N°7 / Démocraties en Transition

Lecture écopoétique des œuvres de Marguerite Yourcenar et de Annie Ernaux : transmettre une nouvelle vision du vivre ensemble vers une transformation écologique et sociale

Stécy BOUCHET-CHETAILLE

Abstract

L’écriture de soi - conformément au modèle antique du « souci de soi » analysé par Michel Foucault - est au cœur d'un processus actif de formation et de transformation de notre rapport au monde. Les récits autobiographiques de Annie Ernaux et Marguerite Yourcenar s’inscrivent dans cette tradition ; le retour à soi n’est pas un repli narcissique ou solipsiste mais une ouverture vers un partage d’expériences sensibles. Il ne s’agit plus seulement de parler de soi mais d’engager une réflexion générale sur le monde. 

En pratiquant une forme d’écriture de soi transpersonnelle et impliquée, Annie Ernaux et Marguerite Yourcenar interrogent nos manières de vivre en société, elles s’insurgent contre toutes les formes de domination et refusent de se soumettre à des normes imposées. Elles témoignent de leur refus du modèle anthropocentrique fondé sur le dualisme et l’exploitation des humains et non humains. La lecture écopoétique de leurs œuvres permet de mettre au jour une nouvelle vision du politique et du bien vivre ensemble dans l’interdépendance et le souci de soi, des Autres, des animaux et du monde. 

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<h2>Lecture &eacute;copo&eacute;tique des &oelig;uvres de&nbsp;Marguerite Yourcenar&nbsp;et de Annie Ernaux&nbsp;: transmettre une nouvelle vision du vivre ensemble&nbsp;vers une transformation &eacute;cologique et sociale</h2> <p>St&eacute;cy Bouchet-Chetaille<strong><a href="#_ftn1" name="_ftnref1" title=""><span style="color:#2980b9;">[1]</span></a></strong></p> <p style="margin-left: 160px;"><em>&laquo;&nbsp;Vanit&eacute; des vanit&eacute;s nous nous prenions pour le soleil ! Or nous devons aujourd&#39;hui, dans la r&eacute;alit&eacute; de notre existence, nous d&eacute;centrer. Bout&eacute; hors du centre, le narcissisme humain subit une nouvelle humiliation [&hellip;]. Nous vivions du monde et des vivants, comme pr&eacute;dateurs ou parasites, nous devons devenir des symbiotes&nbsp;&raquo;. </em>Michel Serres,<em>&nbsp;</em><a name="_Hlk183119964">[1990]2018,&nbsp;</a>p.8.</p> <p>Si la crise &eacute;cologique est une crise sensible<strong><a href="#_ftn2" name="_ftnref2" title=""><span style="color:#2980b9;">[2]</span></a><span style="color:#2980b9;">&nbsp;</span></strong>de notre relation aux &eacute;cosyst&egrave;mes,&nbsp;le milieu vivant auquel nous appartenons,&nbsp;le d&eacute;tour par l&rsquo;art et la lecture d&rsquo;auteur.e.s qui expriment leur &eacute;merveillement, leur compassion et leur souci des humains et plus qu&rsquo;humains&nbsp;&nbsp;devient n&eacute;cessaire.&nbsp;La lecture &eacute;copo&eacute;tique des &oelig;uvres de Annie Ernaux et de Marguerite Yourcenar permet&nbsp;de mettre au jour de nouveaux r&eacute;cits fondateurs constitu&eacute;s autour des notions de bien vivre, du souci de soi, des autres et du monde, dans la perspective de l&rsquo;&eacute;thique du&nbsp;<em>care</em>&nbsp;envisag&eacute;e comme forme d&rsquo;attention&nbsp;&agrave; la vuln&eacute;rabilit&eacute;<strong><a href="#_ftn3" name="_ftnref3" title=""><span style="color:#2980b9;">[3]</span></a></strong>. La perspective de lecture &eacute;copo&eacute;tique doit favoriser une prise de conscience des enjeux &eacute;cologiques et soci&eacute;taux actuels, le constat de l&rsquo;acc&eacute;l&eacute;ration de la d&eacute;gradation environnementale avec l&rsquo;av&egrave;nement du capitalisme.&nbsp;&nbsp;Nous sommes entr&eacute;s dans une nouvelle &eacute;poque g&eacute;ologique nomm&eacute;e anthropoc&egrave;ne ou capitaloc&egrave;ne<strong><a href="#_ftn4" name="_ftnref4" title=""><span style="color:#2980b9;">[4]</span></a></strong>&nbsp;(Moore, 2020&nbsp;;&nbsp;Haraway, 2016), termes qui d&eacute;signent les transformations provoqu&eacute;es par l&rsquo;activit&eacute;&nbsp;humaine, le d&eacute;veloppement industriel intensif et l&rsquo;exploitation des ressources naturelles. La prise de position de l&rsquo;&eacute;copo&eacute;tique s&rsquo;inscrit dans un d&eacute;sir de voir pers&eacute;v&eacute;rer la vie des &ecirc;tres humains et non-humains sur Terre. L&rsquo;humanit&eacute; doit cesser de d&eacute;truire son habitat,&nbsp;l&rsquo;<em>o&iuml;kos</em>&nbsp;&ndash; la maison commune &ndash; s&rsquo;engager vers une &eacute;conomie d&eacute;carbon&eacute;e et envisager l&rsquo;avenir par le prisme de la d&eacute;croissance (Latouche, 2006&nbsp;; Parrique 2022). L&rsquo;&eacute;copo&eacute;tique permet de penser ensemble l&rsquo;&laquo;&nbsp;&nbsp;axe politique&nbsp;&raquo;&nbsp;et l&rsquo; &laquo;&nbsp;axe po&eacute;tologique&nbsp;&raquo; selon Jean-Christophe Cavallin :&nbsp;&nbsp;&nbsp;&laquo; L&rsquo;&eacute;copo&eacute;tique s&rsquo;inscrit dans le cadre plus g&eacute;n&eacute;ral d&rsquo;une &eacute;cologie litt&eacute;raire qui prendrait pour objet les interactions entre th&eacute;orie litt&eacute;raire, production des textes et souci du terrestre&raquo;.&nbsp;Il s&rsquo;agit de se lib&eacute;rer du mod&egrave;le anthropocentr&eacute;,&nbsp;de sortir de la logique cart&eacute;sienne qui pose l&rsquo;homme comme &laquo;&nbsp;ma&icirc;tre et possesseur de la nature&nbsp;&raquo; pour repenser nos liens d&rsquo;interd&eacute;pendance, &agrave; l&rsquo;&eacute;chelle locale et globale, pour une transformation du mod&egrave;le &eacute;conomique, &eacute;cologique et social.&nbsp;&nbsp;Comme le note Pierre Schoentjes qui d&eacute;finit l&rsquo;&eacute;copo&eacute;tique litt&eacute;raire en France, &laquo;&nbsp;les textes n&#39;oublient jamais de montrer comment les probl&egrave;mes environnementaux ont partie li&eacute;e avec les injustices sociales, le sort des animaux, les rapports nord-sud, l&#39;immigration, la sant&eacute; publique, la violence envers les femmes, la mani&egrave;re de penser l&#39;appartenance &agrave; une communaut&eacute; &raquo; (Schoentjes, 2020).&nbsp;&nbsp;L&rsquo;&eacute;criture &eacute;copo&eacute;tique est ancr&eacute;e dans l&rsquo;exp&eacute;rience ph&eacute;nom&eacute;nologique d&rsquo;un sujet qui t&eacute;moigne de son souci&nbsp;d&rsquo;agir &ndash;&nbsp;<em>poiein</em> -&nbsp;pour pr&eacute;server l&rsquo;habitabilit&eacute; de&nbsp;l&rsquo;o&iuml;kos, notre biosph&egrave;re.&nbsp;En partageant leurs exp&eacute;riences de vie et leur regard sensible sur le monde, Annie Ernaux et Marguerite Yourcenar nous invitent &agrave; penser une nouvelle mani&egrave;re de bien vivre ensemble. Il s&rsquo;agit de sortir des mod&egrave;les patriarcaux de comp&eacute;tition et de domination, d&rsquo;imaginer des soci&eacute;t&eacute;s fond&eacute;es sur une pratique &eacute;thique et politique du &laquo;&nbsp;<em>care</em>&nbsp;&raquo;&nbsp;et penser le lien intrins&egrave;que d&rsquo;interd&eacute;pendance entre vivants et non vivants par la conscience de notre vuln&eacute;rabilit&eacute; commune.&nbsp;Marguerite Yourcenar, premi&egrave;re femme &eacute;lue &agrave; l&rsquo;Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise en 1980 et Annie Ernaux premi&egrave;re &eacute;crivaine fran&ccedil;aise prix Nobel de litt&eacute;rature en 2022, ont en commun la pratique d&rsquo;une &eacute;criture de soi d&eacute;centr&eacute;e et impliqu&eacute;e qui s&rsquo;&eacute;loigne du mod&egrave;le autobiographique traditionnel&nbsp;pour s&rsquo;inscrire dans la tradition antique du souci de soi -&nbsp;l&rsquo;<em>epimeleia heautou</em>&nbsp;en grec - analys&eacute;e par Michel Foucault. L&rsquo;&eacute;criture&nbsp;constitue un point de d&eacute;part vers un questionnement ontologique, &eacute;thique et politique.&nbsp;&nbsp;Ce retour &agrave; soi n&rsquo;est donc pas un acte solipsiste, individualiste&nbsp;;&nbsp;il est l&rsquo;occasion d&rsquo;une r&eacute;flexion critique pour &laquo;&nbsp;se d&eacute;faire de toutes les mauvaises habitudes, de toutes les opinions fausses qu&rsquo;on peut recevoir de la foule, ou des mauvais ma&icirc;tres, mais aussi des parents et de l&rsquo;entourage. D&eacute;sapprendre (<em>de-discere</em>) est une des t&acirc;ches importantes de la culture de soi. &raquo; (Foucault, 2001,&nbsp;p. 476).&nbsp;Moins connu que le c&eacute;l&egrave;bre&nbsp;<em>Connais-toi toi-m&ecirc;me</em>&nbsp;qui en est le pendant &ndash;&nbsp;l&rsquo;<em>epimeleia heautou</em>&nbsp;invite &agrave; convertir son regard pour le reporter &laquo;&nbsp;de l&rsquo;ext&eacute;rieur, vers soi-m&ecirc;me&nbsp;&raquo; afin d&rsquo;apprendre &agrave; se gouverner pour pouvoir agir dans la Cit&eacute;. Les pratiques antiques de souci de soi - par l&rsquo;&eacute;criture, la m&eacute;ditation, le dialogue - permettent d&rsquo;interroger son rapport au monde comme le note Michel Foucault&nbsp;: &laquo;&nbsp;L&rsquo;<em>epimeleia heautou</em>,&nbsp;c&rsquo;est une attitude &agrave; l&rsquo;&eacute;gard de soi, &agrave; l&rsquo;&eacute;gard des autres, &agrave; l&rsquo;&eacute;gard du monde. Une certaine mani&egrave;re d&rsquo;envisager les choses, de se tenir dans le monde, de mener des actions, d&rsquo;avoir des relations avec autrui.&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>., p.17). On se soucie de soi d&rsquo;abord et surtout pour apprendre &agrave; se soucier correctement des autres et agir pour la communaut&eacute;. Il s&rsquo;agit, par l&rsquo;&eacute;criture, de se former, se transformer pour transmettre une nouvelle mani&egrave;re de vivre ensemble et s&rsquo;opposer &agrave; ce qui ne para&icirc;t ni juste ni l&eacute;gitime tels les violences faites aux animaux, la destruction des &eacute;cosyst&egrave;mes, l&rsquo;extractivisme, la production irraisonn&eacute;e ou le fonctionnement de la soci&eacute;t&eacute; de consommation qui accro&icirc;t les in&eacute;galit&eacute;s sociales en accentuant le d&eacute;r&egrave;glement climatique.