N°7 / Démocraties en Transition

Habiter la Terre en commun

Entretien, propos recueillis par Manon Sala

Sophie GOSSELIN

Abstract

Sophie Gosselin est philosophe, elle enseigne à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales. Elle s'intéresse aux conséquences philosophiques de la crise écologique et interroge la place de l'être humain parmi les innombrables faisceaux de relations du monde vivant. Son dernier livre s'intitule La Condition Terrestre: habiter la Terre en communs, co-écrit avec le philosophe David gé Bartoli aux éditions du Seuil (2022). Manon Sala l'a rencontré dans le cadre d'un entretien pour la revue Notos. 

Keywords

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<p style="text-align: center;"><strong>Sophie Gosselin&nbsp;</strong></p> <p style="text-align: center;"><strong>Habiter la Terre en commun&nbsp;</strong></p> <p style="text-align: center;"><em>Entretien, propos recueillis par Manon Sala</em><strong><a href="#_ftn1" name="_ftnref1" title="">[1]</a></strong></p> <p><em>Sophie Gosselin est philosophe, elle enseigne &agrave; l&#39;&Eacute;cole des Hautes &Eacute;tudes en Sciences Sociales. Elle s&#39;int&eacute;resse aux cons&eacute;quences philosophiques de la crise &eacute;cologique et interroge la place de l&#39;&ecirc;tre humain parmi les innombrables faisceaux de relations du monde vivant. Son dernier livre s&#39;intitule&nbsp;La Condition Terrestre: habiter la Terre en communs, co-&eacute;crit avec le philosophe David g&eacute; Bartoli aux &eacute;ditions du Seuil (2022).&nbsp;Manon Sala l&#39;a rencontr&eacute;e dans le cadre d&#39;un entretien pour la revue Notos.&nbsp;</em></p> <p><em>Manon Sala&nbsp;: Sophie Gosselin, que signifie pour vous l&rsquo;id&eacute;e de &laquo;&nbsp;condition terrestre&nbsp;&raquo; que vous &eacute;voquez dans votre dernier livre &eacute;ponyme co-&eacute;crit avec David g&eacute; Bartoli aux &eacute;ditions du Seuil&nbsp;?</em></p> <p><em>Sophie Gosselin&nbsp;:&nbsp;</em>Il y a un clin d&#39;&oelig;il &agrave; la pens&eacute;e de la philosophe Hannah Arendt dont le livre a &eacute;t&eacute; traduit sous le titre&nbsp;La condition de l&#39;homme moderne&nbsp;depuis sa version anglaise&nbsp;<em>Human condition</em>.&nbsp;Hannah Arendt parle de condition humaine pour la distinguer de la nature humaine qui pr&eacute;existerait et qui serait une sorte d&rsquo;invariable anthropologique. Par &laquo;&nbsp;condition&nbsp;&raquo; il s&rsquo;agit de mettre l&rsquo;accent sur le&nbsp;fait que l&#39;humain&nbsp;se caract&eacute;rise plut&ocirc;t par une mani&egrave;re d&#39;&ecirc;tre au monde conditionn&eacute;e, c&#39;est-&agrave;-dire d&eacute;termin&eacute;e par un ensemble de conditions, tout en ayant intrins&egrave;quement la libert&eacute; d&rsquo;inventer ses propres mani&egrave;res d&#39;&ecirc;tre au monde, ses modes d&rsquo;existence. Il n&rsquo;y aurait donc pas une nature humaine d&eacute;finie, mais un ensemble de conditions qui offrent des formes de vie et qui, selon Arendt, se d&eacute;ploient selon trois modes d&#39;agir: le faire, l&rsquo;&oelig;uvre, l&rsquo;action.</p> <p>Dans notre ouvrage, nous reprenons cette notion de &laquo;&nbsp;condition&nbsp;&raquo; pour r&eacute;inscrire l&#39;&ecirc;tre humain dans une communaut&eacute;, que nous pourrions nommer communaut&eacute; terrestre, &eacute;largie aux autres formes de vie. Nous souhaitions dans ce titre d&eacute;passer l&rsquo;anthropocentrisme afin ne plus concevoir un &ecirc;tre humain qui vivrait simplement en soci&eacute;t&eacute; entre humains, mais montrer qu&#39;il est toujours pris dans des interd&eacute;pendances avec les autres qu&rsquo;humains, dans toutes ses actions et ses gestes quotidiens. Le syst&egrave;me moderne n&rsquo;a fait qu&#39;invisibiliser ces liens mais ils sont pourtant toujours l&agrave;. Nous le constatons d&rsquo;ailleurs avec la multiplication des catastrophes &eacute;cologiques, la sortie de l&#39;holoc&egrave;ne et l&#39;instabilit&eacute; climatique qui se g&eacute;n&eacute;ralise. Tout &agrave; coup, ces entit&eacute;s autres qu&#39;humaines, ces relations d&rsquo;interd&eacute;pendance, font irruption dans ce qui &eacute;tait jusqu&rsquo;&agrave; maintenant appel&eacute; &laquo;&nbsp;soci&eacute;t&eacute; humaine&nbsp;&raquo;, dans l&#39;espace public des affaires humaines et requestionnent ce que veut dire le fait d&#39;&ecirc;tre humain.