N°7 / Démocraties en Transition

Penser fractal, agir viral

François TADDEI

Abstract

François Taddei est cofondateur et directeur du Learning Planet Institute (anciennement CRI: Centre de recherches interdisciplinaires) depuis 2006. Il est directeur de recherche à l’Inserm depuis 1999 au sein de l’équipe ingénierie des systèmes et dynamiques évolutives (SEED). Polytechnicien, ingénieur en chef des Ponts, des eaux et forêts (1991), il a soutenu un doctorat en génétique moléculaire en 1995 et obtenu, la même année, une HDR. Il cofonde en 2005 le CRI, centre de recherche sur les nouvelles manières d’apprendre, d’enseigner, de faire de la recherche et de mobiliser l’intelligence collective dans les domaines des sciences de la vie, des sciences de l’apprendre et du numérique. François Taddei, titulaire de la chaire Unesco « Sciences de l’apprendre » depuis 2014, a notamment publié Apprendre au XXIe siècle (Calmann-Lévy, 2018) et plus récemment Et si nous (Calmann Lévy, 2022), des livres qui illustrent ses recherches et ses aspirations pour les sociétés apprenantes face aux défis de demain. Manon Sala l'a rencontré dans le cadre d'un entretien pour la Revue Notos. 

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<h3>Fran&ccedil;ois Taddei</h3> <h3>Penser fractal, agir viral</h3> <p style="text-align: left;"><em>Entretien, propos recueillis par Manon Sala</em><strong><a href="#_ftn1" name="_ftnref1" title=""><span style="color:#2980b9;">[1]</span></a></strong></p> <p><em>Manon Sala&nbsp;: Fran&ccedil;ois Taddei, vous avez co-fond&eacute; le Learning Planet Institute avec Ariel Lindner. Quelles sont les intentions initiales et les objectifs de ce lieu de formation insolite&nbsp;?&nbsp;</em></p> <p><em>Fran&ccedil;ois Taddei</em>&nbsp;: Le&nbsp;<em>Learning Planet Institute</em>&nbsp;est un lieu assez improbable qui est n&eacute; il y a une vingtaine d&#39;ann&eacute;es suite &agrave; des discussions avec des &eacute;tudiants qui n&#39;&eacute;taient pas tout &agrave; fait satisfaits du syst&egrave;me &eacute;ducatif et de devoir rester confin&eacute;s dans une discipline pour mener &agrave; bien des projets pertinents, voire impertinents, au sens d&rsquo;&ecirc;tre capable de questionner. Suite &agrave; ce constat nous avons commenc&eacute; &agrave;&nbsp;d&eacute;signer&nbsp;de nombreux projets, progressivement un master, une &eacute;cole doctorale, une licence, un b&acirc;timent, l&#39;ensemble des mani&egrave;res d&#39;y vivre, de s&#39;y installer&hellip; C&#39;est une longue histoire tr&egrave;s multidimensionnelle. Depuis presque vingt ans nous invitons les &eacute;tudiants en particulier, mais tout un tas d&#39;autres acteurs progressivement, &agrave; venir faire ici des choses qu&#39;on ne peut pas facilement faire ailleurs et qui sont juste indispensables aujourd&rsquo;hui, non seulement pour soi, mais aussi pour les autres et pour la plan&egrave;te. C&rsquo;est suite &agrave; cette prise de conscience du besoin de savoir prendre soin de soi, des autres et de la plan&egrave;te, et d&#39;&ecirc;tre capable d&#39;accompagner des &eacute;tudiants ou des apprenants &agrave; tous les &acirc;ges de la vie - et d&egrave;s le plus jeune &acirc;ge - que nous avons d&eacute;velopp&eacute; aussi des programmes de formation continue, de formation ex&eacute;cutive et d&#39;accompagnement. Nous avons mis en place des projets &eacute;ducatifs et des projets de recherche.</p> <p><em>M.S.&nbsp;: Concr&egrave;tement, comment se fait l&rsquo;apprentissage des transitions au Learning Planet Institute&nbsp;?&nbsp;</em></p> <p>F. T.&nbsp;: Nous pr&eacute;f&eacute;rons la terminologie de&nbsp;<em>learning transitions</em>&nbsp;qui ins&egrave;re une forme de polys&eacute;mie. Les&nbsp;<em>learning transitions</em> comportent &agrave; la fois l&rsquo;apprentissage des transitions mais aussi les transitions de l&#39;apprendre. En d&rsquo;autres termes, cela comporte aussi bien les transitions des apprenants, des individus et des collectifs, des organisations pour les transitions environnementales mais aussi soci&eacute;tales. A l&#39;heure de l&#39;intelligence artificielle et de l&rsquo;accroissement constant des progr&egrave;s technologiques, nous avons de nombreux questionnements &eacute;thiques &agrave; poser par l&rsquo;enseignement et la recherche et en insistant sur une tr&egrave;s forte activit&eacute; internationale. Le <em>Learning Planet Institute</em> a &eacute;t&eacute; lanc&eacute; avec Audrey Azoulay, directrice g&eacute;n&eacute;rale de l&#39;UNESCO. C&rsquo;est un r&eacute;seau de plus de 600 acteurs mondiaux qui travaillent sur des sujets proches du prendre soin de soi, des autres et de la plan&egrave;te afin de relever ensemble les d&eacute;fis de notre temps. Nous avons une vision globale du changement et de la transformation de la soci&eacute;t&eacute;.</p> <p><em>M.S.&nbsp;: En quoi cette vision vient nourrir la notion de planetizenship qui est centrale dans les projets et l&rsquo;engagement du Learning Planet Institute&nbsp;?