</p> <p>&nbsp;A travers la lecture &eacute;copo&eacute;tique des r&eacute;cits autobiographiques&nbsp;<em>Le Labyrinthe du monde</em>&nbsp;de Marguerite Yourcenar et&nbsp;<em>Les Ann&eacute;es&nbsp;</em>de Annie Ernaux, nous montrerons que&nbsp;le retour &agrave; soi n&rsquo;est qu&rsquo;une &eacute;tape, un passage du souci de soi au souci du monde, vers la transmission d&rsquo;une exp&eacute;rience sensible de l&rsquo;alt&eacute;rit&eacute; dans sa plus grande diversit&eacute;, humaine et non humaine.&nbsp;&nbsp;</p> <h3>De soi au monde</h3> <p>Annie Ernaux pr&eacute;sente sa pratique d&rsquo;&eacute;criture de soi comme le lieu d&rsquo;un partage d&rsquo;exp&eacute;riences sensibles.&nbsp;Le &laquo;&nbsp;je&nbsp;&raquo; transpersonnel&nbsp;n&rsquo;a de sens que s&rsquo;il peut &ecirc;tre transpos&eacute; en un &laquo;&nbsp;nous&nbsp;&raquo;, un &laquo;&nbsp;on&nbsp;&raquo; dans une perspective qui n&rsquo;est pas &eacute;gocentr&eacute;e mais universelle&nbsp;:&nbsp;&laquo;&nbsp;Le<em>&nbsp;je</em>&nbsp;que j&rsquo;utilise me semble une forme impersonnelle, &agrave; peine sexu&eacute;e, quelquefois m&ecirc;me plus une parole de &laquo;&nbsp;l&rsquo;autre&nbsp;&raquo; qu&rsquo;une parole de &laquo;&nbsp;moi&nbsp;&raquo;&nbsp;: une forme transpersonnelle, en somme &raquo; (Ernaux, 1993).&nbsp;Le souci de soi n&rsquo;est donc qu&rsquo;un passage vers la compr&eacute;hension des autres et du monde.&nbsp;&nbsp;Lorsque Annie Ernaux compose sa grande fresque&nbsp;<em>Les&nbsp;Ann&eacute;es</em>&nbsp;qui retrace sa vie des ann&eacute;es&nbsp;40 &agrave; 2006,&nbsp;elle&nbsp;pr&eacute;cise son choix de ne pas utiliser le pronom &laquo;&nbsp;je&nbsp;&raquo;&nbsp;: &laquo;&nbsp;Ce ne sera pas un travail de rem&eacute;moration, tel qu&rsquo;on l&rsquo;entend g&eacute;n&eacute;ralement, visant &agrave; la mise r&eacute;cit d&rsquo;une vie, &agrave; une explication de soi.&nbsp;Elle ne regardera en elle-m&ecirc;me que pour y retrouver le monde [&hellip;]&nbsp;&raquo; (Ernaux, 2008, p. 239).&nbsp;La mise &agrave; distance du&nbsp;<em>je&nbsp;</em>et le choix d&rsquo;une diffraction &eacute;nonciative, avec l&rsquo;utilisation des pronoms &laquo;&nbsp;elle&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;nous&nbsp;&raquo; et &laquo;&nbsp;on&nbsp;&raquo;, lui permettent d&rsquo;&eacute;voquer ses exp&eacute;riences intimes tout en s&rsquo;incluant dans une totalit&eacute; ind&eacute;finie, &laquo;&nbsp;le mouvement d&rsquo;une g&eacute;n&eacute;ration (<em>ibid</em>., p. 179).&nbsp;Ce r&eacute;cit qu&rsquo;Annie Ernaux pr&eacute;sente comme &laquo;&nbsp;une sorte d&rsquo;autobiographie impersonnelle&nbsp;&raquo;&nbsp;(<em>ibid</em>.,&nbsp;2008, p.240)&nbsp;met ainsi en sc&egrave;ne le sujet &laquo;&nbsp;elle&nbsp;&raquo; travers&eacute;e par un temps commun, d&eacute;positaire d&rsquo;une m&eacute;moire collective.&nbsp;&nbsp;Le&nbsp;<em>moi&nbsp;</em>se fond dans un &laquo;&nbsp;nous&nbsp;&raquo;, comme elle le note dans l&rsquo;<em>Atelier noir</em>&nbsp;: &laquo;&nbsp;Or, quand j&rsquo;&eacute;cris vraiment, je m&rsquo;aper&ccedil;ois que je n&rsquo;ai pas de moi, que je suis semblable aux autres&nbsp;&raquo;&nbsp;(Ernaux, 2022, p. 54). &nbsp; De m&ecirc;me, dans les fragments qui constituent le&nbsp;<em>Journal du dehors</em>,&nbsp;un journal extime<strong><a href="#_ftn5" name="_ftnref5" title=""><span style="color:#2980b9;">[5]</span></a></strong>,&nbsp;son regard se d&eacute;centre pour se concentrer sur des figures marginales ou consid&eacute;r&eacute;es comme mineures - des sans-domiciles fixes, des employ&eacute;s de supermarch&eacute;s, des habitants de la banlieue de Cergy o&ugrave; vit toujours Annie Ernaux - avec la certitude que &laquo;&nbsp;Notre<em>&nbsp;vrai moi</em> n&#39;est pas&nbsp;tout entier en&nbsp;<em>nous</em>&nbsp;<strong><a href="#_ftn6" name="_ftnref6" title=""><span style="color:#2980b9;">[6]</span></a></strong>&raquo;.&nbsp;C&rsquo;est la conscience de la vuln&eacute;rabilit&eacute; d&rsquo;autrui qui suscite son envie d&rsquo;&eacute;crire&nbsp;&laquo;&nbsp;ce qui d&rsquo;une mani&egrave;re ou d&rsquo;une autre, provoquait en moi une &eacute;motion, un trouble ou de la r&eacute;volte.&nbsp;&raquo; (Ernaux,&nbsp;1993,&nbsp;p. 499).&nbsp;Son engagement contre toutes les&nbsp;formes de domination la rend attentive aux cons&eacute;quences des politiques d&rsquo;extraction et de productions intensives qui d&eacute;truisent les &eacute;cosyst&egrave;mes comme en t&eacute;moigne sa r&eacute;cente prise de position en faveur du mouvement les Soul&egrave;vements de la terre<strong><a href="#_ftn7" name="_ftnref7" title=""><span style="color:#2980b9;">[7]</span></a></strong>. Dans son r&eacute;cit&nbsp;<em>Les Ann&eacute;es</em>, elle d&eacute;voile les rouages de la&nbsp;soci&eacute;t&eacute; de consommation et signale que les enjeux environnementaux, sociaux, politiques et &eacute;conomiques sont intimement li&eacute;s&nbsp;; les incitations des industriels &agrave; consommer toujours plus contribuent &agrave; l&rsquo;&eacute;puisement des ressources de la Terre en renfor&ccedil;ant les in&eacute;galit&eacute;s sociales.&nbsp;&nbsp;L&rsquo;&eacute;criture de soi est toujours li&eacute;e au souci des autres et du monde&nbsp;; le mouvement centrip&egrave;te - le retour aux sources du&nbsp;moi&nbsp;- pr&eacute;c&egrave;de un mouvement centrifuge, de dissolution dans la vie des Autres.&nbsp;On observe ce m&ecirc;me mouvement de &laquo;&nbsp;vaporisation du moi<strong><a href="#_ftn8" name="_ftnref8" title=""><span style="color:#2980b9;">[8]</span></a></strong>&nbsp;&raquo; dans l&rsquo;&eacute;criture du triptyque autobiographique&nbsp;<em>Le Labyrinthe du monde</em><strong><a href="#_ftn9" name="_ftnref9" title=""><span style="color:#2980b9;">[9]</span></a></strong>&nbsp;de Marguerite Yourcenar puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit&nbsp;de se penser &laquo; soi-m&ecirc;me comme un autre &raquo; : &laquo; Ma propre existence, si j&rsquo;avais &agrave; l&rsquo;&eacute;crire, serait reconstitu&eacute;e par moi du dehors, p&eacute;niblement, comme celle d&rsquo;un autre &raquo; (Yourcenar, 1977 p. 526). L&rsquo;&eacute;criture d&eacute;centr&eacute;e d&rsquo;un&nbsp;<em>moi&nbsp;</em>qu&rsquo;elle envisage comme une entit&eacute; changeante et universelle s&rsquo;inscrit dans la perspective de la philosophie bouddhiste qui l&rsquo;inspire : &laquo; je ne crois pas &agrave; la personne en tant qu&rsquo;entit&eacute; [&hellip;]je crois &agrave; des confluences de courants, des vibrations si vous voulez, qui constituent un &ecirc;tre. Mais celui-ci se d&eacute;fait et se refait continuellement &raquo; (Yourcenar,&nbsp;2002,&nbsp;p. 401).&nbsp;C&rsquo;est &agrave; travers la multitude de portraits d&rsquo;a&iuml;eux &ndash; les oncles maternels Octave Pirmez et R&eacute;mo, sa grand-m&egrave;re Mathilde, son p&egrave;re Michel et sa m&egrave;re Fernande d&eacute;c&eacute;d&eacute;e peu de temps apr&egrave;s sa naissance -, ou d&rsquo;individus qu&rsquo;elle se donne pour mod&egrave;les, que Marguerite Yourcenar se d&eacute;voile en creux, pr&eacute;sentant d&rsquo;elle une image diffract&eacute;e. Tous ces personnages peuvent, en effet, &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;s comme ses &laquo;&nbsp;reflets anticip&eacute;s&nbsp;&raquo;&nbsp;(Roudaut, 1978, p.71)&nbsp;; ils ont en commun, avec leur lointaine parente, la capacit&eacute; d&rsquo;&eacute;prouver de la compassion qu&rsquo;elle d&eacute;finit comme &laquo;&nbsp;l&rsquo;horrible don de voir face &agrave; face le monde tel&nbsp;qu&rsquo;il est&nbsp;&raquo;&nbsp;et de &laquo;&nbsp;p&acirc;tir avec ceux qui p&acirc;tissent&nbsp;&raquo;&nbsp;(Yourcenar, 1974, p. 855-856). Le souci de la vuln&eacute;rabilit&eacute; humaine et non humaine est, en effet, l&rsquo;un des traits d&eacute;terminants du caract&egrave;re de la jeune Marguerite&nbsp;: &laquo; Cette fillette vieille d&rsquo;une heure est en tout cas d&eacute;j&agrave; prise, comme dans un filet, dans les r&eacute;alit&eacute;s de la souffrance animale et de la peine humaine &raquo;&nbsp;(Yourcenar, 1974, p. 723).&nbsp;L&rsquo;&eacute;criture de soi n&rsquo;a donc de sens que dans la perspective d&rsquo;une transmission d&rsquo;exp&eacute;riences, de ce qu&rsquo;elle consid&egrave;re comme des &eacute;tapes initiatiques&nbsp;: &laquo; Les incidents de cette vie m&rsquo;int&eacute;ressent surtout en tant que voies d&rsquo;acc&egrave;s par lesquelles certaines exp&eacute;riences l&rsquo;ont atteinte &raquo; (Yourcenar, 1977,&nbsp;p. 1182).</p> <h3>Interd&eacute;pendance</h3> <p>C&rsquo;est en qualit&eacute; de citoyenne engag&eacute;e pour la protection des &eacute;cosyst&egrave;mes et de la d&eacute;fense animale que Marguerite Yourcenar partage&nbsp;sa nouvelle vision politique du vivre ensemble dans l&rsquo;interd&eacute;pendance, avec la ferme certitude quenous sommes partie int&eacute;grante de la biosph&egrave;re. Elle refuse les mod&egrave;les de domination anthropocentrique et pr&ocirc;ne l&rsquo;&eacute;galit&eacute; intrins&egrave;que de toutes les formes de vie. Sa r&eacute;flexion &eacute;cologique comporte ainsi des analogies avec la&nbsp;<em>deep ecology&nbsp;</em>du philosophe norv&eacute;gien Arne Naess qui affirme&nbsp;: &laquo;&nbsp;Nous ne sommes pas &eacute;trangers au reste de la nature, et pour cette raison m&ecirc;me, nous ne pouvons agir comme bon nous semble &agrave; son endroit sans nous modifier nous-m&ecirc;mes&nbsp;&raquo; (Naess, [1989]2020, p. 51). C&rsquo;est par l&rsquo;&eacute;criture qu&rsquo;elle met au jour les exp&eacute;riences qui l&rsquo;ont form&eacute;es et lui ont appris &agrave; ouvrir les yeux et &laquo;&nbsp;comme les plongeurs &agrave; les garder grands ouverts&nbsp;&raquo;. Sa clairvoyance est pessimiste lorsqu&rsquo;elle d&eacute;nonce les cons&eacute;quences de l&rsquo;anthropoc&egrave;ne&nbsp;: &laquo; L&rsquo;homme a fait de tout temps quelque bien et beaucoup de mal&nbsp;; &nbsp;les moyens d&#39;action m&eacute;caniques et chimiques qu&#39;il s&#39;est r&eacute;cemment donn&eacute;s, et la progression quasi g&eacute;om&eacute;trique de leurs effets ont rendu ce mal irr&eacute;versible&nbsp;&raquo; (Yourcenar, 1977, p. 1181.)