</p> <p>Cette condition terrestre n&#39;est donc pas simplement une d&eacute;termination biologique, c&#39;est-&agrave;-dire le fait d&rsquo;&ecirc;tre une esp&egrave;ce parmi d&#39;autres esp&egrave;ces. Parler de la condition terrestre, c&#39;est dire qu&#39;il ne s&#39;agit pas simplement de repenser comment l&#39;esp&egrave;ce humaine fait partie de cet ensemble que serait la plan&egrave;te. Il s&#39;agit de la d&eacute;finir plut&ocirc;t comme la capacit&eacute; que se&nbsp;donnent des communaut&eacute;s plus qu&#39;humaines &agrave; inventer leurs mani&egrave;res de faire monde, d&#39;habiter le monde en commun. Et c&#39;est l&agrave; o&ugrave; cette notion de condition est importante. Elle n&rsquo;est pas l&agrave; pour d&eacute;finir une nature terrestre, ni retrouver une esp&egrave;ce d&#39;ordre naturel qui pr&eacute;existerait et auquel il faudrait se plier. L&#39;instabilit&eacute; g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;e dans laquelle nous sommes aujourd&rsquo;hui fait qu&rsquo;on ne peut plus revenir au mod&egrave;le &laquo;&nbsp;cosmologique antique&nbsp;&raquo; qui reposait sur l&#39;id&eacute;e d&#39;un cosmos harmonieux, hi&eacute;rarchis&eacute;, stable. On sort compl&egrave;tement aussi du mod&egrave;le cosmologique moderne dans lequel la nature &eacute;tait compar&eacute;e, associ&eacute;e &agrave; une machine qui pouvait &ecirc;tre contr&ocirc;l&eacute;e&nbsp;par l&#39;humain et qui pouvait &ecirc;tre d&eacute;cortiqu&eacute;e gr&acirc;ce &agrave; la science et ensuite contr&ocirc;l&eacute;e gr&acirc;ce &agrave; l&#39;ing&eacute;nierie humaine et au d&eacute;veloppement &eacute;conomique. Finalement aujourd&rsquo;hui, nous devons penser &agrave; une autre mani&egrave;re de nous r&eacute;inscrire dans les dynamiques terrestres qui tiennent compte de ces instabilit&eacute;s, du fait qu&#39;il n&#39;y a pas d&#39;ordre naturel d&eacute;fini et que c&#39;est &agrave; l&#39;ensemble des existants terrestres de r&eacute;inventer leur mani&egrave;re d&#39;habiter en commun. Finalement la condition terrestre c&#39;est &agrave; la fois d&eacute;finir ce moment de prise de conscience sensible qui prend en compte notre condition d&rsquo;&ecirc;tres relationnels conscients de leur composante&nbsp;plus qu&#39;humaine,&nbsp;mais aussi, le fait qu&rsquo;habiter la Terre implique la capacit&eacute; de faire mondes&nbsp;; c&#39;est-&agrave;-dire de constituer des communaut&eacute;s inscrites dans des lieux et de tramer des alliances et des formes de vie qui permettent le renouvellement de la multiplicit&eacute; des&nbsp;existences et relations qui forment la trame&nbsp;des mondes.</p> <p><em>M. S&nbsp;: Pouvez-vous d&eacute;tailler comment ce vivant autre qu&rsquo;humain est entr&eacute; r&eacute;cemment dans cette nouvelle cosmologie, dans cette p&eacute;riode de crise ?</em></p> <p>S. G.&nbsp;: Cette&nbsp;<w:sdt id="1195346182" sdttag="goog_rdk_0"></w:sdt>collision est d&rsquo;une certaine mani&egrave;re le r&eacute;sultat d&#39;un syst&egrave;me &eacute;conomique, politique. Il existe encore beaucoup de d&eacute;bats sur ce que certains appellent l&#39;Anthropoc&egrave;ne, cette nouvelle &egrave;re g&eacute;ologique dans laquelle on serait rentr&eacute; et dans laquelle on assisterait &agrave; la rencontre entre l&#39;histoire humaine et les temps de la Terre. Il y a &agrave; ce titre plusieurs interpr&eacute;tations possibles.