&nbsp;</em></p> <p>F. T.&nbsp;: La citoyennet&eacute; a une tr&egrave;s belle et longue histoire, mais quand on la regarde en d&eacute;tail certains chapitres sont moins glorieux que d&#39;autres. Typiquement, la citoyennet&eacute; n&#39;est pas tr&egrave;s inclusive historiquement et il y a toujours des progr&egrave;s &agrave; faire aujourd&rsquo;hui. A Ath&egrave;nes par exemple, il n&#39;y avait que 15% des habitants de la ville qui &eacute;taient des citoyens. Les esclaves ne&nbsp;l&rsquo;&eacute;taient &eacute;videmment pas, les enfants non plus, les migrants certainement pas, m&ecirc;me s&#39;ils venaient de&nbsp;la ville ou du village d&#39;&agrave; c&ocirc;t&eacute;, et les femmes non plus. C&rsquo;est donc finalement une petite minorit&eacute; d&#39;hommes en armes qui d&eacute;fendent les murs de la cit&eacute;. Les Lumi&egrave;res r&eacute;inventent plus tard la citoyennet&eacute;, mais c&#39;est toujours les m&ecirc;mes qui gagnent la citoyennet&eacute; et les m&ecirc;mes qui en sont exclus. Il est int&eacute;ressant d&rsquo;ailleurs de voir qu&#39;&agrave; plusieurs si&egrave;cles d&#39;&eacute;cart ce sont toujours les m&ecirc;mes qui ont encore le moins la voix au chapitre aujourd&#39;hui. Cela pose la question de comment se d&eacute;finit la citoyennet&eacute; depuis les Lumi&egrave;res, sur la base de l&rsquo;h&eacute;ritage d&rsquo;Ath&egrave;nes. Une autre chose qui m&rsquo;a particuli&egrave;rement marqu&eacute;e est que les murs de la cit&eacute; s&eacute;parent les humains de la nature. La citoyennet&eacute; historique n&#39;est donc ni inclusive, ni &eacute;cologique. On a su faire grandir la citoyennet&eacute; en termes de territoire, en passant de la cit&eacute; ath&eacute;nienne &agrave; la nation, voire &agrave; l&#39;Europe, mais nous n&rsquo;avons toujours pas de capacit&eacute; &agrave; penser les enjeux plan&eacute;taires. &Ecirc;tre un<em>&nbsp;planetizen</em>,&nbsp;c&#39;est essayer d&#39;&ecirc;tre conscient des limites des citoyennet&eacute;s historiques et g&eacute;ographiques existantes et inventer quelque chose qui peut aller plus loin en prenant en compte l&#39;ensemble des habitants de cette plan&egrave;te, voir un jour peut-&ecirc;tre de discuter avec les habitants d&#39;autres plan&egrave;tes. Ce jour-l&agrave;, il faudra &ecirc;tre inclusif et essayer de se poser &agrave; nouveau des questions. On m&#39;a plusieurs fois demand&eacute; pourquoi avoir choisi la terminologie de&nbsp;<em>planetizen</em>&nbsp;plut&ocirc;t que celle de&nbsp;galaxyzen&nbsp;ou&nbsp;universezen.&nbsp;Je trouve ces questions int&eacute;ressantes mais je pense aujourd&rsquo;hui que l&#39;interd&eacute;pendance et la vuln&eacute;rabilit&eacute; crois&eacute;es sont plan&eacute;taires. A priori, ce qui se passe sur Alpha du Centaure n&#39;a pas d&#39;impact direct sur nous et r&eacute;ciproquement. Par contre, ce qui se passe &agrave; l&#39;autre bout de la Terre, peut avoir un impact consid&eacute;rable &agrave; toutes les &eacute;chelles. Nous l&rsquo;avons bien vu avec le Covid, nous le voyons avec le changement climatique et avec les mille et une crises actuelles qui ont des impacts directs ou indirects sur chacun d&#39;entre nous. Donc, cette interd&eacute;pendance, se mesure &agrave; l&rsquo;&eacute;chelle de la Terre, et pour le biologiste que je suis, je pense que la racine de la coop&eacute;ration, de la compassion et du&nbsp;<em>care</em>&nbsp;sont tr&egrave;s li&eacute;es &agrave; cette interd&eacute;pendance.</p> <p><em>M.S.&nbsp;: Selon vous, comment cr&eacute;er ce sentiment d&rsquo;interd&eacute;pendance &agrave; l&#39;&eacute;chelle plan&eacute;taire ? La soci&eacute;t&eacute; apprenante que vous d&eacute;finissez et que vous construisez au sein du Learning Planet Institute pourrait-elle &ecirc;tre un levier d&rsquo;action au niveau mondial ?</em></p> <p>F. T.&nbsp;: Je pense qu&#39;il faut essayer de penser fractal. Pour les non-math&eacute;maticiens, les fractales son comme les poup&eacute;es russes, elles s&rsquo;embo&icirc;tent et on peut &agrave; partir d&rsquo;elles penser &agrave; toutes les &eacute;chelles. Il faut donc&nbsp;<em>penser fractal&nbsp;et&nbsp;agir viral</em>&nbsp;&agrave; toutes les &eacute;chelles. Notre interd&eacute;pendance premi&egrave;re se pr&eacute;sente litt&eacute;ralement &agrave; la naissance. On ne survivrait pas s&#39;il n&#39;y avait pas des adultes bienveillants qui nous avaient aid&eacute;s &agrave; grandir, &agrave; nous nourrir. Nous partageons cette premi&egrave;re dimension avec beaucoup de mammif&egrave;res, tout en &eacute;tant une esp&egrave;ce singuli&egrave;re dans le nombre d&#39;ann&eacute;es de d&eacute;pendance et d&#39;extr&ecirc;me vuln&eacute;rabilit&eacute;. Un petit humain ne survit pas longtemps tout seul dans la for&ecirc;t, m&ecirc;me &agrave; un &acirc;ge relativement avanc&eacute;, et m&ecirc;me un adulte a du mal &agrave; survivre tout seul dans