&nbsp;; mais il s&rsquo;agit aussi de garder les yeux ouverts sur ce monde qui l&rsquo;&eacute;merveille :&nbsp;&nbsp;&laquo;&nbsp; Laissons ses yeux neufs suivre le vol d&rsquo;un oiseau ou le rayon de soleil qui bouge entre deux feuilles. Le reste est peut-&ecirc;tre moins important qu&rsquo;on ne croit. &raquo; (<em>ibid</em>.).&nbsp;Si la figure de Marguerite Yourcenar n&rsquo;appara&icirc;t que furtivement dans les deux premiers volumes,&nbsp;<em>Souvenirs pieux&nbsp;</em>et&nbsp;<em>Archives du nord</em>,&nbsp;puisqu&rsquo;elle s&rsquo;y pr&eacute;sente comme un nourrisson de six mois, c&rsquo;est dans le dernier tome inachev&eacute; et publi&eacute; de mani&egrave;re posthume, qu&rsquo;elle &eacute;voque ses souvenirs d&rsquo;enfance&nbsp;: &laquo;&nbsp;Je revois surtout des plantes et des b&ecirc;tes&nbsp;&raquo; (Yourcenar, 1988, p.1327).&nbsp;L&rsquo;autrice parle cette fois en son nom puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit de transmettre&nbsp;ses premiers souvenirs d&rsquo;&eacute;merveillement dans les paysages du Mont-Noir de son enfance et ses&nbsp;exp&eacute;riences au contact&nbsp;des animaux qui sont &agrave; l&rsquo;origine de son engagement&nbsp;:&nbsp;&laquo; J&rsquo;eus&nbsp;une &acirc;nesse qui s&rsquo;appelait Martine, comme tant d&rsquo;&acirc;nesses, et son &acirc;non pr&eacute;nomm&eacute; Printemps qui trottait &agrave; son c&ocirc;t&eacute;. Je me souviens moins de les avoir mont&eacute;s que d&rsquo;avoir embrass&eacute; chaque jour la m&egrave;re et le petit&nbsp;&raquo; (Yourcenar,1988, p.1329). Elle mentionne sa ch&egrave;vre, son gros mouton tout blanc et les lapins &laquo;&nbsp;qui cabriolaient tout le jour sous les grands sapins&nbsp;&raquo;&nbsp;(<em>ibid</em>.).&nbsp;D&eacute;j&agrave; soucieuse du bien-&ecirc;tre animal, la petite Marguerite s&rsquo;inqui&egrave;te de d&eacute;ranger le sommeil des lapins et renonce au plaisir de &laquo;&nbsp;s&rsquo;emparer d&rsquo;eux et serrer contre [elle] leurs flancs chauds et mous&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>.). Ces premiers liens tiss&eacute;s dans l&rsquo;enfance avec les animaux qui partageaient son quotidien l&rsquo;ont rendue vigilante, sensible &agrave; la vuln&eacute;rabilit&eacute; des &eacute;cosyst&egrave;mes&nbsp;vivants, ce qu&rsquo;elle exprime tr&egrave;s t&ocirc;t par le refus d&rsquo;une alimentation carn&eacute;e&nbsp;:&nbsp;&laquo;&nbsp;J&#39;avais repouss&eacute; d&egrave;s l&#39;&eacute;poque du sevrage tout &eacute;l&eacute;ment carn&eacute;&nbsp;; mon p&egrave;re respecta ce refus. On me nourrit bien, mais autrement.&nbsp;&raquo; (Yourcenar,1988, p.1329).&nbsp;Marguerite Yourcenar demeurera toute sa vie v&eacute;g&eacute;tarienne par principe &eacute;thique et fera dire &agrave; Z&eacute;non, le personnage principal de&nbsp;<em>L&rsquo;&OElig;uvre au noir</em>, ce&nbsp;c&eacute;l&egrave;bre aphorisme&nbsp;:&nbsp;&laquo;&nbsp;<em>Manger de la viande, c&rsquo;est dig&eacute;rer des agonies</em>&nbsp;&raquo;.&nbsp;&nbsp;Elle &eacute;prouve cet imp&eacute;ratif &eacute;thique qui impose, dans la philosophie de Levinas, la reconnaissance du primat d&rsquo;autrui sur soi par la conscience de sa vuln&eacute;rabilit&eacute;, imp&eacute;ratif qu&rsquo;elle &eacute;largit &agrave; l&rsquo;ensemble des esp&egrave;ces vivantes et non vivantes.&nbsp;&nbsp;C&rsquo;est cette conscience de sa responsabilit&eacute; devant la vuln&eacute;rabilit&eacute; des animaux et des &eacute;cosyst&egrave;mes qui agite Marguerite Yourcenar, pionni&egrave;re en mati&egrave;re de protection et de revendication du droit des animaux : &laquo;&nbsp;Il y a pour moi cet aspect bouleversant de l&rsquo;animal qui ne poss&egrave;de rien, sauf la vie, que si souvent nous lui prenons.&nbsp;&raquo; (Yourcenar,1981, p. 84).&nbsp;Si&nbsp;elle fut tr&egrave;s active sur les questions &eacute;cologiques en tant que membre d&rsquo;une quarantaine d&rsquo;associations, c&rsquo;est principalement dans son &eacute;criture qu&rsquo;elle transmet ses engagements et d&eacute;nonce l&rsquo;anthropisation,&nbsp;la destruction&nbsp;de paysages ou de milieux naturels et d&rsquo;&eacute;cosyst&egrave;mes par l&#39;action de l&#39;homme.&nbsp;Lorsqu&rsquo;elle d&eacute;couvre des photos du Mont-Noir bombard&eacute; apr&egrave;s la Premi&egrave;re Guerre mondiale,&nbsp;elle s&rsquo;&eacute;meut des cons&eacute;quences de ce &laquo;&nbsp;d&eacute;sastre humain doubl&eacute; d&rsquo;un d&eacute;sastre v&eacute;g&eacute;tal&nbsp;&raquo;. Elle exprime sa compassion pour les victimes sacrifi&eacute;es, se rappelant &laquo; la masse d&rsquo;entrailles, des flots de sang, des fum&eacute;es d&rsquo;&acirc;mes&nbsp;&raquo; (Yourcenar,1988,&nbsp;p.1387) sans oublier d&rsquo;&eacute;voquer les catastrophes &eacute;cologiques collat&eacute;rales&nbsp;:&nbsp;&laquo;&nbsp;Mais tragiquement beaux surtout &eacute;taient&nbsp;les grands sapins &eacute;t&ecirc;t&eacute;s, &eacute;branch&eacute;s, qui m&#39;avaient ombrag&eacute;e nagu&egrave;re quand j&#39;essayais de me m&ecirc;ler aux jeux des lapins, s&ucirc;rement morts eux aussi. Debout, tendant parfois un ou deux tron&ccedil;ons de branchages sans feuilles, les sapins semblaient &agrave; la fois des martyrs et leur propre croix &raquo; (<em>ibid.</em>).&nbsp;Devant les photos du paysage de son enfance d&eacute;truit, Marguerite Yourcenar transmet son &eacute;motion, sa solastalgie<strong><a href="#_ftn10" name="_ftnref10" title=""><span style="color:#2980b9;">[10]</span></a></strong>, terme forg&eacute; par Glenn Albrecht qui d&eacute;signe&nbsp;le sentiment de&nbsp;d&eacute;solation qu&rsquo;&eacute;prouve un sujet face &agrave; la d&eacute;vastation de son habitat et de son territoire, cons&eacute;quences de l&rsquo;activit&eacute; humaine et du d&eacute;r&egrave;glement climatique&nbsp;:&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p> <p style="margin-left: 40px;">&laquo;&nbsp;Les b&ecirc;tes et les oiseaux avaient disparu&nbsp;&raquo; [&hellip;]&nbsp;o&ugrave; &eacute;tait l&#39;&acirc;non Printemps et sa m&egrave;re Martine&nbsp;? L&#39;herbe a repouss&eacute;, mais pas nombre de fleurs qui l&rsquo;&eacute;maillaient depuis toujours. Les taillis et certaines esp&egrave;ces sylvestres repoussent, mais dans ces r&eacute;gions o&ugrave; autrefois la haute futaie n&#39;&eacute;tait pas rare, je m&#39;&eacute;meus encore de voir des conducteurs de groupe scolaire signaler avec respect des arbres vieux de soixante-quinze ans<strong><a href="#_ftn11" name="_ftnref11" title=""><span style="color:#2980b9;">[11]</span></a></strong>&raquo;. (Yourcenar,1988, p. 1388)</p> <p>A ce sentiment de d&eacute;solation devant ce qui n&rsquo;est plus se m&ecirc;le ici la sensation d&rsquo;un immense g&acirc;chis&nbsp;; elle rappelle avec amertume que la guerre est souvent &laquo;&nbsp;jug&eacute;e, sans examen, le seul moyen de r&eacute;gler entre les peuples les querelles d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t, ou qui pis est, de point d&rsquo;honneur&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>.). C&rsquo;est ce d&eacute;sir humain d&rsquo;exercer une domination sur les &ecirc;tres et le monde qu&rsquo;elle d&eacute;plore et d&eacute;nonce : &laquo; L&#39;homme avec ses pouvoirs qui, de quelque mani&egrave;re qu&#39;on les &eacute;value, constituent une anomalie dans l&#39;ensemble des choses, avec son don redoutable d&#39;aller plus avant dans le bien et dans le mal que le reste des esp&egrave;ces vivantes connues de nous, avec son horrible et sublime facult&eacute; de choix&nbsp;&raquo; (Yourcenar,1977,&nbsp;p.957).&nbsp;Le r&eacute;cit de soi de Marguerite Yourcenar n&rsquo;est donc jamais &eacute;gocentr&eacute;, il constitue le point de d&eacute;part d&rsquo;une transmission d&rsquo;exp&eacute;riences avec le souci d&rsquo;&ecirc;tre utile<strong><a href="#_ftn12" name="_ftnref12" title=""><span style="color:#2980b9;">[12]</span></a><span style="color:#2980b9;">.</span></strong>&nbsp;&nbsp;Dans ses notes et projets d&rsquo;&eacute;criture pour l&rsquo;ann&eacute;e 1973, date de r&eacute;daction du premier tome&nbsp;<em>Souvenirs pieux</em>, Marguerite Yourcenar &eacute;voque le projet d&rsquo;un &laquo; Paysage avec les Animaux&nbsp;: beau titre et beau sujet, mais je n&rsquo;aurais sans doute plus jamais la force de l&rsquo;&eacute;crire&nbsp;&raquo; avant de pr&eacute;ciser &laquo;&nbsp;une partie de sa substance a pass&eacute; dans&nbsp;<em>Souvenirs pieux</em>&nbsp;et passera dans le&nbsp;<em>Labyrinthe du monde</em>&nbsp;&raquo; (Yourcenar,1999,&nbsp;p.41). Le r&eacute;cit autobiographique est donc inextricablement li&eacute; au souci de la cause animale et de la pr&eacute;servation des &eacute;cosyst&egrave;mes. Il s&rsquo;agit pour l&rsquo;autrice de confronter ses lecteurs &agrave; ce qu&rsquo;ils ignorent ou refusent de voir, en &eacute;voquant par exemple les conditions de fin de vie d&rsquo;&laquo;&nbsp;une vache nourrici&egrave;re&nbsp;&raquo; dont le lait &laquo; apaise les cris de la petite fille&nbsp;&raquo;&nbsp;: &laquo;&nbsp;elle arrivera pantelante au lieu de l&#39;ex&eacute;cution, la corde au cou, parfois l&#39;&oelig;il crev&eacute;, remise entre les mains de tueurs que brutalise leur mis&eacute;rable m&eacute;tier, et qui commenceront peut-&ecirc;tre &agrave; la d&eacute;pecer pas tout &agrave; fait morte.&nbsp;&raquo; (Yourcenar,1974, p. 724-725).&nbsp;&nbsp;Marguerite Yourcenar rappelle qu&rsquo;en tol&eacute;rant des actes de cruaut&eacute;s perp&eacute;tr&eacute;s contre les animaux, l&rsquo;humain s&rsquo;octroie le droit &agrave; l&rsquo;inhumanit&eacute;. L&rsquo;acceptation des violences faites aux animaux est le signe, selon le philosophe Hartmut Rosa, que nous &laquo;&nbsp;chosifions&nbsp;&raquo; la nature : &laquo;&nbsp;Notre rapport aux animaux est &agrave; cet &eacute;gard tr&egrave;s significatif si l&#39;on songe aux exp&eacute;riences que nous leur faisons subir ou aux &eacute;levages intensifs. Le fait qu&rsquo;envers eux nous nous autorisons tout, sans aucune empathie, est l&rsquo;illustration parfaite de la chosification. &raquo;&nbsp;(Rosa &amp; Wallenhorst, 2022,&nbsp;p.