&nbsp;</p> <p>Certains disent, que cette rencontre remonte &agrave; la pr&eacute;histoire, que l&#39;homme serait naturellement, &laquo;&nbsp;conqu&eacute;rant&nbsp;&raquo; en cherchant &agrave; s&#39;approprier la nature et du coup, &agrave; la d&eacute;truire. Dans notre livre nous nous opposons &agrave; cette conception-l&agrave; parce que justement, nous ne pensons pas qu&#39;il y ait une nature humaine et que l&#39;humanit&eacute; serait mauvaise par essence.&nbsp;Cela&nbsp;revient &agrave; d&eacute;finir l&#39;humanit&eacute; comme une esp&egrave;ce de grande abstraction alors que diff&eacute;rentes mani&egrave;res d&rsquo;habiter la Terre et de faire peuple ont coexist&eacute; au cours de l&#39;histoire. Nous pensons qu&rsquo;il existe plusieurs points d&rsquo;&eacute;tape dans cette domination des ph&eacute;nom&egrave;nes naturels qui ont conduit &agrave; la multiplication des catastrophes et &agrave; cette sortie de l&#39;Holoc&egrave;ne. Pour rappel, l&#39;Holoc&egrave;ne est cette p&eacute;riode g&eacute;ologique qui dure depuis plus de 10 000 ans, et qui se caract&eacute;rise par une certaine stabilit&eacute; des cycles naturels &agrave; l&#39;&eacute;chelle de la Terre. Cette stabilit&eacute; a&nbsp;permis l&rsquo;impl&eacute;mentation et la cr&eacute;ation des premi&egrave;res soci&eacute;t&eacute;s humaines, dans une forme de s&eacute;dentarisation puis de d&eacute;veloppement des soci&eacute;t&eacute;s telles qu&#39;on les a connues jusqu&#39;&agrave; maintenant.</p> <p>Les th&eacute;ories qui se d&eacute;veloppent aujourd&#39;hui stipulent que diff&eacute;rents moments historiques, dont notamment la colonisation des Am&eacute;riques, ont accompagn&eacute; la naissance de l&#39;&eacute;conomie capitaliste et instaur&eacute; un nouveau rapport &agrave; la Terre, un nouveau rapport &agrave; la nature, un nouveau rapport aux corps, consid&eacute;r&eacute;s essentiellement comme des ressources exploitables et par extrapolation des puits d&#39;&eacute;nergie dans lesquels nous pouvons extraire &agrave; l&#39;infini. Ce mod&egrave;le sous-tend l&rsquo;id&eacute;e que les soci&eacute;t&eacute;s humaines vont s&#39;&eacute;manciper en se d&eacute;tachant des d&eacute;terminismes naturels, des limites que leur impose la nature et par cons&eacute;quent, des interd&eacute;pendances avec celle-ci, pour lui substituer une esp&egrave;ce de technosph&egrave;re dans laquelle l&#39;homme serait tout puissant et pourrait d&eacute;cider de tout par sa simple volont&eacute;. C&rsquo;est finalement &ccedil;a le projet moderne, dont le paroxysme se situe au XXe si&egrave;cle et qui s&#39;est d&eacute;velopp&eacute; par la colonisation et le capitalisme. Le probl&egrave;me, c&rsquo;est qu&rsquo;&agrave; force de puiser, de d&eacute;forester, nous avons provoqu&eacute; des rencontres entre des esp&egrave;ces qui, normalement, ne se rencontrent pas, et ce sont ces rencontres qui font que de nouveaux virus commencent &agrave; se diffuser et cr&eacute;ent des pand&eacute;mies. A force d&#39;aller prendre les s&eacute;diments dans les fleuves pour pouvoir construire, produire du b&eacute;ton, ou &agrave; force de construire les centrales nucl&eacute;aires sur les fleuves pour les refroidir, tous les cycles sont rompus et cela cr&eacute;e des d&eacute;stabilisations g&eacute;n&eacute;rales qui facilitent la propagation de virus et qui mettent la plan&egrave;te toute enti&egrave;re &agrave; l&rsquo;arr&ecirc;t pendant des mois. Avec les rivi&egrave;res qui s&#39;ass&egrave;chent, les crues qui d&eacute;veloppent, les temp&ecirc;tes qui arrivent, nous voyons bien que nous ne sommes plus simplement les seuls &agrave; d&eacute;cider de l&rsquo;organisation de la Terre sur le fond d&#39;une nature qui serait pens&eacute;e comme une esp&egrave;ce de d&eacute;cor. Nous comprenons&nbsp;que nous sommes tous pris dans les&nbsp;soul&egrave;vements de la Terre et nous pouvons nous demander quelle place occuper et comment agir avec cette Terre qui se soul&egrave;ve et qui nous incite &agrave; poser des limites &agrave; cette volont&eacute; de puissance humaine.