la for&ecirc;t. Par contre, collectivement, on est capable de faire des choses qu&#39;aucune autre esp&egrave;ce ne sait faire. Cette vuln&eacute;rabilit&eacute; et cette interd&eacute;pendance sont fondamentalement li&eacute;es. Par exemple, parmi &laquo;&nbsp;les peuples premiers&nbsp;&raquo;, les Inuits ainsi que les habitants du d&eacute;sert du Kalahari ont d&eacute;velopp&eacute; un sens de la coop&eacute;ration, de la compassion, du vivre-ensemble et de l&#39;interd&eacute;pendance qui est extr&ecirc;mement fort parce que dans ces environnements extr&ecirc;mes, on ne survit pas si on n&#39;est pas tous ensemble. Cette capacit&eacute; &agrave; passer de l&#39;interd&eacute;pendance, je dirais, familiale &agrave; une interd&eacute;pendance, disons, tribale ou d&#39;une communaut&eacute; plus &eacute;largie, est assez sp&eacute;cifique &agrave; notre esp&egrave;ce. Pour les autres esp&egrave;ces, il y a&nbsp;&eacute;ventuellement beaucoup de coop&eacute;ration avec des apparent&eacute;s tr&egrave;s fortement g&eacute;n&eacute;tiquement. Typiquement, les fourmis et les abeilles ont des niveaux de coop&eacute;ration tr&egrave;s impressionnants. Mais elles le font entre s&oelig;urs, entre cousines, dans des populations tr&egrave;s restreintes. Les humains eux sont capables de coop&eacute;rer avec des gens qu&rsquo;ils n&rsquo;ont jamais vus, ce qui est quand m&ecirc;me tr&egrave;s sp&eacute;cial. Je pense que cette capacit&eacute;-l&agrave; vient d&#39;une interd&eacute;pendance &agrave; diff&eacute;rentes &eacute;chelles. Nous avons cr&eacute;&eacute; les murs de la cit&eacute; car nous&nbsp;sommes d&eacute;pendants&nbsp;des autres acteurs de la cit&eacute; pour &eacute;ventuellement se prot&eacute;ger &eacute;ventuellement de la cit&eacute; d&#39;&agrave; c&ocirc;t&eacute;. Il existe donc &agrave; la fois une interd&eacute;pendance tout en acceptant l&rsquo;id&eacute;e d&rsquo;un &laquo;&nbsp;nous et les autres&nbsp;&raquo;. Or, il se trouve que l&#39;interd&eacute;pendance a progressivement cru, &agrave; l&#39;&eacute;chelle des nations, pour pouvoir se d&eacute;fendre contre la nation d&#39;&agrave; c&ocirc;t&eacute;, et cela a cr&eacute;&eacute; des empires, puis des choses toujours plus grandes. Aujourd&rsquo;hui, on voit bien que l&#39;interd&eacute;pendance est devenue plan&eacute;taire&nbsp;: elle n&#39;est pas simplement entre humains, elle est aussi avec le reste de nos &eacute;cosyst&egrave;mes. Il faut donc progressivement en prendre conscience, ce qui n&#39;est pas compl&egrave;tement &eacute;vident, et il faut &agrave; la fois passer de la sensation &agrave; l&#39;&eacute;motion, de la r&eacute;flexion et &agrave; l&#39;action, et &ecirc;tre capable d&#39;une prise de conscience progressive.&nbsp;</p> <p>Pour faire le lien avec la soci&eacute;t&eacute; apprenante, les communaut&eacute;s apprenantes sont fond&eacute;es sur&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;l&rsquo;interd&eacute;pendance, mais aussi sur la capacit&eacute; d&#39;&eacute;changer de l&#39;information et de la connaissance entre nous tous et toutes. Concr&egrave;tement, si quelqu&rsquo;un apprend qu&rsquo;il existe une ressource utile pour la communaut&eacute;, par exemple, chasser le mammouth, il va falloir apprendre &agrave; chasser le mammouth et &agrave; partager cette connaissance, y compris avec les nouvelles g&eacute;n&eacute;rations pour progressivement avancer. L&#39;une des forces de l&#39;esp&egrave;ce humaine, c&#39;est notre capacit&eacute; &agrave; apprendre et &agrave; apprendre les uns des autres. Un certain nombre d&rsquo;esp&egrave;ces comportent aussi de l&#39;enseignement et des capacit&eacute;s d&#39;apprentissage, mais la n&ocirc;tre a &eacute;t&eacute; d&eacute;multipli&eacute;e par le langage, puis par l&#39;&eacute;criture et les technologies. Cette capacit&eacute; &agrave; apprendre les uns des autres, &agrave; toutes les &eacute;chelles, est ce qui permet de passer d&#39;un individu apprenant &agrave; une communaut&eacute; apprenante, &agrave; une soci&eacute;t&eacute; apprenante, voire &agrave; une plan&egrave;te apprenante.</p> <p><em>M.S.&nbsp;: Vous d&icirc;tes que nous avons &eacute;volu&eacute; et d&eacute;velopp&eacute; nos modes de vie actuels gr&acirc;ce &agrave; diff&eacute;rentes formes de coop&eacute;rations &agrave; plusieurs niveaux. Pourtant, c&rsquo;est plut&ocirc;t la vision d&rsquo;une esp&egrave;ce humaine comp&eacute;titive pour sa survie qui pr&eacute;domine dans l&rsquo;imaginaire collectif. En vous &eacute;coutant j&rsquo;en d&eacute;duis qu&rsquo;une des r&eacute;sultantes de notre hominisation serait donc plut&ocirc;t une humanisation sous forme de coop&eacute;ration. D&rsquo;apr&egrave;s vous, la coop&eacute;ration doit-elle prendre le pas sur d&#39;autres formes d&#39;organisation sociales plus hi&eacute;rarchiques ou centralis&eacute;es&nbsp;?&nbsp;</em></p> <p>F.T.