&nbsp;30) Nous consid&eacute;rons les animaux et la nature comme des ressources et nous oublions que nous sommes organiquement li&eacute;s aux &eacute;cosyst&egrave;mes dont nous d&eacute;pendons&nbsp;: &laquo;&nbsp;Si nous retrouvons cette dimension de notre lien organique avec elle, nous ne la d&eacute;truirons plus sans piti&eacute; comme nous le faisons en ce moment&nbsp;&raquo; ajoute Hartmut Rosa.&nbsp;Marguerite Yourcenar a tr&egrave;s t&ocirc;t exprim&eacute; cette conscience que le petit soi appartient &agrave; un grand Tout. Elle affirme, &agrave; l&rsquo;occasion d&rsquo;un entretien&nbsp;en 1978, la n&eacute;cessit&eacute; de penser une &eacute;thique de la terre qui prenne acte de notre co-responsabilit&eacute; dans la destruction des &eacute;cosyst&egrave;mes&nbsp;:&nbsp;</p> <p style="margin-left: 40px;">&laquo;&nbsp;Pour la premi&egrave;re fois nous savons que nous sommes responsables et pour la premi&egrave;re fois, nous arrivons presque &agrave; un point de non-retour. &Agrave; cause des techniques modernes, nous pouvons d&eacute;truire beaucoup plus vite. Au fond l&#39;homme a toujours d&eacute;truit, mais dans une petite mesure. Il coupait quelques arbres autour de sa maison, il chassait, tuait quelques animaux. &Ccedil;a n&#39;avait pas un tr&egrave;s grand effet sur l&#39;ordre des choses. Maintenant tout ce que nous faisons d&eacute;truit. Quoi que nous fassions.&nbsp;&raquo;&nbsp;(Yourcenar, 2002, p. 207).</p> <p>Elle rappelle ce qui devrait &ecirc;tre un imp&eacute;ratif cat&eacute;gorique, la n&eacute;cessit&eacute; de &laquo;&nbsp;ne pas peser sur la terre&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>.)&nbsp;pour nous inciter &agrave; mod&eacute;rer nos consommations souvent vaines.&nbsp;&nbsp;Elle convoque le mod&egrave;le des soci&eacute;t&eacute;s indiennes primitives qui &laquo;&nbsp;avaient le sentiment tr&egrave;s fort qu&rsquo;il fallait passer sur la terre en laissant le moins possible de traces. &raquo; (<em>ibid</em>.).&nbsp;Comme le souligne le philosophe David Abram,&nbsp;nous avons perdu cette capacit&eacute; d&rsquo;attention qui nous permettait d&rsquo;entrer en relation avec le vivant&nbsp;; nous ne savons plus par exemple, &agrave; l&rsquo;instar des peuples animistes indig&egrave;nes, &laquo; &eacute;couter le langage articul&eacute; des arbres [&hellip;] reconna&icirc;tre le feuillage particulier qui conf&egrave;re &agrave; chaque arbre sa voix distincte&nbsp;&raquo; (Abram, 2013). C&rsquo;est parce que nous avons perdu ce lien sensible que nous n&rsquo;agissons pas pour la protection des &eacute;cosyst&egrave;mes.&nbsp;&nbsp;&nbsp;Nous devons pourtant nous souvenir que &laquo;&nbsp;nous sommes les l&eacute;gataires universels&nbsp;de la terre&nbsp;&raquo; (Yourcenar, 1977, p.974), qu&rsquo;elle est notre &laquo;&nbsp;Terre-patrie&nbsp;&raquo; (Edgar Morin,1993) et que notre sort est inextricablement li&eacute; au sien. Marguerite Yourcenar r&eacute;affirme son souci de prot&eacute;ger les ressources de la biosph&egrave;re en &eacute;tant attentive &agrave; chacun de ses gestes quotidiens : &laquo; Il y a m&ecirc;me un dilemme curieux dont je suis tr&egrave;s consciente. Si je veux laver la vaisselle et que je tourne le robinet de l&#39;&eacute;vier, je me dis&nbsp;: &ldquo;Doucement, n&#39;utilisons pas trop d&#39;eau, l&#39;eau commence &agrave; devenir rare un peu partout. Mais qu&#39;est-ce que je vais faire&nbsp;? Terminer le nettoyage de ma po&ecirc;le &agrave; frire avec un morceau de papier&nbsp;? Alors, attention aux for&ecirc;ts d&eacute;truites. Aux for&ecirc;ts qui ont produit ce papier, cruel dilemme&ldquo;. &raquo; <em>(ibid</em>.)</p> <h3>&nbsp;Surconsommation&nbsp;: libert&eacute; ou ali&eacute;nation&nbsp;?&nbsp;</h3> <p>Annie Ernaux&nbsp;h&eacute;rite de cette conscience &eacute;cologique qui est d&rsquo;abord celle d&rsquo;avoir appris &agrave; vivre dans la&nbsp;raret&eacute; de tout&nbsp;et le souci de ne rien gaspiller.&nbsp;En tant que petite-fille et fille de paysan - son p&egrave;re fut vacher &agrave; douze ans &ndash; elle&nbsp;se dit &laquo;&nbsp;archiviste&nbsp;&raquo; des gestes quotidiens &laquo;&nbsp;transmis, de m&egrave;re en fille pendant des si&egrave;cles&nbsp;&raquo; qui imposait un savoir-faire, celui du &laquo;&nbsp;double usage&nbsp;&raquo;. Sa grand-m&egrave;re, &eacute;crit-elle, dans&nbsp;Une Femme, &laquo;&nbsp;gardait tout, la peau du lait, le pain rassis, pour faire des g&acirc;teaux, la cendre de bois pour la lessive [&hellip;] l&rsquo;eau du d&eacute;barbouillage matinal pour se laver les mains dans la journ&eacute;e&nbsp;&raquo; (Ernaux,1988, p. 26).&nbsp;&nbsp;C&rsquo;est donc avec le souvenir de ses origines tr&egrave;s modestes qu&rsquo;Annie Ernaux rend compte, dans sa grande fresque&nbsp;<em>Les Ann&eacute;es</em>,&nbsp;de l&rsquo;&eacute;volution sociale au lendemain de la guerre, qui est d&rsquo;abord la foi dans le Progr&egrave;s&nbsp;et l&rsquo;espoir d&rsquo;une vie meilleure&nbsp;: &laquo; Le Progr&egrave;s &eacute;tait l&#39;horizon des existences.&nbsp;Il signifiait le bien &ecirc;tre, la sant&eacute; des enfants, les maisons lumineuses et les rues &eacute;clair&eacute;es, le savoir tout ce qui tournait le dos autre chose noire de la campagne et &agrave; la guerre. Il &eacute;tait dans le plastique et le Formica, les antibiotiques et les indemnit&eacute;s de la s&eacute;curit&eacute; sociale l&#39;eau courante sur l&#39;&eacute;vier [&hellip;]&nbsp;&raquo;&nbsp;&nbsp;Ernaux, 2008, p.44.) C&rsquo;est &agrave; travers des inventaires po&eacute;tiques qu&rsquo;elle exprime ce passage d&rsquo;une vie conditionn&eacute;e par le manque, d&rsquo;une &eacute;poque o&ugrave; l&rsquo;&laquo;&nbsp;on vivait dans la raret&eacute; de tout&nbsp;&raquo; (Ernaux, 2008, p.39)&nbsp; au r&egrave;gne de la surconsommation&nbsp;: &laquo;&nbsp;Tout ce qui se trouvait dans les maisons avait &eacute;t&eacute; achet&eacute; avant la guerre. Les casseroles &eacute;taient noircies d&eacute;manch&eacute;es, les cuvettes d&eacute;s&eacute;maill&eacute;es, les brocs perc&eacute;s, colmat&eacute;s avec des pastilles viss&eacute;es dans le trou. Les manteaux &eacute;taient retap&eacute;s, [&hellip;]Tout devait faire de l&#39;usage [&hellip;].&raquo; <em>(ibid.</em>).&nbsp;Mais d&eacute;j&agrave; la&nbsp;r&eacute;clame, anc&ecirc;tre du marketing et de la publicit&eacute;, assure &agrave; chacun une vie bonne et heureuse dans l&rsquo;accession aux choses&nbsp;:&nbsp;&laquo;&nbsp;La r&eacute;clame martelait les qualit&eacute;s des objets avec un enthousiasme imp&eacute;rieux,&nbsp;<em>les meubles L&eacute;vitan sont garantis pour longtemps&nbsp;! Chantelle, la gaine qui ne remonte pas&nbsp;! l&rsquo;huile Lesieur trois fois meilleure&nbsp;!</em>&nbsp;[&hellip;]les r&eacute;clames de Radio Luxembourg, comme les chansons, apportaient la certitude du bonheur de l&#39;avenir&nbsp;&raquo;.&nbsp;&nbsp;(Ernaux, 2008, p. 43).&nbsp;L&rsquo;utilisation de l&rsquo;adjectif &laquo;&nbsp;imp&eacute;rieux&nbsp;&raquo; souligne le caract&egrave;re injonctif des r&eacute;clames qui prescrivent nos futurs choix ; il n&rsquo;est pas inutile de rappeler l&rsquo;&eacute;tymologie du terme &laquo;&nbsp;r&eacute;clame&nbsp;&raquo; qui d&eacute;signe un app&acirc;t, un leurre pour attirer les oiseaux dans des pi&egrave;ges.&nbsp;L&rsquo;&eacute;criture po&eacute;tique de la liste, qui accumule les objets commerciaux ou les slogans publicitaires inscrits dans la m&eacute;moire de plusieurs g&eacute;n&eacute;rations, ne proc&egrave;de pas qu&rsquo;&agrave; un simple inventaire&nbsp;; Annie Ernaux nous confronte &agrave; cette nouvelle r&eacute;alit&eacute; sociale qui est celle de l&rsquo;amoncellement inutile de choses qu&rsquo;on nous incite &agrave; consommer.&nbsp;L&rsquo;effacement&nbsp;apparent du&nbsp;je&nbsp;lui permet de conserver une juste distance pour r&eacute;aliser cette fresque qui pr&eacute;sente l&rsquo;&eacute;volution du monde soumis &agrave; cette dictature des marques et de la consommation&nbsp;: &laquo;&nbsp;La soci&eacute;t&eacute; avait maintenant un nom, elle s&#39;appelait &quot;<em>soci&eacute;t&eacute; de consommation&quot;</em>. C&#39;&eacute;tait en fait sans discussion, une certitude sur laquelle, qu&#39;on s&#39;en f&eacute;licite ou qu&#39;on le d&eacute;plore, il n&#39;y avait plus &agrave; revenir. L&#39;augmentation du prix du p&eacute;trole t&eacute;tanisait bri&egrave;vement. L&#39;air &eacute;tait &agrave; la d&eacute;pense et il y avait une appropriation r&eacute;solue des choses et des biens du plaisir&nbsp;&raquo;. (Ernaux, 2008, p.116).&nbsp;C&rsquo;est avec l&rsquo;ironie satirique des grands moralistes classiques qu&rsquo;elle d&eacute;voile les rouages de cette soci&eacute;t&eacute; de consommation qui emprunte les codes du spectacle dans des mises en sc&egrave;nes commerciales orchestr&eacute;es par la &laquo;&nbsp;pub&nbsp;[qui]&nbsp;montrait comment il fallait vivre et se comporter, se meubler, elle &eacute;tait la monitrice culturelle de la soci&eacute;t&eacute;&nbsp;&raquo; (Ernaux, 2008, p.117). C&rsquo;est avec cette m&ecirc;me distance ironique qu&rsquo;elle observe comment le&nbsp;marketing nous incite &agrave; consommer toujours plus et de mani&egrave;re irraisonn&eacute;e:&nbsp;</p> <p style="margin-left: 40px;">&nbsp;&laquo;&nbsp;A raison d&#39;un pot par jour, un an n&#39;aurait pas suffi &agrave; essayer toutes les sortes de yaourts et de desserts lact&eacute;s. Il y avait des d&eacute;pilatoires diff&eacute;rents pour les aisselles masculines et f&eacute;minines, des prot&egrave;ge-strings, des lingettes, des &quot;recettes cr&eacute;atives&quot;&nbsp;et des &quot;petites bouch&eacute;es r&ocirc;ties&quot; pour les chats, divis&eacute;s en chats adultes, jeunes, seniors, d&#39;appartement. Rien du corps humain, de ses fonctions, n&#39;&eacute;chappait &agrave; la pr&eacute;voyance des industriels. Les aliments &eacute;taient soit &laquo;&nbsp;all&eacute;g&eacute;s&nbsp;&raquo; soit &laquo;&nbsp;enrichis&nbsp;&raquo; de substances invisibles, vitamines, om&eacute;ga 3, fibres. Tout ce qui existe, l&#39;air, le chaud et le froid, l&#39;herbe et les fourmis, la sueur et le ronflement nocturne, &eacute;tait susceptible d&#39;engendrer des marchandises &agrave; l&#39;infini et des produits pour entretenir celles-ci dans une subdivision continuelle de la r&eacute;alit&eacute; et une d&eacute;multiplication des objets&nbsp;&raquo;. (Ernaux, 2008, p. 217)</p> <p>&nbsp;L&rsquo;approche &eacute;copo&eacute;tique de la fresque&nbsp;<em>Les Ann&eacute;es</em>&nbsp;permet de restituer &laquo;&nbsp;ce temps commun&nbsp;&raquo; au lendemain de la Seconde Guerre mondiale qui est celui de l&rsquo;av&egrave;nement de la soci&eacute;t&eacute; de consommation, un temps rapide de mutation, o&ugrave;&nbsp;le terme m&ecirc;me de &laquo;&nbsp;consommateur&nbsp;&raquo; s&rsquo;impose comme &laquo;&nbsp;la d&eacute;finition premi&egrave;re de l&#39;individu&nbsp;&raquo; (Ernaux, 2008, p.219). L&rsquo;homme devient le produit de ce qu&rsquo;il consomme et se soumet &agrave; ce qu&rsquo;elle nomme &laquo;&nbsp;cette dictature douce&nbsp;&raquo;&nbsp;:&nbsp;</p> <p style="margin-left: 40px;">&laquo;&nbsp;L&rsquo;imagination commerciale &eacute;tait sans bornes. Elle annexait &agrave; son profit tous les langages, &eacute;cologique, psychologique, se para&icirc;t d&rsquo;humanisme et de justice sociale, nous enjoignait de &quot;lutter tous ensemble contre la vie ch&egrave;re&quot;, prescrivait : &quot;faites-vous plaisir&quot;, &quot;faites des affaires&quot;. Elle ordonnait la c&eacute;l&eacute;bration des f&ecirc;tes traditionnelles, No&euml;l et la Saint-Valentin, accompagnait le ramadan. Elle &eacute;tait une morale, une philosophie, la forme incontest&eacute;e de nos existences.