&nbsp;</p> <p><em>M. S.&nbsp;: Vous proposez justement de repenser notre fa&ccedil;on d&#39;habiter le monde en prenant conscience de nos relations de coappartenance. Pour vous, de quelles fa&ccedil;ons pourrait se concr&eacute;tiser cette nouvelle fa&ccedil;on d&#39;habiter la Terre en commun&nbsp;?&nbsp;</em></p> <p>S. G.&nbsp;: Cette nouvelle fa&ccedil;on d&rsquo;habiter la Terre en commun&nbsp;passe par d&#39;autres mani&egrave;res de s&#39;inscrire dans les milieux et les territoires dans lesquels nous habitons. Aujourd&rsquo;hui, on va tracer des routes &agrave; partir de maquettes et raser tout ce qu&#39;il y avait avant. On ne tient pas compte des existences qui sont d&eacute;j&agrave; l&agrave;. En fait, c&#39;est le geste colonial structurant du syst&egrave;me capitaliste, et de tout le mod&egrave;le, disons, de d&eacute;veloppement de nos soci&eacute;t&eacute;s. M&ecirc;me pendant l&#39;activit&eacute; agricole industrielle, on ne va jamais tenir compte de la vie du sol&nbsp;; on va m&ecirc;me commencer par tuer la vie qui est dans le sol pour faire de la culture hors sol. Finalement, c&rsquo;est toujours ce geste d&#39;&eacute;radication de ce qui existe qui est &agrave; l&#39;&oelig;uvre. Habiter la Terre en commun, c&rsquo;est au contraire s&rsquo;arr&ecirc;ter et se demander, un petit peu comme dans la permaculture, ce qui est d&eacute;j&agrave; l&agrave;. Quels sont les autres &ecirc;tres qui habitent ce terrain&nbsp;? Dans ce cas pr&eacute;cis, nous ne partons plus de l&rsquo;acquis&nbsp;que la terre est une surface appropriable et que par cons&eacute;quent tout nous serait d&ucirc;. Pourquoi cette terre appartiendrait plus &agrave; nous, humains, qu&#39;aux oiseaux qui viennent nicher dans l&#39;arbre, qu&#39;aux vers de terre ? L&#39;id&eacute;e, c&#39;est d&eacute;j&agrave; de se mettre &agrave; l&#39;&eacute;coute de ce qui existe et avec qui nous devons r&eacute;apprendre &agrave; cohabiter. Et l&#39;&eacute;tape suivante, c&#39;est de se dire que ces &ecirc;tres ne sont pas simplement ext&eacute;rieurs &agrave; nous mais qu&rsquo;ils nous constituent. Non seulement nous d&eacute;pendons d&#39;eux dans des cha&icirc;nes d&#39;interd&eacute;pendance mais aussi dans des formes d&rsquo;attachements affectifs, sensibles qui nous ram&egrave;nent &agrave; ce que l&#39;on est en tant qu&#39;humains et terrestres. Cette conception passe par des pratiques qui engagent le corps, car tout l&#39;enjeu est de se re-sensibiliser et de s&rsquo;inscrire dans un milieu. Par exemple, en tant qu&rsquo;habitante de Tours, je me suis beaucoup impliqu&eacute;e sur tous les enjeux autour de la Loire. Finalement, c&rsquo;est un petit peu &ccedil;a l&rsquo;enjeu, comment prendre conscience, sensiblement, dans notre chair, que nous ne sommes pas simplement des habitants de la Loire, des Lig&eacute;riens, mais que nous appartenons &agrave; un &eacute;cosyst&egrave;me plus large avec les anguilles, avec les saumons, avec les saules, avec les sternes, avec les h&eacute;rons cendr&eacute;s. Au m&ecirc;me titre que tous ces &ecirc;tres, nous appartenons &agrave; cette entit&eacute; qui est Loire.&nbsp;Cela nous conduit &agrave; nous demander comment redessiner la ville de Tours et comment l&rsquo;habiter depuis Loire ? Cela remet compl&egrave;tement en perspective&nbsp;nos mani&egrave;res d&#39;habiter.</p> <p><em>M. S.&nbsp;: Dans le livre, vous mentionnez le peuple de l&#39;eau en prenant pour exemple la rivi&egrave;re Whanganui qui a aujourd&rsquo;hui ses propres droits, gr&acirc;ce &agrave; sa reconnaissance juridique par la couronne de Nouvelle-Z&eacute;lande en 2017. Comment le fait de devenir un peuple de l&#39;eau, un peuple rivi&egrave;re ou un peuple montagne, nous implique diff&eacute;remment dans notre fa&ccedil;on de comprendre et de se mettre &agrave; la place de l&rsquo;entit&eacute; naturelle ? Mobiliser la terminologie du &laquo;&nbsp;peuple&nbsp;&raquo; d&eacute;tient un sens politique fort.