&nbsp;: Il y a dans la nature tout un tas de relations complexes que l&rsquo;on retrouve dans l&rsquo;organisation de l&#39;esp&egrave;ce humaine &eacute;galement, sous forme de coop&eacute;rations mais aussi de comp&eacute;titions. Dans la nature certains individus en mangent d&#39;autres, et en m&ecirc;me temps si on regarde au niveau mol&eacute;culaire, s&rsquo;il n&#39;y avait pas coop&eacute;ration entre les cellules, il n&#39;y aurait pas d&#39;organes&nbsp;; et s&rsquo;il n&#39;y avait pas de coop&eacute;ration entre organes, il n&#39;y aurait pas d&#39;&ecirc;tres multicellulaires. S&#39;il n&#39;y avait pas de coop&eacute;ration entre &ecirc;tres multicellulaires, il n&#39;y aurait pas de soci&eacute;t&eacute;&hellip; Nous pouvons continuer de filer ces comparaisons encore longtemps&nbsp;! Nous voyons bien que l&#39;histoire de l&#39;&eacute;volution est faite de ce qu&#39;on appelle&nbsp;des transitions majeures, c&rsquo;est-&agrave;-dire des transitions vers toujours plus de coop&eacute;ration. J&#39;ai eu la chance de travailler avec celui qui a pens&eacute; ces concepts, John Maynard Smith, sur la coop&eacute;ration aux &eacute;chelles cellulaires et mol&eacute;culaires. Je vois bien comment par exemple m&ecirc;me les bact&eacute;ries peuvent coop&eacute;rer y compris en &eacute;changeant de l&#39;information&nbsp;: elles &eacute;changent de l&#39;information sur comment coop&eacute;rer et elles coop&egrave;rent sur comment &eacute;changer de l&#39;information. Il y a donc d&eacute;j&agrave; des niveaux assez raffin&eacute;s de coop&eacute;ration au niveau microscopique. Ce qui est int&eacute;ressant avec ces syst&egrave;mes de coop&eacute;ration inter-bact&eacute;riennes est qu&rsquo;ils se font sans syst&egrave;me centralis&eacute; et donc hi&eacute;rarchique. Nous ne sommes donc pas oblig&eacute;s d&#39;avoir un minist&egrave;re de l&#39;&Eacute;ducation nationale pour transmettre de l&#39;information, ni un gouvernement pour forcer cette coop&eacute;ration. Nous pouvons&nbsp;donc nous inspirer du vivant et de notre histoire et nous demander &agrave; l&#39;heure d&#39;Internet et de l&#39;intelligence artificielle, si nous pouvons coop&eacute;rer, y compris avec les machines&nbsp;; et si oui, comment apprendre &agrave; faire ensemble des choses qu&#39;on ne saurait pas faire seul ? C&#39;est &ccedil;a le but de la coop&eacute;ration. Et, en l&#39;occurrence, apprendre &agrave; r&eacute;soudre des d&eacute;fis plan&eacute;taires que nous avons cr&eacute;&eacute;s bon gr&eacute;, mal gr&eacute;. Si nous faisons le lien avec l&#39;&eacute;ducation, l&#39;&eacute;ducation dans le&nbsp;<w:sdt id="-1737850350" sdttag="goog_rdk_0"></w:sdt>monde est assez syst&eacute;matiquement une comp&eacute;tition sur des savoirs d&#39;hier, alors qu&#39;on aurait besoin de coop&eacute;rer sur les d&eacute;fis d&#39;aujourd&#39;hui pour apprendre &agrave; co-construire le monde de demain. Nous voyons ici qu&#39;il y a besoin au moins autant d&#39;un changement culturel que d&#39;une mani&egrave;re d&#39;accompagner chacun, &agrave; commencer par les plus jeunes, dans une capacit&eacute; &agrave; savoir faire des choses que les machines ne savent pas faire. A titre d&rsquo;exemple, les machines commencent &agrave; &ecirc;tre major en passant les examens dans tout un tas d&#39;&eacute;preuves scolaires ou universitaires. Nous avons donc besoin d&#39;inventer d&#39;autres choses et de d&eacute;velopper en particulier ce qui est le propre des humains.</p> <p><em>M.S.&nbsp;: Vous disiez justement que nous &eacute;tions une soci&eacute;t&eacute; de symboles, notamment par la communication, par le langage et le partage de l&#39;information. Comment les r&eacute;cits peuvent nous orienter vers &laquo;&nbsp;une soci&eacute;t&eacute; du respect&nbsp;&raquo; que vous mentionnez dans votre livre Et si nous. Vous vous inspirez notamment de Marie Peltier, qui est enseignante &agrave; l&#39;Institut sup&eacute;rieur de p&eacute;dagogie Galil&eacute;e de Bruxelles, et qui dit que les r&eacute;cits du XXIe si&egrave;cle ne fonctionnent plus, que nous n&#39;avons pas de grands r&eacute;cits collectifs f&eacute;d&eacute;rateurs capables de susciter cet apprentissage en commun. Quels sont les r&eacute;cits, qui vous nourrissent &agrave; titre personnel et qui influencent la fa&ccedil;on dont vous co-dirigez aujourd&rsquo;hui le Learning Planet Institute ?</em></p> <p>F.T.