&nbsp;La vie. La vraie. Auchan&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>.).&nbsp;</p> <p>Annie Ernaux nous rend spectateurs du spectacle de nos vies immerg&eacute;es dans cette soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; tout n&rsquo;est qu&rsquo;illusion, repr&eacute;sentation, mise en sc&egrave;ne factice d&rsquo;un bonheur illusoire vant&eacute; par les slogans des publicit&eacute;s et incarn&eacute; par les mines r&eacute;jouies des acteurs qui nous assurent que la possession des choses aura le pouvoir magique de nous rendre heureux&nbsp;: &laquo;&nbsp;Les tournant et les retournant, on continuait d&rsquo;attendre d&rsquo;elles on ne savait quoi apr&egrave;s les avoir eues&nbsp;&raquo;. (Ernaux, 2008,p.43). En fid&egrave;le lectrice de Pierre Bourdieu, elle&nbsp;&nbsp;rappelle que la soci&eacute;t&eacute; de consommation entretient nos d&eacute;sirs en nous maintenant dans l&rsquo;illusion de pouvoir acheter une&nbsp;&laquo;&nbsp;distinction sociale&nbsp;&raquo; dans la possession de nouveaux objets &nbsp;:&nbsp;&laquo;&nbsp;Les jeunes couples des classes moyennes achetait la distinction avec une cafeti&egrave;re Hellem, l&rsquo;Eau Sauvage&nbsp;de Dior [&hellip;]&nbsp;&raquo; (&nbsp;Ernaux, 2008, p. 90),&nbsp;&laquo;&nbsp;Pour les adolescents - surtout ceux qui ne pouvaient compter sur aucun autre moyen de distinction sociale - la valeur personnelle &eacute;tait conf&eacute;r&eacute;e par les marques vestimentaires,&nbsp;<em>L&#39;Or&eacute;al parce que je le vaux bien</em>&nbsp;(Ernaux, 2008, p. 197). La&nbsp;publicit&eacute; d&eacute;tourne tous nos d&eacute;sirs en nous persuadant que la possession d&rsquo;objets ajoute de la valeur&nbsp;d&rsquo;&ecirc;tre.&nbsp;Si Annie Ernaux d&eacute;voile la r&eacute;alit&eacute; de ce que l&rsquo;on peut nommer le capitaloc&egrave;ne - p&eacute;riode&nbsp;&nbsp;d&rsquo;acc&eacute;l&eacute;ration de la d&eacute;gradation environnementale avec l&rsquo;av&egrave;nement du capitalisme&nbsp;et le d&eacute;veloppement de la production et de la consommation de masse -&nbsp;&nbsp;elle ne s&rsquo;exclut jamais de la critique r&eacute;affirmant sans cesse, ironiquement, qu&rsquo;elle est elle-m&ecirc;me happ&eacute;e par le d&eacute;sir de consommer, soulignant ainsi la puissance de cette machine commerciale&nbsp;: &laquo;&nbsp;De Darty &agrave; Pier import, le d&eacute;sir d&#39;acheter bondissait en nous, comme si l&#39;acquisition d&#39;un gaufrier &eacute;lectrique et d&#39;une lampe japonaise allait faire de nous des &ecirc;tres diff&eacute;rents&nbsp;&raquo; (Ernaux, 2008&nbsp;p. 129).&nbsp;Si Annie Ernaux&nbsp;refuse de jouer le r&ocirc;le de juge ou d&rsquo;accusateur, son implication est celle de l&rsquo;observateur qui fait corps avec tous.&nbsp;&nbsp;La narratrice s&rsquo;inclut dans un &laquo;&nbsp;nous&nbsp;&raquo; qui d&eacute;signe tant&ocirc;t les &laquo;&nbsp;contempteurs sourcilleux&nbsp;&raquo;&nbsp;(Ernaux, 2008,&nbsp;p. 198) qui portent un regard critique et lucide tant&ocirc;t celui des consommateurs de la classe sup&eacute;rieure, dont elle fait partie, et qui sont paradoxalement les principaux acteurs de ce qui est d&eacute;nonc&eacute;&nbsp;:</p> <p style="margin-left: 40px;">&laquo;&nbsp;Et nous qui n&#39;&eacute;tions pas dupes, qui examinions gravement les dangers de la publicit&eacute; avec les &eacute;l&egrave;ves, donnions un sujet sur&nbsp;&ldquo;le bonheur est-il dans la possession des choses?&quot;,&nbsp;nous achetions &agrave; la Fnac une cha&icirc;ne hi-fi, une radiocassette Grundig, une cam&eacute;ra super-huit Bell et Howell avec l&#39;impression d&#39;utiliser la modernit&eacute; &agrave; des fins intelligentes. Pour nous et par nous la consommation se purifiait.&nbsp;&raquo; (Ernaux, 2008, p. 117)&nbsp;</p> <p>Elle rend compte de cette sensation commune d&rsquo;&ecirc;tre pris, malgr&eacute; soi, dans le tourbillon de la consommation que le sociologue et philosophe Hartmut Rosa nomme le ph&eacute;nom&egrave;ne d&rsquo;acc&eacute;l&eacute;ration&nbsp;: &laquo;&nbsp;Nous sommes affair&eacute;s &agrave; am&eacute;liorer notre base de ressources [&hellip;] &agrave; l&rsquo;arri&egrave;re-plan, il y a cette id&eacute;e que si nous soignons suffisamment nos ressources nous pourrons parvenir &agrave; une vie bonne. Mais&hellip; nous ne parvenons pas &agrave; ce stade parce que cette base de ressources s&rsquo;&eacute;rode perp&eacute;tuellement. &raquo;&nbsp;(Rosa, Wallenhorst, 2022,&nbsp;p. 9).&nbsp;L&rsquo;acc&eacute;l&eacute;ration devient un facteur n&eacute;gatif lorsque nous acceptons de nous ali&eacute;ner pour consommer toujours davantage&nbsp;; c&rsquo;est ce qu&rsquo;observe justement Annie Ernaux&nbsp;: &laquo; L&rsquo;arriv&eacute;e de plus en plus rapide des choses faisait reculer le pass&eacute;. &nbsp;Les gens ne s&#39;interrogeaient pas sur leur utilit&eacute;, ils avaient simplement envie de les avoir et souffraient de ne pas gagner assez d&#39;argent pour se les payer imm&eacute;diatement.&nbsp;Ils s&rsquo;habituaient &agrave; r&eacute;diger des ch&egrave;ques, d&eacute;couvraient les&nbsp;&ldquo;facilit&eacute;s de paiement&ldquo;, le cr&eacute;dit Sofinco.&raquo; (Ernaux, 2008, p.90).&nbsp;Ces discours publicitaires veulent nous persuader que notre vie sera &laquo;&nbsp;bonne&nbsp;&raquo; tant qu&rsquo;il sera possible d&rsquo;acqu&eacute;rir&nbsp;de nouveaux objets.&nbsp;Comme le note le philosophe Arne Naess, &laquo;&nbsp;une grande quantit&eacute; de l&rsquo;&eacute;nergie mentale disponible au sein de la vie &eacute;conomique est utilis&eacute;e dans le seul but de cr&eacute;er de pr&eacute;tendus nouveaux besoins, et d&rsquo;encourager toujours plus de personnes &agrave; accro&icirc;tre leur consommation mat&eacute;rielle [&hellip;]. Nous sommes emp&ecirc;tr&eacute;s dans un syst&egrave;me qui garantit le bien-&ecirc;tre &agrave; court terme &agrave; une petite partie du monde, sous la forme d&rsquo;une abondance mat&eacute;rielle par elle-m&ecirc;me destructrice &raquo; (Arne Naess,&nbsp;2020[1989], p. 54).&nbsp;L&rsquo;engagement de Annie Ernaux pour la cause des Gilets jaunes et plus r&eacute;cemment pour Les Soul&egrave;vements de la Terre permet de rappeler que les enjeux environnementaux ne sont pas d&eacute;corr&eacute;l&eacute;s des enjeux sociaux, politiques et &eacute;conomiques. Le d&eacute;veloppement industriel capitaliste &eacute;puise les ressources naturelles, d&eacute;truit les &eacute;cosyst&egrave;mes et accentue les clivages sociaux. C&#39;est avec une lucidit&eacute; d&eacute;sabus&eacute;e qu&#39;elle s&#39;inclut parmi les privil&eacute;gi&eacute;s, ceux qu&#39;on d&eacute;signe comme tels parce qu&#39;ils ont le pouvoir de consommer :&nbsp;&laquo;&nbsp;On se souvenait du reproche des parents, &ldquo;tu n&#39;es donc pas heureux avec tout ce que tu as&nbsp;? &ldquo;. Maintenant on savait que tout ce qu&#39;on avait ne suffisait pas au bonheur.&nbsp;Ce n&#39;&eacute;tait pas une raison pour renoncer aux choses. Et que certains en soient &eacute;cart&eacute;s, &laquo;&nbsp;exclus&nbsp;&raquo;, paraissait le prix &agrave; payer, un quota indispensable de vies sacrifi&eacute;es, afin que la majorit&eacute; continue d&#39;en jouir&nbsp;&raquo; (Ernaux, 2008, p. 2019). Elle souligne, dans une pointe d&rsquo;ironie acerbe, &laquo;&nbsp;la sollicitude de la grande distribution&nbsp;&raquo; qui met &laquo;&nbsp;&agrave; disposition des pauvres des rayons de produits en vrac et bas de gamme, sans marque, corned-beef, p&acirc;t&eacute; de foie, qui rappelaient aux nantis la p&eacute;nurie et l&rsquo;aust&eacute;rit&eacute; des anciens pays de l&rsquo;Est&nbsp;&raquo; (Ernaux, 2008, p. 219). C&rsquo;est encore avec la distance satirique de l&rsquo;observateur clairvoyant qu&rsquo;elle affirme : &laquo;&nbsp;&ldquo;Les sans domicile fixe&ldquo;&nbsp;faisaient partie du d&eacute;cor de la ville comme la publicit&eacute;&nbsp;&raquo; (Ernaux, 2008, p.167).&nbsp;&nbsp;Si Annie Ernaux refuse de parler d&rsquo;une &eacute;criture engag&eacute;e, au sens sartrien<strong><a href="#_ftn13" name="_ftnref13" title=""><span style="color:#2980b9;">[13]</span></a></strong>&nbsp;du terme, il s&rsquo;agit pourtant bien de mettre au jour les d&eacute;rives d&rsquo;une soci&eacute;t&eacute; qui transforme le langage en slogan, o&ugrave; tout n&rsquo;est plus qu&rsquo;objet et d&eacute;sir de possession, y compris pour les migrants, attir&eacute;s par le r&ecirc;ve europ&eacute;en de la consommation&nbsp;:</p> <p style="margin-left: 40px;">&laquo;&nbsp;Pour tout le monde, y compris les immigrants clandestins entass&eacute;s sur une barque vers la c&ocirc;te espagnole, la libert&eacute; avait pour visage un centre commercial, des hypermarch&eacute;s croulant sous l&rsquo;abondance. Il &eacute;tait normal que les produits arrivent du monde entier, circulent librement, et que les hommes soient refoul&eacute;s aux fronti&egrave;res. Pour les franchir certains s&rsquo;enfermaient dans des camions, se faisaient marchandise &ndash; inertes &ndash; mouraient asphyxi&eacute;s, oubli&eacute;s par le conducteur sur un parking au soleil de juin &agrave; Douvres&nbsp;&raquo; (Ernaux, 2008, p. 219).