&nbsp;</em></p> <p>S. G.&nbsp;: Dans le livre, chaque chapitre essaie de d&eacute;construire un des piliers de la structure politique moderne. La premi&egrave;re partie, justement, porte sur&nbsp;le Te Awa Tupua, nom cosmologique du fleuve Wanganui et propose de d&eacute;construire le concept de soci&eacute;t&eacute; humaine. En&nbsp;<em>reconnaissant&nbsp;</em>- et non pas en&nbsp;<em>donnant</em>&nbsp;des droits - &agrave; la rivi&egrave;re, c&rsquo;est &agrave; la fois le peuple maori qui est reconnu mais &eacute;galement sa cosmologie, sa mani&egrave;re de faire monde avec les autres qu&rsquo;humains.&nbsp;</p> <p>Si l&rsquo;on prend la perspective qui est celle, par exemple, des agences de l&rsquo;eau, nous sommes dans des logiques de gestion de la &laquo;&nbsp;ressource en eau&nbsp;&raquo;. On ne parle qu&#39;en m&egrave;tres cubes ou en masses d&#39;eau. Nous sommes encore dans cette vision hyper gestionnaire qui est tr&egrave;s anthropocentr&eacute;e et qui s&rsquo;inscrit dans une logique d&rsquo;appropriation. Au contraire, les Maoris ne se consid&egrave;rent pas comme les propri&eacute;taires de la rivi&egrave;re, ce sont eux qui appartiennent &agrave; la rivi&egrave;re. Ils appartiennent &agrave; cette entit&eacute; collective qui a un nom de personne, le Te Awa Tupua. Et quand la couronne n&eacute;o-z&eacute;landaise reconna&icirc;t des droits &agrave; la rivi&egrave;re Whanganui en tant que personne juridique qui peut aller devant le tribunal, &ccedil;a change la donne. Les nouvelles instances politiques cr&eacute;&eacute;es &agrave; la suite de cette d&eacute;cision ne prennent plus uniquement en compte la gestion du fleuve par la communaut&eacute; humaine mais s&rsquo;organisent pour prendre soin du bien-&ecirc;tre de ce corps collectif et relationnel qu&#39;est cette personne, cette entit&eacute;. Et &ccedil;a change compl&egrave;tement la perspective&nbsp;! L&rsquo;enjeu devient&nbsp;: comment faire politique depuis les relations qui nous lient aux autres vivants et donc, comment permettre le renouvellement des relations qui nous permettent de vivre et de cohabiter au sein d&#39;un milieu. Finalement la notion de peuple vient de l&agrave;. Dans la construction moderne, l&#39;&Eacute;tat est un peuple national qui se construit sur la base du droit formel. Il faut donner un pendant affectif au droit formel qui va venir &laquo;&nbsp;incarner&nbsp;&raquo; cette structure abstraite qu&rsquo;est l&rsquo;&Eacute;tat &agrave; travers la construction de l&rsquo;id&eacute;e de nation. L&rsquo;id&eacute;e de Nation &eacute;mane de la colonisation puis de la construction europ&eacute;enne. Cette vision est compl&egrave;tement hors sol puisque l&rsquo;Etat admet que tous les corps doivent &ecirc;tre livr&eacute;s au travail au sein de l&#39;&eacute;conomie. C&rsquo;est ce corps collectif qui va d&eacute;finir une identit&eacute; &agrave; partir de la langue, de la culture&hellip; Tout un ensemble de travaux vont &ecirc;tre men&eacute;s au XIXe si&egrave;cle pour d&eacute;finir cette identit&eacute; nationale. C&rsquo;est eux qui vont notamment aboutir &agrave; toutes les catastrophes que nous connaissons au XXe si&egrave;cle et &agrave; toutes ces crispations nationalistes qui entrent dans une esp&egrave;ce de contradiction interne au dispositif de l&#39;&Eacute;tat-nation qui explose au XXe si&egrave;cle. Dans notre livre, l&#39;id&eacute;e est de dire qu&rsquo;il existe des acquis int&eacute;ressants de la modernit&eacute;. Par exemple, c&rsquo;est d&eacute;sormais le peuple et non plus Dieu&nbsp;&nbsp;qui d&eacute;tient le pouvoir de d&eacute;cision. L&rsquo;autorit&eacute; est d&eacute;plac&eacute;e et ce qui est int&eacute;ressant ici est de d&eacute;fendre une conception