&nbsp;: Nous arrivons aux 80 ans du&nbsp;<em>Petit Prince</em>, ce roman fait partie des r&eacute;cits qui me nourrissent. Je pense que, quelque part, le Petit Prince est un&nbsp;planetizen,&nbsp;au sens o&ugrave; il prend soin de lui, des autres et de la plan&egrave;te qu&#39;il habite. Or, il se trouve qu&#39;il a une plan&egrave;te &agrave; hauteur d&#39;enfant et qu&rsquo;il peut donc &agrave; lui tout seul prendre soin de sa rose et &eacute;viter les baobabs&hellip; C&rsquo;est int&eacute;ressant de faire ce clin d&#39;&oelig;il. Je suis &eacute;galement fortement inspir&eacute; par les&nbsp;Lettres Persanes. Montesquieu pense non seulement &agrave; la s&eacute;paration des pouvoirs&nbsp;; afin de critiquer la soci&eacute;t&eacute; fran&ccedil;aise sous la royaut&eacute; - ce qui n&#39;est pas compl&egrave;tement &eacute;vident - il invente le fait que des personnes venues ici ne comprennent pas la sophistication et l&#39;importance de l&#39;intelligence de notre soci&eacute;t&eacute;. En nous inspirant du regard du Petit Prince ou du regard des Persans, nous pouvons utiliser cette m&eacute;taphore du regard ext&eacute;rieur de quelqu&rsquo;un qui viendrait d&#39;une autre plan&egrave;te. Nous pouvons alors r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; ce que serait le regard de voyageurs galactiques qui arriveraient sur notre plan&egrave;te pour s&#39;interroger, par exemple, sur notre niveau de civilisation, en la comparant &agrave; ce qui existe par ailleurs dans l&#39;univers ou dans la galaxie. A partir de l&agrave;, nous pouvons essayer d&#39;inventer de nouveaux r&eacute;cits qui nous aident &agrave; prendre conscience de l&agrave; o&ugrave; nous venons pour imaginer o&ugrave; aller en se disant qu&rsquo;il existe un nombre &laquo;&nbsp;N&nbsp;&raquo; d&#39;estimations&nbsp;possibles &agrave; travers la galaxie et l&#39;univers. Il nous faut lib&eacute;rer les imaginaires, en particulier ceux des plus jeunes dont on sait qu&#39;ils sont plus cr&eacute;atifs. Les travaux d&#39;Alison Gopnik montrent qu&#39;il y a un pic de cr&eacute;ativit&eacute; vers cinq ans et un autre &agrave; l&#39;adolescence. Nous pouvons r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; comment inviter les plus jeunes et tous ceux qui ont su rester jeunes &agrave; aller vers ce que nos amis australiens de AIME-Mentoring appellent&nbsp;<em>Imagi-nation</em>,&nbsp;c&rsquo;est-&agrave;-dire&nbsp;la nation des imaginaires. Vous pouvez essayer d&rsquo;imaginer ce que vous feriez si vous &eacute;tiez le ou la pr&eacute;sidente de&nbsp;l&rsquo;<em>Imagi-Nation</em>. L&rsquo;imagination est la seule chose qui voyage plus vite que la vitesse de la lumi&egrave;re, &agrave; sa vitesse, vous pouvez aller sur une autre plan&egrave;te en un clin d&#39;&oelig;il et revenir, et ce que vous aurez vu l&agrave;-bas peut vous inspirer et vous aider &agrave; penser d&#39;autres bifurcations que celles pr&eacute;alablement annonc&eacute;es.</p> <p><em>M.S.&nbsp;: Justement, comme nous n&rsquo;avons pas la capacit&eacute; d&#39;aller sur d&#39;autres plan&egrave;tes, ou en tout cas, pour la plupart des terriens et terriennes, et que nous sommes dans une soci&eacute;t&eacute; qui se polarise de plus en plus, avec d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute; un discours techno-solutionniste qui profite de l&#39;&eacute;mergence grandissante de l&#39;intelligence artificielle, et de l&rsquo;autre un discours centr&eacute; sur une volont&eacute; de retourner &agrave; plus de sens &agrave; travers des bifurcations massives, et notamment ce ph&eacute;nom&egrave;ne d&rsquo;exode, non plus rural, mais urbain, c&rsquo;est-&agrave;-dire depuis les villes jusque dans les campagnes. Comment ce r&eacute;cit pourrait r&eacute;unir, tout en restant sur Terre, ces deux polarit&eacute;s ?&nbsp;</em></p> <p>F.T.&nbsp;: J&#39;aime bien essayer de travailler sur les invariants. D&#39;abord, si je dois me souvenir de peu de choses, c&#39;est plus simple pour mon petit cerveau de me souvenir de choses qui sont les plus invariantes. Et en m&ecirc;me temps, je pense que par d&eacute;finition, cela nous invite &agrave; identifier ce qui nous rassemble. Nous pouvons par exemple voir l&#39;ensemble du vivant comme une grande famille en nous inspirant de la biologie &eacute;volutive. Cette vision pour moi n&rsquo;&eacute;tait pas &eacute;vidente jusqu&rsquo;il y a quelques temps, je l&#39;ai appris relativement tard au cours de mes &eacute;tudes post-bac, alors que je pense que j&#39;aurais d&ucirc; l&#39;apprendre beaucoup plus jeune. Je pense que chacun d&#39;entre nous devrait prendre conscience que nous faisons partie d&rsquo;une grande famille. Nous connaissons un tas de concepts autour de la fraternit&eacute; et ce n&#39;est pas pour rien que dans les religions ou dans la R&eacute;publique ce genre de vocabulaire ait &eacute;t&eacute; repris.&nbsp;&nbsp;Nous voyons bien ici qu&rsquo;il ne faut certainement pas oublier les dimensions de la solidarit&eacute; fraternelle et de la sororit&eacute;, car elles sont indispensables.