&nbsp;</p> <p>Ce sont ses&nbsp;&eacute;motions qui la guident dans ses engagements. Son implication est celle d&rsquo;une citoyenne humaniste qui s&rsquo;indigne de la mort tragique de ces migrants transform&eacute;s en marchandises.&nbsp;Annie Ernaux d&eacute;nonce les effets pervers du syst&egrave;me capitaliste n&eacute;olib&eacute;ral qui donne libre cours aux &eacute;changes commerciaux mais laisse les migrants, attir&eacute;s par le r&ecirc;ve de la profusion occidentale, mourir sur des embarcations de fortune en mer. C&rsquo;est cette incoh&eacute;rence qu&rsquo;elle expose dans un texte intitul&eacute;&nbsp;<em>La petite fille de Sfax&nbsp;</em>r&eacute;dig&eacute; &agrave; l&rsquo;occasion de sa participation au festival litt&eacute;raire de Taobuk, en Sicile dont le th&egrave;me &eacute;tait &laquo;&nbsp;la libert&eacute;&nbsp;&raquo;&nbsp;:</p> <p style="margin-left: 40px;">&laquo;&nbsp;Sur la plage d&rsquo;une &icirc;le, dans l&rsquo;archipel de Kerkennah, au large de Sfax, une petite fille d&rsquo;environ trois ans a &eacute;t&eacute; d&eacute;couverte, le 24 d&eacute;cembre dernier. Morte noy&eacute;e. Elle portait un blouson rose et un collant. [&hellip;]. Quand on m&rsquo;a demand&eacute; de parler des territoires de libert&eacute;, j&rsquo;ai pens&eacute; &agrave; la petite fille de Sfax. &Agrave; ce principe de libert&eacute; inscrit dans plusieurs articles de la Convention europ&eacute;enne des droits de l&rsquo;homme et, en France, au fronton des b&acirc;timents publics, principe qui s&rsquo;arr&ecirc;te aux fronti&egrave;res. Pas pour tous et pas pour tout. Parce que, les marchandises, elles, circulent all&egrave;grement d&rsquo;un continent &agrave; l&rsquo;autre, la libert&eacute; c&rsquo;est, semble-t-il, d&rsquo;abord celles des choses et de l&rsquo;argent&nbsp;&raquo;<strong><a href="#_ftn14" name="_ftnref14" title=""><span style="color:#2980b9;">[14]</span></a></strong>.</p> <p>Notre&nbsp;absence d&rsquo;empathie devant ces familles qu&rsquo;on laisse mourir aux fronti&egrave;res de l&rsquo;Europe signale bien la cruelle absence de r&eacute;sonance, cette capacit&eacute; d&rsquo;entrer en relation avec les Autres et le monde, qui est pourtant au fondement de l&rsquo;humanisme.</p> <h3>Acc&eacute;l&eacute;ration et r&eacute;sonance&nbsp;</h3> <p>Selon Hartmut Rosa,&nbsp;le ph&eacute;nom&egrave;ne d&rsquo;acc&eacute;l&eacute;ration est un probl&egrave;me lorsque pris par le sentiment d&rsquo;urgence de consommer, nous ne parvenons plus &agrave; entrer en r&eacute;sonance avec le monde.&nbsp;C&rsquo;est &agrave; la mani&egrave;re d&rsquo;aphorismes, s&eacute;par&eacute;s par des blancs, qu&rsquo;Annie Ernaux t&eacute;moigne de l&rsquo;entr&eacute;e dans cette nouvelle temporalit&eacute; de l&rsquo;acc&eacute;l&eacute;ration&nbsp;:&nbsp;&laquo;&nbsp;Nous &eacute;tions d&eacute;bord&eacute;s par le temps des choses&nbsp;&raquo;&nbsp;(Ernaux, 2008, p. 223) /&laquo;&nbsp;Le clic sautillant et rapide de la souris sur l&rsquo;&eacute;cran &eacute;tait la mesure du temps&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>.) / &laquo;&nbsp;Nous mutions. Nous ne connaissions pas notre forme nouvelle&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>.,&nbsp;p. 225).&nbsp;Ce temps num&eacute;rique constitue une pause temporelle en nous donnant le sentiment d&rsquo;un temps infini&nbsp;: &laquo;&nbsp;Rien des choses autour de nous ne durait assez pour acc&eacute;der au vieillissement, elles &eacute;taient remplac&eacute;es, r&eacute;habilit&eacute;es &agrave; toute allure&nbsp;&raquo; (Ernaux, 2008, p. 198).&nbsp;Mais&nbsp;Marguerite Yourcenar nous rappelle qu&rsquo;il est dangereux de vivre dans le pr&eacute;sent d&rsquo;une acc&eacute;l&eacute;ration perp&eacute;tuelle sans se soucier du futur : &laquo;&nbsp;C&#39;est l&#39;erreur de tous de songer aux satisfactions du pr&eacute;sent et aux profits de demain, jamais &agrave; l&#39;apr&egrave;s-demain ou &agrave; l&rsquo;apr&egrave;s-si&egrave;cle&nbsp;&raquo;. Elle d&eacute;plore notre absence de pr&eacute;voyance devant les nouvelles technologies&nbsp;que nous d&eacute;veloppons sans songer au principe de responsabilit&eacute; d&eacute;fini par Hans Jonas&nbsp;qui nous impose de prendre le temps de r&eacute;fl&eacute;chir aux cons&eacute;quences de nos actions pour les g&eacute;n&eacute;rations futures.&nbsp;Elle &eacute;voque l&rsquo;&eacute;motion du jeune Marcel Proust qui &laquo;&nbsp;pleurait des larmes d&rsquo;enthousiasme en voyant son premier avion s&rsquo;&eacute;lever dans le ciel de Balbec &raquo; (Yourcenar, 1977, p. 1202) sans qu&rsquo;il puisse anticiper les effets tragiques de ces nouvelles technologies &laquo; la mort tombant du ciel, Coventry, Dresde, Hiroshima, et les an&eacute;antissements plac&eacute;s plus loin dans ce qui est encore notre avenir&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>.).&nbsp;&nbsp;Marguerite Yourcenar nous incite &agrave; la prudence&nbsp;en rappelant&nbsp;&nbsp;encore&nbsp;&laquo; &agrave; quel point la d&eacute;couverte de l&#39;automobile fut un miracle pour l&#39;homme du tournant du si&egrave;cle&nbsp;&raquo; sans songer aux cons&eacute;quences de son d&eacute;veloppement&nbsp;: &laquo;&nbsp;l&#39;asservissement du monde aux puissances du p&eacute;trole, l&#39;oc&eacute;an souill&eacute; par les forages et les mortelles mar&eacute;es noires &raquo; (<em>ibid</em>.)&nbsp;Elle nous propose de porter un regard lucide sur les nouvelles avanc&eacute;es technologiques, de relativiser nos enthousiasmes en anticipant les cons&eacute;quences de nos actes&nbsp;: &laquo;&nbsp;Nous avons vu depuis tant de nouveaux triomphes technologiques qui n&rsquo;ont en rien chang&eacute; l&rsquo;homme, et pas toujours dans le bon sens la condition humaine, que ces enthousiasmes aujourd&rsquo;hui ont un arri&egrave;re-go&ucirc;t amer. Ils &eacute;taient alors l&rsquo;&eacute;tat normal d&rsquo;un homme ouvert aux r&eacute;alisations nouvelles&nbsp;&raquo;&nbsp;(<em>ibid</em>.).&nbsp;Si&nbsp;au lendemain de la Seconde Guerre mondiale,&nbsp;&laquo;&nbsp;le Progr&egrave;s &eacute;tait l&rsquo;horizon des existences&nbsp;&raquo; (Ernaux, 2008, p. 44), associ&eacute; &agrave; l&rsquo;espoir d&rsquo;une vie meilleure dans la possession voire l&rsquo;accumulation des choses, on distingue d&eacute;sormais la notion de Progr&egrave;s de l&rsquo;id&eacute;e de croissance &eacute;conomique et sociale&nbsp;:&nbsp;</p> <p style="margin-left: 40px;">&laquo;&nbsp;Jusqu&rsquo;&agrave; ce jour le progr&egrave;s a &eacute;t&eacute; mesur&eacute; avec le plus grand s&eacute;rieux en fonction du taux consommation d&rsquo;&eacute;nergie et de l&rsquo;acquisition ou de l&rsquo;accumulation d&rsquo;objets mat&eacute;riels. La priorit&eacute; a ainsi &eacute;t&eacute; donn&eacute;e &agrave; ce qui semble am&eacute;liorer les conditions mat&eacute;rielles de &laquo;&nbsp;la vie bonne&nbsp;&raquo;, sans m&ecirc;me se demander si cette vie &eacute;tait effectivement v&eacute;cue comme telle. Nous verrons bien comment les choses &eacute;voluent &agrave; l&rsquo;avenir, mais il semble que de plus en plus de personnes dans les soci&eacute;t&eacute;s dites d&rsquo;abondance n&rsquo;estiment pas que la vie qu&rsquo;elles m&egrave;nent, dans de telles conditions soient la &laquo;&nbsp;bonne&nbsp;&raquo; (Naess,&nbsp;2020[1989], p. 53).</p> <p>La vis&eacute;e progressiste actuelle n&rsquo;est plus guid&eacute;e par l&#39;id&eacute;e d&rsquo;un progr&egrave;s technique mais par une attention aux questions environnementales et sociales, dans une perspective d&eacute;croissantiste qui met le bien vivre au c&oelig;ur de nos vies.&nbsp;&nbsp;Comme le note Edgar Morin, les enjeux du d&eacute;veloppement ne sont plus ceux de la croissance du PIB, ils sont &agrave; r&eacute;inventer&nbsp;; nous devons imaginer de nouvelles finalit&eacute;s : &laquo;&nbsp;Lesquelles&nbsp;? vivre vraiment.&nbsp;&nbsp;Mieux vivre. Vraiment et mieux, qu&#39;est-ce &agrave; dire&nbsp;? Vivre avec compr&eacute;hension, solidarit&eacute; et compassion&nbsp;&raquo;. (Morin, 1993). &nbsp;Prendre soin de soi, des autres et du monde ne serait-ce pas l&agrave; le vrai progr&egrave;s pour l&rsquo;humanit&eacute; de demain&nbsp;? Arne Naess, fondateur du mouvement de l&rsquo;&eacute;cologie profonde, rappelle que &laquo;&nbsp;nous avons besoin de types de soci&eacute;t&eacute;s et de communaut&eacute;s o&ugrave; chacun puisse trouver l&rsquo;occasion de s&rsquo;&eacute;panouir [&hellip;] - des soci&eacute;t&eacute;s o&ugrave; le fait m&ecirc;me d&rsquo;&ecirc;tre en compagnie des autres &ecirc;tres vivants compte plus que de les exploiter ou de les tuer &ndash; au rebours de ces soci&eacute;t&eacute;s et communaut&eacute;s qui glorifient la croissance, pourtant elle-m&ecirc;me d&eacute;nu&eacute;e de valeur&nbsp;&raquo; <em>(ibid</em>., p.52).&nbsp;&nbsp;C&rsquo;est ce besoin &laquo;&nbsp;d&#39;&ecirc;tre en harmonie avec soi, les autres, la nature et d&#39;&eacute;chapper &agrave; la soci&eacute;t&eacute;&nbsp;&raquo; (Ernaux, 2008, p. 115) qu&rsquo;exprime Annie Ernaux lorsqu&rsquo;elle rapporte les discussions de convives attabl&eacute;s &agrave; la campagne &laquo;&nbsp;les soirs d&rsquo;&eacute;t&eacute;, au d&eacute;but des ann&eacute;es soixante-dix, dans l&rsquo;odeur de la terre s&egrave;che et du thym&nbsp;&raquo;.