteur sont dépourvus de connotations culturelles marquées dans la langue cible. Et la méthode littérale met quand même en relief l’effet de défamiliarisation propre au texte original. Cependant, cette approche ne rend pas toujours pleinement les éléments culturels du texte source. Des références comme « dette de juin », peuvent ainsi rester obscure pour les lecteurs non familiers du contexte culturel d’origine.
S’il diversifie les méthodes de traduction dans l’exemple précédent, le traducteur recourt à la traduction littérale pour celui en-dessous :
5) Texte original : 皮包男人说:“你太年轻了,跟你说不明白。” 夹克衫说:“老黄老黄, 不要倚老卖老,也不要打肿脸充胖子,倒了架子就得沾肉,允许农民跑买卖发财,这可是你们那个镇长当众宣读的红头文件。”(Chapitre 46 p. 467)
Traduction française : – Tu es trop jeune, dit l’homme à la serviette de cuir, tu ne risques pas de comprendre. – Vieux Huang, Vieux Huang, dit le blouson, vous ne devez pas écraser les autres avec votre expérience, ni vous frapper le visage pour passer pour un joufflu. Quand l’étagère est tombée, la viande est sale. Permettre aux paysans de s’enrichir en faisant du commerce, c’est ce que dit l’important document que votre chef de bourg a lu en public. (Chapitre 46 p. 675)
Dans cet extrait, l’objectif communicatif de « le blouson » est de contre-attaquer « l’homme à la serviette de cuir » avec sarcasme et de lui donner un avertissement sévère, en utilisant des expressions imagées pour souligner son absurdité et les conséquences de son entêtement.
La première expression de l’extrait signifie littéralement : « se faire enfler la joue pour faire semblant d’être gros », selon le contexte, elle exprime l’idée de « faire semblant d’être riche et puissant au prix d’une souffrance ». L’image littérale est rendue avec la traduction « ni vous frapper le visage pour passer pour un joufflu », mais la force sarcastique est un peu perdue. La seconde expression signifie littéralement que quand l’étagère est tombée, la viande va se salir. Elle est utilisée dans ce contexte pour dire que si les paysans ne peuvent pas faire fortune (ce qui revient à faire s’effondrer l’étal de l’autorité du cadre), l’économie de la ville tout entière en souffrira, et les réalisations, les taxes du gouvernement local en subiront les conséquences. La traduction a rendu le lien de cause à effet de l’original.
Contrairement à l’expression en suspens, les deux expressions figées de cet extrait n’ont pas une structure syntaxique particulière. Une traduction littérale peut plus ou moins restituer la structure. Pourtant, d’un point de vue de la sémantique, elle risque d’être floue pour le lectorat cible.
Concernant la dimension culturelle, l’image culturelle du « visage gonflé » (face) comme symbole de richesse et de prospérité n’existe pas en français. La traduction littérale crée un non-sens culturel. Le concept de « face » (mianzi), culturellement capital en Chine, est perdu. La combinaison de la méthode littérale et de l’équivalence sémantique pourrait rendre les expressions plus compréhensives pour le lecteur cible, par exemple, il existe en français l’expression « jouer les gros bras » pour dire « faire semblant d’être puissant ». Ainsi, la traduction est linguistiquement compréhensible dans son ensemble, mais culturellement infidèle et communicativement faible. Elle ne permet pas à un locuteur francophone de comprendre la finesse du sarcasme, ou les concepts culturels chinois sous-jacents (perte de la face).
Conclusion
Les analyses ci-dessus révèlent, d’une part, que du point de vue de la traduction écologique, la traduction des expressions idiomatiques dans les œuvres littéraires s’apparente à une transplantation de contenu culturel et linguistique. D’autre part, le traducteur est davantage orienté vers les dimensions linguistique et communicative, en tenant compte de la structure formelle et du sens contextuel. Les stratégies de traduction adoptées incluent la méthode littérale, libre, la translittération et la traduction littérale, l’ajout d’informations et l’équivalence sémantique alors que la dimension culturelle est plus ou moins ignorée. Ces analyses, effectuées selon les trois dimensions, permettent de conclure que, sous l’angle de la préservation de la diversité linguistique et culturelle, les méthodes de compensation semblent nécessaires, telles que le paratexte incluant des notes explicatives, le mélange des méthodes littérale et libre. Dans la pratique de la traduction, le traducteur doit choisir la stratégie la plus adaptée aux caractéristiques du texte original.
Par ailleurs, la combinaison de l’éco-traduction de Cronin et de l’éco-traductologie de Hu permet de maintenir autant que possible l’équilibre global entre les dimensions linguistique, culturelle et communicative, tout en favorisant la préservation de la diversité culturelle et linguistique. Comme le souligne Cronin, « The translation is a line of movement that feels its way through language and culture, a form of linguistic and cultural wayfaring. » (Cronin 2017, p. 64) L’écologie de la traduction ou traduction écologique encourage également à prêter attention aux expressions idiomatiques qui sont liées à la nature, à l’écologie et qui peuvent inspirer des comportements écologiques dans différentes cultures, ainsi qu’à amener les traducteurs à privilégier certains types de textes (des œuvres classiques, ou des textes fortement ancrés dans la culture locale) pour promouvoir une meilleure compréhension des cultures marginalisées.
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[1] Docteure en études chinoises, ReSO, Université de Montpellier Paul-Valéry, zhouqiujuan1233@gmail.com
[2] Les écolinguistes soutiennent que la variation des langues est influencée par divers paramètres environnementaux, qui sont liés aux données linguistiques, aux circonstances communicationnelles des locuteurs, ainsi qu’à l’ensemble complexe des caractéristiques socio-économiques et socioculturelles de la communauté linguistique. En d’autres termes, la langue évolue de manière adaptative en interaction avec la nature et l’environnement socio-écologique (Haugen 1971 ; Lechevrel 2008 ; Léonard 2017).
[3] Selon le taoïsme, le yin et le yang représentent les forces complémentaires : le féminin et le masculin, le sombre et le clair, le vieux et le jeune. Tout passe du yin au yang, et se forme en une nouvelle harmonie à travers leur interaction mutuelle. Néanmoins, les gens peu éduqués et qui n’y connaissent rien sur l’idéologie du taoïsme interprètent mal ce concept en le rapportant directement à la naissance des enfants.