d&eacute;mocratique, c&#39;est-&agrave;-dire le pouvoir du peuple. Nous cherchons alors comment se redonner un pouvoir d&#39;agir, cr&eacute;er un v&eacute;ritable espace d&eacute;mocratique, non plus dans l&#39;horizon nationaliste, mais dans l&#39;horizon terrestre. C&rsquo;est ce que nous d&eacute;fendons avec l&#39;id&eacute;e des peuples terrestres. Nous en avons vu &eacute;merger des expressions en Europe, par exemple dans le contexte de l&rsquo;apr&egrave;s Sainte-Soline et la lutte contre les m&eacute;ga-bassines, avec la formule tagu&eacute;e sur les murs&nbsp;: &laquo; nous sommes les peuples de l&#39;eau &raquo;. Nous nous sommes dits qu&rsquo;un vrai basculement &eacute;tait en train de s&rsquo;op&eacute;rer. Des habitants ne se reconnaissent plus comme des citoyens d&#39;une nation mais comme habitants d&rsquo;un territoire vivant plus qu&rsquo;humain, dont l&rsquo;eau forme le lien vivant, ce que nous appelons dans le livre &laquo;&nbsp;le lien animique&nbsp;&raquo; (pour d&eacute;passer le clivage corps/esprit). Or, c&rsquo;est depuis ce territoire, des &ecirc;tres vivants qui le composent et du soin du lien animique qui les relie que nous pouvons apprendre &agrave; r&eacute;habiter et contribuer &agrave; l&rsquo;&eacute;mergence de peuples terrestres.</p> <p><em>M. S.&nbsp;:&nbsp;Pensez-vous que ces slogans soient les signaux faibles de ce basculement cosmologique que vous nous invitez &agrave; rejoindre dans votre livre&nbsp;?&nbsp;</em></p> <p>S. G.&nbsp;: Je pense compl&egrave;tement que nous sommes dans un moment de cette ampleur-l&agrave;.&nbsp;Nous sommes dans un basculement dont l&rsquo;ampleur peut se comparer &agrave; ce qui a pu se produire &agrave; la Renaissance en Europe. Ce n&rsquo;est pas seulement un basculement politique mais aussi anthropologique, cosmologique. C&#39;est pour &ccedil;a que nous proposons l&rsquo;id&eacute;e de &laquo; cosmopolitique&nbsp;&raquo;. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une p&eacute;riode de transformation profonde qui remet en question les fondements m&ecirc;mes du &laquo;&nbsp;monde&nbsp;&raquo;. Ce que le philosophe Gunther Anders appelle &laquo;&nbsp;le temps de la fin&nbsp;&raquo;, mais qui correspond aussi, selon nous, au temps d&rsquo;un nouveau commencement, d&rsquo;un recommencement. Nous nous retrouvons en pr&eacute;sence d&rsquo;entit&eacute;s que nous n&rsquo;arrivons pas ou plus &agrave; identifier et qui peuvent &ecirc;tre qualifi&eacute;es de monstrueuses. Comme &agrave; l&rsquo;&eacute;poque de la Renaissance, nous assistons aujourd&rsquo;hui &agrave; une r&eacute;surgence du monstrueux, du trouble, de l&#39;hybride, qui pour moi sont des signes de basculement. Les &laquo;&nbsp;cases&nbsp;&raquo;, les syst&egrave;mes de cat&eacute;gorisation, sont en train de sauter. Il se passe quelque chose de profond dans la soci&eacute;t&eacute;, d&#39;o&ugrave; cette esp&egrave;ce de d&eacute;stabilisation g&eacute;n&eacute;rale. L&rsquo;instabilit&eacute; climatique, &eacute;cologique est aussi une instabilit&eacute; politique et cosmologique. Tout l&rsquo;enjeu est d&rsquo;&eacute;viter sa r&eacute;cup&eacute;ration par un pouvoir, comme &ccedil;a a &eacute;t&eacute; le cas &agrave; la Renaissance par des princes qui ont voulu construire un nouveau syst&egrave;me de connaissances, de &laquo;&nbsp;savoir-pouvoir&nbsp;&raquo; pour reprendre l&rsquo;expression du philosophe Michel Foucault. Alors comment profiter de cette &eacute;poque de m&eacute;tamorphoses que l&#39;on est en train de vivre, pour faire advenir justement de nouveaux processus &eacute;mancipateurs qui prennent acte de cette dimension cosmopolitique&nbsp;? La derni&egrave;re transformation de ce type a &eacute;t&eacute; marqu&eacute;e par des guerres dans toute l&#39;Europe. Ces moments de m&eacute;tamorphose, de transformation sont en m&ecirc;me temps des moments d&#39;enthousiasme port&eacute;s par une esp&egrave;ce de