&nbsp;&nbsp;Ce qui n&rsquo;&eacute;tait encore qu&rsquo;un r&ecirc;ve utopique appara&icirc;t d&eacute;sormais comme une n&eacute;cessit&eacute; pour &eacute;chapper &agrave; cette r&eacute;alit&eacute; anthropique que peignait d&eacute;j&agrave; Marguerite Yourcenar, en 1977, alors qu&#39;elle &eacute;voquait le futur de &laquo;&nbsp;la nouvelle-n&eacute;e&nbsp;&raquo;&nbsp;:&nbsp;</p> <p style="margin-left: 40px;">&laquo;&nbsp;Les temps qu&#39;elle vivra seront les pires de l&#39;histoire [&hellip;] Des moyens de communication massifs au service d&#39;int&eacute;r&ecirc;ts plus ou moins camoufl&eacute;s d&eacute;verseront sur le monde, avec des visions et des bruits fant&ocirc;mes, un opium du peuple plus insidieux qu&#39;aucune religion n&#39;a jamais &eacute;t&eacute; accus&eacute;e d&#39;en r&eacute;pandre. Une fausse abondance, dissimulant la croissante &eacute;rosion des ressources, dispensera des nourritures de plus en plus frelat&eacute;es, et des divertissements de plus en plus gr&eacute;gaires,&nbsp;<em>panem </em>et<em> circenses&nbsp;</em>de soci&eacute;t&eacute;s qui se croient libres. La vitesse annulant les distances annulera aussi la diff&eacute;rence entre les lieux, tra&icirc;nant partout les p&egrave;lerins du plaisir vers les m&ecirc;mes sons et lumi&egrave;res factices, les m&ecirc;mes monuments aussi menac&eacute;s de nos jours que les &eacute;l&eacute;phants et les baleines, un Parth&eacute;non qui s&#39;effrite et qu&#39;on se propose de mettre sous verre [&hellip;] une Venise pourrie par les r&eacute;sidus chimiques. Des centaines d&#39;esp&egrave;ces animales qui avaient r&eacute;ussi &agrave; survivre depuis la jeunesse du monde seront en quelques ann&eacute;es an&eacute;anties pour des motifs de lucre et de brutalit&eacute;&nbsp;; l&#39;homme arrachera ses propres poumons, les grandes for&ecirc;ts vertes. L&#39;eau, l&#39;air, et la protectrice couche d&#39;ozone, prodiges quasi uniques qui ont permis la vie sur la terre, seront souill&eacute;s et gaspill&eacute;s&nbsp;&raquo; (Yourcenar, 1977,&nbsp;p. 1180)</p> <p>C&rsquo;est en mentionnant la chanson d&rsquo;Alain Souchon&nbsp;<em>Foule sentimentale</em>&nbsp;qu&rsquo;Annie Ernaux &eacute;voque son sentiment d&rsquo;impuissance m&eacute;lancolique devant cette certitude d&rsquo;avoir &eacute;t&eacute; leurr&eacute;e par la promesse d&rsquo;une vie meilleure consacr&eacute;e &agrave; produire et consommer toujours davantage&nbsp;: &laquo;&nbsp;On nous fait croire / Que le bonheur c&#39;est d&#39;avoir / De l&#39;avoir plein nos armoires&nbsp;&raquo;&nbsp;: &laquo;&nbsp;En &eacute;coutant la derni&egrave;re chanson de Souchon,&nbsp;<em>Foule sentimentale</em>,&nbsp;c&#39;&eacute;tait comme si on se contemplait dans cent ans, tels que les gens d&#39;alors nous verraient, et l&rsquo;on avait l&#39;impression m&eacute;lancolique de ne pouvoir rien changer de ce qui nous emportait&nbsp;&raquo; (Ernaux, 2008, p. 185).&nbsp;</p> <h3>Conclusion</h3> <p>Marguerite Yourcenar et Annie Ernaux portent un regard attentif sur le monde et revendiquent leur d&eacute;sir d&#39;&ecirc;tre utiles, d&#39;agir dans la Cit&eacute;<strong><a href="#_ftn15" name="_ftnref15" title=""><span style="color:#2980b9;">[15]</span></a></strong>. Ces deux autrices profond&eacute;ment humanistes ont en partage ce souci des Autres dans leur plus large diversit&eacute; - vivants et non vivants.&nbsp;Le retour &agrave; soi dans l&rsquo;&eacute;criture n&rsquo;est donc qu&rsquo;un passage vers la compr&eacute;hension sensible du monde conform&eacute;ment au mod&egrave;le antique de&nbsp;l&rsquo;<em>epimeleia heautou</em>&nbsp;d&eacute;fini par Michel Foucault. Cette &laquo; pratique de soi &raquo; que chacun peut exercer au quotidien par la m&eacute;ditation, le dialogue et l&#39;&eacute;criture (Biancofiore&nbsp;&amp;&nbsp;Barniaudy,&nbsp;&nbsp;2024), permet&nbsp;d&rsquo;interroger sa relation au monde afin de modifier ses habitudes et refuser toute convention donn&eacute;e pour acquise. Une bonne connaissance de soi permet de d&eacute;velopper son esprit critique afin de mieux discerner ce qui rel&egrave;ve de l&rsquo;habitude, des pr&eacute;jug&eacute;s ou d&rsquo;une&nbsp;doxa&nbsp;impos&eacute;e.&nbsp;&nbsp;Marguerite Yourcenar et Annie Ernaux interrogent, &agrave; travers leurs propres exp&eacute;riences, nos mani&egrave;res de vivre en soci&eacute;t&eacute;&nbsp;: en acceptant de nous soumettre &agrave; des injonctions publicitaires et de nous ali&eacute;ner dans une surconsommation effr&eacute;n&eacute;e, ne sommes-nous pas entr&eacute;s dans une forme de servitude volontaire&nbsp;? Les deux autrices nous encouragent &agrave; r&eacute;sister contre le mod&egrave;le de domination capitaliste fond&eacute; sur l&rsquo;exploitation des ressources&nbsp;qui ne profitent qu&rsquo;&agrave; quelques-uns. Il s&rsquo;agit&nbsp;d&eacute;sormais de sortir de l&rsquo;&eacute;tat de sid&eacute;ration (Worms, 2020)&nbsp;qui est le n&ocirc;tre devant l&rsquo;&eacute;tendue des catastrophes caus&eacute;es par l&rsquo;homme sur son environnement&nbsp;afin d&rsquo;envisager un changement de paradigme et penser une mani&egrave;re plus sage d&rsquo;habiter le monde dans l&rsquo;interd&eacute;pendance ou la symbiose.&nbsp;Comme le note Arne Naess, les crises pourraient contribuer &laquo;&nbsp;&agrave; nous rendre sensibles &agrave; l&rsquo;existence d&rsquo;autres mani&egrave;res de mener une vie qui soit pleine de sens, lesquelles ont &eacute;t&eacute; largement ignor&eacute;es ou sous-estim&eacute;es jusqu&rsquo;&agrave; ce jour, au profit de la seule recherche d&rsquo;une adaptation &agrave; la m&eacute;gasoci&eacute;t&eacute; techno-industrielle urbanis&eacute;e.&nbsp;&raquo; (Naess,&nbsp;2020[1989], p. 52). Annie Ernaux rappelle le pouvoir de la litt&eacute;rature qui agit comme une &laquo;&nbsp;r&eacute;volution lente et silencieuse&nbsp;&raquo;&nbsp;:&nbsp;&laquo;&nbsp;Je crois que la litt&eacute;rature peut contribuer &agrave; modifier la soci&eacute;t&eacute;, comme l&rsquo;action politique quoique diff&eacute;remment [&hellip;]. Elle peut sur le long terme, impr&eacute;gnant l&#39;imaginaire du lecteur, rendre celui-ci sensible &agrave; des r&eacute;alit&eacute;s qu&#39;il ignorait, ou l&#39;amener &agrave; voir autrement ce qu&#39;il consid&eacute;rait toujours sous le m&ecirc;me angle &raquo;. (Annie Ernaux, 2006, p. 99).&nbsp;La lecture des &oelig;uvres de Annie Ernaux et Marguerite Yourcenar nous invite, en effet, presque malgr&eacute; nous, &agrave; transformer nos habitudes et nous rappelle qu&rsquo;une vie r&eacute;ussie est celle o&ugrave; l&#39;on vit en r&eacute;sonance avec soi, les Autres, les animaux et le monde.&nbsp;</p> <p>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp;</p> <p><strong>Bibliographie&nbsp;</strong></p> <p>Abram David, 2013,&nbsp;<em>Comment la terre s&rsquo;est tue. Pour une &eacute;cologie des sens</em>,&nbsp;Paris, La D&eacute;couverte.&nbsp;</p> <p>Albrecht Glenn, 2021,&nbsp;<em>Les Emotions de la terre</em>, Paris, Les liens qui lib&egrave;rent.&nbsp;</p> <p>Bourdieu Pierre, 1979,&nbsp;<em>La Distinction</em>, Editions de Minuit, Paris.</p> <p>Biancofiore&nbsp;Angela,&nbsp;Barniaudy&nbsp;Cl&eacute;ment (dir.),&nbsp;2024,&nbsp;<em>L&#39;&eacute;conarration: Des ateliers d&#39;&eacute;criture pour transformer notre relation au vivant</em>, Lormont, Le Bord de l&rsquo;eau.</p> <p>Collectif, 2006,&nbsp;Annie Ernaux, Albert Memmi,&nbsp;&laquo;&nbsp;Litt&eacute;ratures et politique&nbsp;&raquo;,&nbsp;<em>Tra-jectoires</em>, n&deg; 3.</p> <p>Cavallin Jean-Christophe, 2021,&nbsp;<em>Vers une &eacute;cologie litt&eacute;raire</em>,&nbsp;<a href="https://www.fabula.org/lht/27/cavallin.html">https://www.fabula.org/lht/27/cavallin.html</a></p> <p>Ernaux Annie, 1993, &laquo;&nbsp;Vers une Je transpersonnel&nbsp;&raquo;,&nbsp;&nbsp;<em>RITM,</em>&nbsp;6, &lsquo;Autofictions &amp; Cie&rsquo;, Universit&eacute; de Paris-X. https://www.annie-ernaux.org/fr/textes/vers-un-je-transpersonnel/&nbsp;</p> <p>Ernaux Annie, 1996,&nbsp;<em>Journal du dehors</em>, Paris, Gallimard.&nbsp;&nbsp;</p> <p>Ernaux Annie, 2008, <em>Les Ann&eacute;es</em>, Paris, Gallimard.&nbsp;</p> <p>Ernaux Annie, 2011,&nbsp;<em>L&rsquo;&eacute;criture comme un couteau</em>, Paris, Folio.&nbsp;</p> <p>Foucault Michel, 2001, <em>L&#39;Herm&eacute;neutique du sujet</em>, Paris, Gallimard.</p> <p>Galey Mathieu,&nbsp;1981,&nbsp;<em>Marguerite Yourcenar. Les yeux ouverts,&nbsp;entretiens</em>,&nbsp;Paris, Livre de poche.</p> <p>Hans Jonas, 2013 [1979],&nbsp;<em>Le principe de responsabilit&eacute;</em>, Paris, Flammarion,&nbsp;</p> <p>Haraway Donna, 2016, &laquo;&nbsp;Anthropoc&egrave;ne, Capitaloc&egrave;ne, Plantationoc&egrave;ne, Chthuluc&egrave;ne. Faire des parents&nbsp;&raquo;,&nbsp;<em>Multitudes</em>, vol. 65, no. 4.</p> <p>Latouche Serge,&nbsp;2006,&nbsp;<em>Le Pari de la d&eacute;croissance</em>, Paris, Fayard.</p> <p>Moore Jason W.,&nbsp;2020,&nbsp;<em>Le capitalisme dans la toile de la vie. &Eacute;cologie et accumulation du capital</em>,&nbsp;trad. Robert Ferro, Toulouse, L&#39;Asym&eacute;trie.&nbsp;</p> <p>Morin&nbsp;Edgar, 1993,&nbsp;<em>Terre-patrie</em>,&nbsp;Paris Seuil.&nbsp;&nbsp;</p> <p>Morizot Baptiste,&nbsp;2020,&nbsp;<em>Mani&egrave;res d&rsquo;&ecirc;tre vivant</em>,&nbsp;Paris, Actes Sud.</p> <p>Naess Arne,&nbsp;2020 [1989], <em>Ecologie, communaut&eacute; et style de vie</em>, Paris, Editions dehors.</p> <p>Naess Arne, 2020,&nbsp;<em>Une &eacute;cosophie pour la vie : Introduction &agrave; l&#39;&eacute;cologie profonde</em>,&nbsp;Paris, Seuil.&nbsp;</p> <p>Parrique Timoth&eacute;e, 2022,<em>&nbsp;Ralentir ou p&eacute;rir : L&#39;&eacute;conomie de la d&eacute;croissance,</em>&nbsp;Paris, Seuil.</p> <p>Rosa Hartmut, 2021,&nbsp;<em>R&eacute;sonance. Une sociologie de la relation au monde</em>, Paris, La D&eacute;couverte.&nbsp;</p> <p>Rosa Harmut, Wallenhorst Nathana&euml;l, 2022, <em>Acc&eacute;l&eacute;rons la r&eacute;sonance. Pour une &eacute;ducation en Anthropoc&egrave;ne</em>, Paris, Le Pommier.&nbsp;</p> <p>Roudaut Jean, 1978, &laquo; Une autobiographie impersonnelle &raquo;,&nbsp;<em>La Nouvelle Revue Fran&ccedil;aise</em>, n&deg; 310.&nbsp;</p> <p>Schoentjes Pierre, 2015,&nbsp;<em>Ce qui a lieu, Essai d&rsquo;&eacute;copo&eacute;tique</em>, Marseille, Wildproject.&nbsp;</p> <p>Schoentjes Pierre, 2020,<em>&nbsp;Litt&eacute;rature et &eacute;cologie&nbsp;: le mur des abeilles</em>,&nbsp;Paris, Jose Corti.