&nbsp;Cela signifie donc que nous venons tous d&#39;une grande famille qui partage une m&ecirc;me maison, en l&#39;occurrence, la plan&egrave;te Terre. C&rsquo;est notre vaisseau spatial. Ce sont les quelques centaines d&rsquo;astronautes qui l&rsquo;ont le mieux compris apr&egrave;s avoir v&eacute;cu ce qu&rsquo;on appelle en anglais&nbsp;l&#39;<em>overview effect</em>, c&rsquo;est-&agrave;-dire cette capacit&eacute; &agrave; prendre conscience une fois l&agrave;-haut de la vuln&eacute;rabilit&eacute; non seulement de chacun, mais aussi du c&ocirc;t&eacute; exceptionnel de notre plan&egrave;te, parce que tout le reste est vide, noir et froid. Cet effet leur a aussi permis de se rendre compte que, par exemple, la couche de l&#39;atmosph&egrave;re vue de l&agrave;-haut est tr&egrave;s fine et fragile, et que par cons&eacute;quent l&#39;ensemble de la vie sur Terre est de fait interd&eacute;pendant et fragile. De l&agrave;-haut on ne voit aucune fronti&egrave;re politique et nous pouvons nous apercevoir que nous venons tous et toutes de cette maison-m&egrave;re, de cette terre-m&egrave;re, de cette Ga&iuml;a. Je pense que nous avons besoin de ce genre de prise de conscience. Au cours de l&rsquo;histoire nous avons invent&eacute; des identit&eacute;s multiples, n&#39;en d&eacute;plaise &agrave; quelques-uns qui voudraient qu&#39;on n&#39;ait qu&#39;une seule identit&eacute;. Nous sommes des &ecirc;tres vivants, des &ecirc;tres humains, nous naissons dans une famille, elle-m&ecirc;me inscrite dans un territoire, &eacute;ventuellement nous bougeons d&#39;un territoire &agrave; l&#39;autre, et nous avons des territoires imbriqu&eacute;s les uns dans les autres. Nous pouvons alors nous poser la question de notre provenance&nbsp;: venons-nous de&nbsp;notre village, de notre r&eacute;gion, de notre pays, de notre continent&nbsp;ou de cette plan&egrave;te ? L&rsquo;id&eacute;e ici serait d&rsquo;ins&eacute;rer des &laquo;&nbsp;et&nbsp;&raquo; plus que des &laquo;&nbsp;ou&nbsp;&raquo; entre ces composantes et donc, d&rsquo;&ecirc;tre conscients de ces identit&eacute;s multiples afin d&rsquo;&eacute;viter de tomber dans les &laquo;&nbsp;identit&eacute;s meurtri&egrave;res&nbsp;&raquo; que Maalouf a tr&egrave;s bien d&eacute;crites et dans lesquelles d&egrave;s qu&rsquo;une forme d&#39;identit&eacute; est menac&eacute;e, on se sent oblig&eacute;s de la d&eacute;fendre et d&rsquo;aller jusqu&rsquo;&agrave; tuer ceux qui nous attaquent. Finalement, on s&#39;entretue au nom d&#39;identit&eacute;s qui sont d&eacute;finies de mani&egrave;re hyper-restrictive. Je pense qu&#39;il faut &ecirc;tre fier d&#39;appartenir &agrave; des identit&eacute;s multiples, et &ecirc;tre capable &eacute;ventuellement de changer une partie de ces dimensions, parce qu&#39;on peut &ecirc;tre citadins un jour et passer de l&#39;un &agrave; l&#39;autre afin de savoir tirer le meilleur de ce genre de choses, quitte &agrave; minimiser son empreinte carbone quand on se d&eacute;place de l&#39;un &agrave; l&#39;autre.</p> <p><em>F.T.&nbsp;: Justement, vous mettez en exergue dans votre livre&nbsp;Et si nous&nbsp;? Comment relever ensemble les d&eacute;fis du XXIe si&egrave;cle (Calmann L&eacute;vy, 2022)&nbsp;la notion d&#39;Ikiga&iuml;a, qui vient du concept japonais d&#39;Ikigai. Vous travaillez au Learning Planet Institute sur une application pour trouver son Ikigai. Pour rappel, l&#39;Ikigai est un ensemble de cercles entrecrois&eacute;s qui en leur centre nous permettent de trouver la place dans le monde et au sein de laquelle nous pouvons exercer nos talents et en m&ecirc;me temps gagner financi&egrave;rement notre vie, en r&eacute;coltant les&nbsp;ressources de notre travail. Vous ajoutez qu&#39;il faudrait &eacute;largir cette notion d&#39;Ikigai en y ajoutant la composante du respect de la plan&egrave;te. Selon vous, comment cet Ikigai pourrait se transformer en un Ikiga&iuml;a &eacute;largi et ancr&eacute; dans chaque individu ?</em></p> <p>F.T.&nbsp;: Je pense que nous devons &agrave; nouveau int&eacute;grer cette dimension fractale. Tous les individus et collectifs ont des besoins et des ressources propres. La question repose sur celle du&nbsp;match&nbsp;entre ces besoins et ces ressources en nous posant la question d&rsquo;abord de ce que sont nos vrais besoins. Nous sommes r&eacute;guli&egrave;rement manipul&eacute;s par la publicit&eacute; et la soci&eacute;t&eacute;, y compris par l&#39;intelligence artificielle qui par un certain nombre de donn&eacute;es publicitaires nous manipulent pour cr&eacute;er des besoins artificiels. Or il se trouve que ces besoins ne sont pas des besoins primaires et il faut donc s&#39;interroger sur le bien-fond&eacute; d&#39;un certain nombre de besoins tout en prenant conscience de nos propres ressources. Il faut aussi prendre conscience des besoins des personnes autour de soi en d&eacute;veloppant une forme de compassion, d&rsquo;empathie. Nous&nbsp;pouvons prendre conscience que des besoins existent aussi &agrave; l&#39;&eacute;chelle de la plan&egrave;te, par exemple les besoins de diminuer notre empreinte carbone collective&hellip; L&rsquo;&eacute;tape suivante est de faire l&rsquo;&eacute;tat sur les ressources individuelles et collectives. Notre plan&egrave;te est aussi pleine de ressources, mais ces ressources ne sont pas infinies, contrairement &agrave; ce que pensent certains mod&egrave;les d&#39;&eacute;conomistes et financiers. Il faut donc &agrave; la fois prendre