d&eacute;sir d&#39;invention collectif qui ouvrent des possibles, mais en m&ecirc;me temps ces p&eacute;riodes peuvent entra&icirc;ner des r&eacute;actions extr&ecirc;mes comme c&rsquo;est le cas aujourd&rsquo;hui. Nous pouvons identifier des r&eacute;sonances &agrave; une &eacute;chelle plus grande encore qu&rsquo;&agrave; la Renaissance et tout l&#39;enjeu est que cette p&eacute;riode ne prenne pas la m&ecirc;me tournure qu&rsquo;au XVIe et au XVIIe si&egrave;cle. Nous sommes dans une p&eacute;riode de polarisation extr&ecirc;me et de grandes violences et en m&ecirc;me temps je suis vraiment &eacute;tonn&eacute;e du foisonnement, de l&#39;inventivit&eacute; autant pratique que th&eacute;orique. C&#39;est passionnant car cela cr&eacute;e&nbsp;des sources d&#39;inspiration&nbsp;qui peuvent malheureusement aussi diviser. La fa&ccedil;on de mat&eacute;rialiser ces id&eacute;es en termes politiques n&rsquo;est pas une chose &eacute;vidente.&nbsp;</p> <p><em>M. S.&nbsp;: Par quels leviers ces nouvelles &eacute;mergences et transformations peuvent se concr&eacute;tiser dans la d&eacute;mocratie actuelle&nbsp;? Pensez-vous que le soul&egrave;vement viendra plut&ocirc;t du peuple par le biais d&rsquo;une nouvelle citoyennet&eacute;, ou que ce sont aux institutions existantes d&rsquo;impulser ces transformations&nbsp;?&nbsp;</em></p> <p>S. G.&nbsp;: Je pense d&rsquo;exp&eacute;rience que la tentative d&rsquo;avoir recours &agrave; un soul&egrave;vement depuis l&#39;int&eacute;rieur des institutions existantes m&egrave;ne in&eacute;luctablement &agrave; une forme d&#39;<em>impuissantement&nbsp;</em>- et non pas d&rsquo;<em>empuissantement</em>&nbsp;- collectif, qui d&eacute;prime les gens venus avec plein de bonnes volont&eacute;s. Ces personnes ont fait de grandes &eacute;coles et pensent qu&rsquo;ils vont changer le monde. Ils arrivent dans les institutions existantes et puis ils se font broyer par la machine que ce soit l&#39;entreprise ou le service public, ce qui est destructeur m&ecirc;me au niveau du d&eacute;sir. Ces institutions dont nous h&eacute;ritons viennent de ce syst&egrave;me &eacute;conomique qui a lui-m&ecirc;me provoqu&eacute; la catastrophe dans laquelle nous nous trouvons aujourd&rsquo;hui. Ce syst&egrave;me s&rsquo;est construit sur un ensemble de clivages, de dualismes qui nous ont men&eacute;s &agrave; cette situation catastrophique. De m&ecirc;me, c&rsquo;est l&rsquo;Etat moderne qui a permis le d&eacute;veloppement du capitalisme et inversement le capitalisme s&#39;appuie aussi sur l&#39;&Eacute;tat moderne et le d&eacute;veloppe. L&rsquo;&eacute;conomie capitaliste ne peut pas exister sans le syst&egrave;me de l&#39;&Eacute;tat de droit donc les deux en fait fonctionnent ensemble. Malheureusement, les deux syst&egrave;mes se sont partag&eacute;s un petit peu l&#39;espace en d&eacute;connectant&nbsp;l&#39;espace politique o&ugrave; se r&eacute;unissent des sujets de raison et de volont&eacute; et l&rsquo;espace des corps livr&eacute;s &agrave; l&#39;&eacute;conomie, c&rsquo;est-&agrave;-dire &agrave; l&rsquo;accumulation infinie du capital.&nbsp;Tous les enjeux de subsistance, tous les enjeux de communaut&eacute; ont &eacute;t&eacute; compl&egrave;tement d&eacute;truits au profit d&#39;infrastructures globalis&eacute;es qui d&eacute;poss&egrave;dent les habitants des terres sur lesquelles ils vivent mais aussi de tous les cycles naturels dont ils d&eacute;pendent pour leur subsistance. Certains habitants du Vercors se sont retrouv&eacute;s sans eau cet &eacute;t&eacute; car l&rsquo;eau est privatis&eacute;e par des entreprises qui captent des sources d&#39;eau pour les mettre en bouteille.