</p> <p>Serres Michel,&nbsp;[1990]2018,&nbsp;<em>Le Contrat naturel</em>,&nbsp;Paris, Flammarion.&nbsp;</p> <p>Worms Fr&eacute;d&eacute;ric, 2020, <em>Sid&eacute;ration et r&eacute;sistance,</em> Paris, Descl&eacute;e de Brouwer.&nbsp;</p> <p>Yourcenar Marguerite,&nbsp;1991, <em>Le Labyrinthe du monde</em>&nbsp;in <em>Essais et m&eacute;moires</em>, Paris, Gallimard.&nbsp;</p> <p>Yourcenar&nbsp;Marguerite, 1999,&nbsp;<em>Sources II</em>, Paris, Gallimard.&nbsp;</p> <p>Yourcenar Marguerite, 2002,&nbsp;<em>Portrait d&rsquo;une voix</em>,&nbsp;Paris, Gallimard.&nbsp;</p> <p>&nbsp;</p> <div> <hr size="1" /> <div id="ftn1"> <p><strong><a href="applewebdata://075B7900-9D09-4151-8A1D-887557085DCF#_ftnref1" name="_ftn1" title=""><span style="color:#2980b9;">[1]</span></a><span style="color:#2980b9;">&nbsp;</span></strong>Universit&eacute; Paul Val&eacute;ry, Montpellier &ndash; ReSO et IRIEC,&nbsp;stecychet@gmail.com</p> </div> <div id="ftn2"> <p><strong><a href="applewebdata://075B7900-9D09-4151-8A1D-887557085DCF#_ftnref2" name="_ftn2" title=""><span style="color:#2980b9;">[2]</span></a><span style="color:#2980b9;">&nbsp;</span></strong>&laquo;&nbsp;Par crise de la sensibilit&eacute;, j&rsquo;entends un appauvrissement de tout ce que nous pouvons sentir, percevoir, comprendre, et tisser comme relations &agrave; l&rsquo;&eacute;gard du vivant&nbsp;&raquo; (Morizot, 2020, p. 17).&nbsp;</p> </div> <div id="ftn3"> <p><strong><a href="applewebdata://075B7900-9D09-4151-8A1D-887557085DCF#_ftnref3" name="_ftn3" title=""><span style="color:#2980b9;">[3]</span></a></strong>&nbsp;Voir le&nbsp;Manifeste du<em>&nbsp;care&nbsp;</em>de Luigina Mortari&nbsp;&laquo;&nbsp;Venir au monde signifie faire l&rsquo;exp&eacute;rience de la fragilit&eacute; et de la vuln&eacute;rabilit&eacute; [&hellip;] R&eacute;pondre &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; du r&eacute;el signifie prendre soin de soi, prendre soin des autres, du monde et de la nature&nbsp;&raquo;&nbsp;<a href="https://tepcare.hypotheses.org/1465">https://tepcare.hypotheses.org/1465</a></p> </div> <div id="ftn4"> <p><strong><a href="applewebdata://075B7900-9D09-4151-8A1D-887557085DCF#_ftnref4" name="_ftn4" title=""><span style="color:#2980b9;">[4]</span></a><span style="color:#2980b9;">&nbsp;</span></strong>Le concept de capitaloc&egrave;ne - tr&egrave;s proche de celui d&rsquo;anthropoc&egrave;ne - rappelle que c&rsquo;est le d&eacute;veloppement par l&rsquo;humain d&rsquo;un syst&egrave;me capitaliste qui impose une production de masse &eacute;nergivore, hautement carbon&eacute;e et peu respectueuse de l&rsquo;environnement qui est la principale cause du d&eacute;r&egrave;glement climatique. La consommation de masse, en particulier alimentaire, tr&egrave;s d&eacute;pendante des plastiques, des fertilisants et autres pesticides, tous d&eacute;riv&eacute;s du p&eacute;trole, contribuent et accentuent la d&eacute;gradation catastrophique de la plan&egrave;te. Donna Haraway&nbsp;revendique l&rsquo;utilisation de ce terme&nbsp;: &laquo;&nbsp;Donc, je pense que trouver un grand nouveau nom, en fait plus d&rsquo;un, se justifie &ndash; comme Anthropoc&egrave;ne, Plantationoc&egrave;ne, et Capitaloc&egrave;ne, un terme d&rsquo;Andreas Malm et de Jason Moore avant d&rsquo;&ecirc;tre aussi le mien&nbsp;&raquo; (Haraway, 2016, p. 75-81).</p> </div> <div id="ftn5"> <p><strong><a href="applewebdata://075B7900-9D09-4151-8A1D-887557085DCF#_ftnref5" name="_ftn5" title=""><span style="color:#2980b9;">[5]</span></a></strong>&nbsp;<em>Journal du dehors&nbsp;</em>(1995)&nbsp;<em>La Vie ext&eacute;rieure</em>&nbsp;(2001) et&nbsp;<em>Regarde les lumi&egrave;res mon amour&nbsp;</em>(2016) sont des journaux extimes&nbsp;: terme forg&eacute; par Michel Tournier en 2002 qui oppose les journaux intimes, tourn&eacute;s vers soi, aux journaux extimes, tourn&eacute;s vers les autres, le monde.&nbsp;</p> </div> <div id="ftn6"> <p><strong><a href="applewebdata://075B7900-9D09-4151-8A1D-887557085DCF#_ftnref6" name="_ftn6" title=""><span style="color:#2980b9;">[6]</span></a><span style="color:#2980b9;">&nbsp;</span></strong>Citation de Jean-Jacques Rousseau en &eacute;pigraphe. Annie Ernaux,&nbsp;<em>Journal du dehors,</em>&nbsp;1996, Paris, Gallimard.</p> </div> <div id="ftn7"> <p><strong><a href="applewebdata://075B7900-9D09-4151-8A1D-887557085DCF#_ftnref7" name="_ftn7" title=""><span style="color:#2980b9;">[7]</span></a></strong>&nbsp;Annie Ernaux&nbsp;: &laquo;&nbsp;Les Soul&egrave;vements de la Terre sont un mouvement pour la vie&nbsp;&raquo;&nbsp;<a href="https://reporterre.net/Annie-Ernaux-Les-Soulevements-de-la-Terre-sont-un-mouvement-pour-la-vie">https://reporterre.net/Annie-Ernaux-Les-Soulevements-de-la-Terre-sont-un-mouvement-pour-la-vie</a>&nbsp;( 24 juin 2023).</p> </div> <div id="ftn8"> <p><a href="applewebdata://075B7900-9D09-4151-8A1D-887557085DCF#_ftnref8" name="_ftn8" title=""><span style="color:#2980b9;">[8]</span></a><span style="color:#2980b9;">&nbsp;</span>&laquo;&nbsp;De la vaporisation et de la centralisation du moi&nbsp;; tout est l&agrave;&nbsp;&raquo;, Baudelaire,&nbsp;<em>Mon c&oelig;ur mis &agrave; nu, &oelig;uvres posthumes</em>, 1908.&nbsp;</p> </div> <div id="ftn9"> <p><strong><a href="applewebdata://075B7900-9D09-4151-8A1D-887557085DCF#_ftnref9" name="_ftn9" title=""><span style="color:#2980b9;">[9]</span></a></strong>&nbsp;Compos&eacute; de&nbsp;<em>Souvenirs pieux</em>&nbsp;(1974), <em>Archives&nbsp;du Nord&nbsp;</em>(1977)&nbsp;et&nbsp;<em>Quoi&nbsp;? L&rsquo;&eacute;ternit&eacute;</em>&nbsp;(1988).&nbsp;</p> </div> <div id="ftn10"> <p><a href="applewebdata://075B7900-9D09-4151-8A1D-887557085DCF#_ftnref10" name="_ftn10" title="">[<span style="color:#2980b9;"><strong>10]</strong></span></a>&nbsp;La disparition du&nbsp;paysage familier r&eacute;confortant&nbsp;(solace&nbsp;en anglais)&nbsp;induit une souffrance psychique et existentielle qu&rsquo;il compare &agrave; un &laquo;&nbsp;mal du pays&nbsp;&raquo; sans exil.&nbsp;&nbsp;(Glenn Albrecht, 2021).</p> </div> <div id="ftn11"> <p><strong><a href="applewebdata://075B7900-9D09-4151-8A1D-887557085DCF#_ftnref11" name="_ftn11" title=""><span style="color:#2980b9;">[11]</span></a></strong>&nbsp;Conform&eacute;ment&nbsp;au souhait de Marguerite Yourcenar, le parc d&eacute;partemental du Mont-Noir est d&eacute;sormais class&eacute; espace naturel du Nord, vou&eacute; &agrave; la pr&eacute;servation des arbres et des animaux. <a href="https://villamargueriteyourcenar.fr/le-parc-du-mont-noir">https://villamargueriteyourcenar.fr/le-parc-du-mont-noir</a></p> </div> <div id="ftn12"> <p><strong><a href="applewebdata://075B7900-9D09-4151-8A1D-887557085DCF#_ftnref12" name="_ftn12" title=""><span style="color:#2980b9;">[12]</span></a></strong>&nbsp;&laquo;&nbsp;Hadrien dit ceci - et c&#39;est magnifique&nbsp;: la plus haute forme de vertu, la seule que je supporte encore, [c&rsquo;est] la ferme d&eacute;termination d&#39;&ecirc;tre utile. - et bien pour moi, &ccedil;a a toujours &eacute;t&eacute; une id&eacute;e ma&icirc;tresse, &ccedil;a explique peut-&ecirc;tre les 40 adh&eacute;sions &agrave; 40 soci&eacute;t&eacute;s &raquo; (Yourcenar, 2002, p. 235).&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p> </div> <div id="ftn13"> <p><strong><a href="applewebdata://075B7900-9D09-4151-8A1D-887557085DCF#_ftnref13" name="_ftn13" title=""><span style="color:#2980b9;">[13]</span></a></strong>&nbsp;&laquo; Le mod&egrave;le de l&rsquo;engagement est, selon Sartre, celui de l&rsquo;&eacute;crivain du si&egrave;cle des Lumi&egrave;res qui &oelig;uvre pour un changement r&eacute;el dans le monde, promeut une vision de l&rsquo;homme qui sera &agrave; l&rsquo;origine des bouleversements des rapports sociaux, et dont les &eacute;crits visent une efficacit&eacute; imm&eacute;diate par toutes les formes de discours po&eacute;tique&nbsp;&raquo;, &laquo; Que peut la litt&eacute;rature&nbsp;? Responsabilit&eacute; de la litt&eacute;rature et engagement&nbsp;&raquo; in <em>Histoire de la litt&eacute;rature fran&ccedil;aise du XX&egrave;me si&egrave;cle</em> (dir. Mich&egrave;le Touret), Tome II, Paris, Presses universitaires de Rennes, 2008.</p> </div> <div id="ftn14"> <p><strong><a href="applewebdata://075B7900-9D09-4151-8A1D-887557085DCF#_ftnref14" name="_ftn14" title=""><span style="color:#2980b9;">[14]</span></a></strong>&nbsp;Texte r&eacute;dig&eacute; &agrave; l&rsquo;occasion de la participation d&rsquo;Annie Ernaux au festival litt&eacute;raire de Taobuk, en Sicile (juin 2023). Le festival avait pour th&egrave;me &lsquo;La libert&eacute;&rsquo;.&nbsp;<a href="https://www.annie-ernaux.org/fr/la-petite-fille-de-sfax/">https://www.annie-ernaux.org/fr/la-petite-fille-de-sfax/</a></p> </div> <div id="ftn15"> <p><strong><a href="applewebdata://075B7900-9D09-4151-8A1D-887557085DCF#_ftnref15" name="_ftn15" title=""><span style="color:#2980b9;">[15]</span></a></strong>&nbsp;Voir le discours de Annie Ernaux Prix Nobel 2022&nbsp;: &laquo;&nbsp;Il y a en Europe la mont&eacute;e d&rsquo;une id&eacute;ologie de repli et de fermeture, qui se r&eacute;pand et gagne continument du terrain dans des pays jusqu&rsquo;ici d&eacute;mocratiques. Fond&eacute;e sur l&rsquo;exclusion des &eacute;trangers et des immigr&eacute;s, l&rsquo;abandon des &eacute;conomiquement faibles, sur la surveillance du corps des femmes, elle m&rsquo;impose, &agrave; moi, comme &agrave; tous ceux pour qui la valeur d&rsquo;un &ecirc;tre humain est la m&ecirc;me, toujours et partout, un devoir de vigilance. Quant au poids du sauvetage de la plan&egrave;te, d&eacute;truite en grande partie par l&rsquo;app&eacute;tit des puissances &eacute;conomiques ne saurait peser, comme il est &agrave; craindre, sur ceux qui sont d&eacute;j&agrave; d&eacute;munis. Le silence, dans certains moments de l&rsquo;Histoire, n&rsquo;est pas de mise&nbsp;&raquo;.&nbsp;<a href="https://www.nobelprize.org/prizes/literature/2022/ernaux/201000-nobel-lecture-french/">https://www.nobelprize.org/prizes/literature/2022/ernaux/201000-nobel-lecture-french/</a></p> </div> </div>

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