conscience de la finitude de nos besoins et de nos ressources, car penser que nous avons des besoins infinis ins&eacute;r&eacute;s dans des ressources elles-aussi infinies cr&eacute;ent forc&eacute;ment un&nbsp;<em>mismatch</em>. Il faut donc apprendre&nbsp;&agrave; accepter une certaine frustration et ce que je trouve int&eacute;ressant, c&#39;est qu&#39;il y a un nombre de besoins qui peuvent devenir des ressources. Par exemple en informatique c&#39;est tr&egrave;s clair&nbsp;: si un codeur cherche un code, il a besoin de ce code, et s&rsquo;il ne le trouve pas, il va le cr&eacute;er lui-m&ecirc;me&nbsp;; en le codant lui-m&ecirc;me, il va cr&eacute;er une nouvelle ressource, et ce sont les logiques&nbsp;d&#39;open source&nbsp;qui font que l&#39;internet fonctionne aujourd&#39;hui gr&acirc;ce &agrave; cette capacit&eacute; des codeurs &agrave; transformer des besoins en ressources. Nous pouvons prendre l&rsquo;exemple aussi des chercheurs&nbsp;: ils cherchent une connaissance, ils ne la trouvent pas, et ils cr&eacute;ent un programme de recherche pour cr&eacute;er une nouvelle connaissance. Et par certains c&ocirc;t&eacute;s, c&#39;est aussi vrai des artistes qui ne trouvent pas le r&eacute;cit qu&rsquo;ils cherchent et qui d&eacute;cident de le cr&eacute;er. Les &ecirc;tres humains ont cette capacit&eacute; &agrave; transformer des besoins en ressources pour certaines ressources li&eacute;es &agrave; la connaissance, &agrave; la cr&eacute;ativit&eacute;, &agrave; la technologie ou &agrave; l&#39;art, dans une dynamique vertueuse. C&rsquo;est ce qui s&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pass&eacute; au Moyen-&Acirc;ge face &agrave; un besoin de connaissance et de r&eacute;union de ces connaissances pour cr&eacute;er de nouvelles ressources pour les g&eacute;n&eacute;rations suivantes. Cette capacit&eacute; &agrave; transformer les besoins en ressources est au c&oelig;ur de l&#39;universit&eacute; historique. Au Learning Planet Institute nous r&ecirc;vons de cr&eacute;er une universit&eacute; des&nbsp;<em>planetizens</em>, non pas en cr&eacute;ant simplement de la connaissance localement, juste pour une petite &eacute;lite qui a acc&egrave;s &agrave; l&#39;universit&eacute;, mais en rendant la connaissance accessible &agrave; tous et &agrave; toutes. Dans cette universit&eacute;, &agrave; partir des besoins de soi, des autres et de la plan&egrave;te et au lieu d&#39;&ecirc;tre en comp&eacute;tition sur les savoirs d&#39;hier, nous souhaitons cr&eacute;er de nouvelles connaissances, et donc des nouvelles ressources &agrave; partager avec tous, dans une logique de mutualisation des ressources en tant que biens communs. Pour moi cette universit&eacute; des&nbsp;<em>planetizens&nbsp;</em>est une&nbsp;universit&eacute; des biens communs,&nbsp;o&ugrave; nous apprenons &agrave; d&eacute;finir et inventer les biens communs naturels&nbsp;: l&rsquo;environnement, l&#39;oc&eacute;an, la qualit&eacute; du climat, de l&#39;eau, de l&#39;air&hellip; Mais nous avons aussi des biens communs intellectuels et digitaux tels que internet, l&#39;intelligence artificielle, Wikip&eacute;dia&hellip; Ce qui m&rsquo;int&eacute;resse dans cette universit&eacute; c&rsquo;est que la reconnaissance repose sur ses contributions aux communs, ce qui implique que plut&ocirc;t que d&#39;apprendre &agrave; surexploiter la nature, ou &agrave; surexploiter soi-m&ecirc;me et les autres, nous d&eacute;passions cette vision pour &ecirc;tre dans une logique de contribution aux biens communs naturels, intellectuels et digitaux. Cette universit&eacute; des&nbsp;<em>planetizens</em>&nbsp;serait donc elle-m&ecirc;me un bien commun puisqu&rsquo;elle contribuerait &agrave; cr&eacute;er de nouvelles connaissances et &agrave; former des personnes capables de comprendre comment nourrir ces biens communs. A ce moment-l&agrave; ces ressources peuvent &ecirc;tre quasiment infinies, parce que la connaissance peut &ecirc;tre produite ind&eacute;finiment&nbsp;; il n&#39;y a pas n&eacute;cessairement de fronti&egrave;res.</p> <p><em>M.S.&nbsp;: Nous pouvons aussi pr&eacute;ciser que ce bien commun englobe toutes les g&eacute;n&eacute;rations. C&rsquo;est ce que vous explorez dans votre livre dans lequel vous faites une grande place aux enfants, avec notamment ce rapport de l&#39;OMS et de l&#39;UNICEF de 2020 qui dit que pour r&eacute;ussir &agrave; atteindre les objectifs de d&eacute;veloppement durable, il faudrait laisser plus de place aux enfants&nbsp;: &agrave; leur cr&eacute;ativit&eacute;, &agrave; leur intelligence, peut-&ecirc;tre parce que finalement ils n&#39;ont pas &eacute;t&eacute; encore totalement fa&ccedil;onn&eacute;s par la soci&eacute;t&eacute; qui nous impose malgr&eacute; nous des modes d&#39;existence et de rationalit&eacute;. En quoi les enfants et l&#39;ensemble des planetizens peuvent permettre de faire le lien avec une soci&eacute;t&eacute; plus respectueuse et consciente de cette notion d&#39;appartenance &agrave; la Terre&nbsp;?