&nbsp;Dans la&nbsp;Loire, l&rsquo;eau va dans le refroidissement des centrales nucl&eacute;aires. C&rsquo;est cette absurdit&eacute;-l&agrave; qui a &eacute;t&eacute; organis&eacute;e par le syst&egrave;me capitaliste et l&#39;Etat moderne. Je pense qu&rsquo;il faut reposer les bases &agrave; partir desquelles on fait politique, c&rsquo;est-&agrave;-dire repenser l&#39;&eacute;mergence de processus institutionnels depuis les&nbsp;territoires, depuis les relations qui trament la texture des communaut&eacute;s plus qu&rsquo;humaines auxquelles nous appartenons, ce que nous appelons &laquo;&nbsp;corps-territoire&nbsp;&raquo;, reprenant &agrave; notre compte une expression employ&eacute;e par les f&eacute;ministes d&rsquo;Am&eacute;rique du Sud.&nbsp;</p> <p>Tout notre syst&egrave;me politique est fond&eacute; sur un socle anthropologique individualiste et ce sont des repr&eacute;sentants qui doivent d&eacute;fendre les int&eacute;r&ecirc;ts des individus (ou groupes d&rsquo;individus) &agrave; l&#39;Assembl&eacute;e Nationale. Cette logique s&rsquo;&eacute;loigne de la question du faire commun.&nbsp;Or, c&rsquo;est &agrave; l&#39;inverse la mise en &oelig;uvre de dynamiques relationnelles qu&rsquo;exige la condition terrestre. Il ne s&rsquo;agit plus de penser &agrave; la d&eacute;fense de son int&eacute;r&ecirc;t personnel (m&ecirc;me si c&rsquo;est celui d&rsquo;un groupe constitu&eacute; auquel on appartient) mais plut&ocirc;t de prendre soin des relations qui permettent de renouvellement des processus vitaux par des processus institutionnels alternatifs qui vont transformer aussi les institutions existantes, de cr&eacute;er un rapport de force sous forme d&rsquo;alliances et d&rsquo;oppositions. Si certains des &eacute;lus continuent &agrave; &oelig;uvrer &agrave; l&#39;int&eacute;rieur des institutions existantes, je les encouragerai &agrave; soutenir, &agrave; financer, &agrave; donner les moyens mat&eacute;riels pour soutenir l&#39;&eacute;mergence de ces processus institutionnels alternatifs pour que les habitants puissent reprendre en main leur territoire de vie et les capacit&eacute;s de d&eacute;cider collectivement depuis ces territoires.&nbsp;</p> <p>Il ne s&rsquo;agit pas, dans notre perspective, d&rsquo;imposer un nouveau mod&egrave;le d&rsquo;organisation politique valable universellement. Il s&rsquo;agit plut&ocirc;t de contribuer &agrave; faire &eacute;merger&nbsp;des processus politiques depuis les territoires, depuis les bassins versants, en travaillant avec l&#39;existant. Nous voulons soutenir les formes de coop&eacute;ration qui permettent d&#39;agencer les diff&eacute;rentes dynamiques institutionnelles. C&rsquo;est un travail sur le long terme et je pense que nous ne sommes qu&rsquo;au d&eacute;but.&nbsp;</p> <div style="page-break-after: always"><span style="display: none;">&nbsp;</span></div> <p>&nbsp;</p> <div> <hr size="1" /> <div id="ftn1"> <p><strong><a href="applewebdata://8F9D9E0C-6B64-487A-B4BB-F5075E7C867C#_ftnref1" name="_ftn1" title="">[1]</a>&nbsp;</strong>Interview r&eacute;alis&eacute;e pour la revue&nbsp;<em>Notos&nbsp;</em>dans le cadre du podcast <em>Nouvelle Conscience</em></p> <p><a href="https://smartlink.ausha.co/nouvelle-conscience/nouvel-episode-du-31-12-17-31">https://smartlink.ausha.co/nouvelle-conscience/nouvel-episode-du-31-12-17-31</a></p> <p>&nbsp;</p> </div> </div>

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Lecture écopoétique des œuvres de Marguerite Yourcenar et de Annie Ernaux : transmettre une nouvelle vision du vivre ensemble vers une transformation écologique et sociale

Stécy BOUCHET-CHETAILLE

L’écriture de soi - conformément au modèle antique du « souci de soi » analysé par Michel Foucault - est au cœur d'un processus actif de formation et de transformation de notre rapport au monde. Les récits autobiographiques de Annie Ernaux et Marguerite Yourcenar s’inscrivent dans cette tradition ; le retour à soi n’est pas un repli narcissique ou solipsiste mais une ouverture vers un partage d’expériences sensibles. Il ne s’agit plus seulement de parler de soi mais d’engager une réflexion générale sur...

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