&nbsp;</em></p> <p>F. T.&nbsp;: Je pense que les enfants peuvent jouer diff&eacute;rents r&ocirc;les. D&rsquo;abord, ce sont eux qui verront le XXIIe si&egrave;cle, alors que moi certainement pas. Cette diff&eacute;rence de perspective temporelle est importante et implique que par d&eacute;finition les enfants aient plus int&eacute;r&ecirc;t&nbsp;sur le&nbsp;long terme que ceux qui &eacute;lisent Trump. Il existe un probl&egrave;me de d&eacute;mocratie aujourd&#39;hui, puisque par exemple une bonne partie de ceux qui ont vot&eacute; pour le Brexit sont d&eacute;j&agrave; morts et une bonne partie de ceux qui ne voulaient pas du Brexit ne pouvaient pas voter, nous faisons donc clairement face &agrave; un probl&egrave;me de repr&eacute;sentation. Certains &eacute;mettent d&rsquo;ailleurs l&rsquo;id&eacute;e d&rsquo;un droit de vote particulier sur tous les sujets de long terme qui soit proportionnel &agrave; notre esp&eacute;rance de vie et donc &agrave; notre probabilit&eacute; de voir diff&eacute;rents futurs. Certains s&rsquo;interrogent aussi sur l&rsquo;obtention du droit de vote pour les enfants, je trouve personnellement que c&#39;est un questionnement int&eacute;ressant. D&rsquo;ailleurs si nous regardons du c&ocirc;t&eacute; des arguments contre, il s&rsquo;agit exactement des quatre arguments avanc&eacute;s au XXe si&egrave;cle pour que les femmes ne votent pas et au XIXe pour que les pauvres ne votent pas.&nbsp;Grosso modo&nbsp;il se disait la m&ecirc;me chose au XVIIe si&egrave;cle pour que personne ne vote&nbsp;: les enfants ne seraient pas suffisamment &eacute;duqu&eacute;s, pas suffisamment inform&eacute;s, pas suffisamment capables de comprendre la complexit&eacute; du monde, et trop influen&ccedil;ables. Je pense que si avant de d&eacute;poser un bulletin dans l&#39;isoloir, on demandait aux votants s&rsquo;ils sont parfaitement &eacute;duqu&eacute;s, inform&eacute;s, si personne ne les a influenc&eacute;s et s&rsquo;ils ont compris la complexit&eacute; de l&#39;ensemble des sujets, peu nombreux et nombreuses seraient celles et ceux qui iraient finalement voter. Ces arguments sont en fait assez sp&eacute;cieux, et sont &eacute;nonc&eacute;s par ceux qui ont le pouvoir et qui ne veulent pas le partager.&nbsp;</p> <p>&nbsp;</p> <p>Ensuite, si nous demandons &agrave; des jeunes s&#39;ils veulent voter, la plupart d&rsquo;entre eux r&eacute;pond que qu&rsquo;il leur faudrait encore du temps pour continuer &agrave; apprendre. Ils n&#39;ont pas lu Condorcet mais intuitivement ils ont compris le lien entre l&#39;&eacute;ducation, le savoir et la d&eacute;mocratie. Je pense que biologiquement il ne se passe rien de sp&eacute;cial entre 21, 18 et 16 ans, qui sont les &acirc;ges moyens de l&rsquo;obtention du droit de vote en d&eacute;mocratie. Or, si on donnait le droit de vote &agrave; un moment o&ugrave; il se passe biologiquement quelque chose de tr&egrave;s net, comme par exemple &agrave; la naissance, nous voyons bien que le b&eacute;b&eacute; ne pourrait pas exercer son droit de vote lui-m&ecirc;me, ne serait-ce que physiquement. Par contre ses parents pourraient voter pour lui. Et si l&#39;adulte ou le parent avait deux bulletins de vote, son bulletin et celui de son enfant&nbsp;; nous pouvons nous demander s&rsquo;il les mettrait au m&ecirc;me endroit et s&rsquo;il r&eacute;fl&eacute;chirait &agrave; deux fois avant de voter. En outre, cette disposition changerait compl&egrave;tement la d&eacute;mographie &eacute;lectorale car la d&eacute;finition des int&eacute;r&ecirc;ts des plus jeunes seraient mieux pris en compte.&nbsp;</p> <p>Je me suis amus&eacute; &agrave; poser la question &agrave; l&#39;intelligence artificielle pour savoir ce qu&#39;elle pense, ce que &ccedil;a changerait dans la soci&eacute;t&eacute;, et elle dit des choses qui sont tout &agrave; fait intuitives&nbsp;: si les plus jeunes pouvaient voter, leurs int&eacute;r&ecirc;ts seraient mieux pris en compte par les politiciens. Et donc en moyenne, il y aurait par exemple une meilleure prise en compte des enjeux de long terme, comme celui du changement climatique, de la biodiversit&eacute;&hellip; &Eacute;videmment, on investirait plus dans l&#39;&eacute;ducation et dans toutes les politiques de jeunesse, on lutterait probablement beaucoup mieux contre la pauvret&eacute; des plus jeunes et on aurait une soci&eacute;t&eacute; qui serait beaucoup plus agr&eacute;able &agrave; vivre, non seulement pour eux, mais probablement pour tout le monde&nbsp;; parce que c&#39;est une soci&eacute;t&eacute; qui prendrait davantage en compte les vuln&eacute;rabilit&eacute;s, le vivre-ensemble et les int&eacute;r&ecirc;ts de long terme. C&rsquo;est un sujet d&rsquo;autant plus d&rsquo;actualit&eacute; que nous f&ecirc;tons en 2024 le centenaire des droits de l&#39;enfant. Nous pouvons rendre hommage &agrave; Eglantyne Jebb qui apr&egrave;s la Premi&egrave;re Guerre mondiale a cr&eacute;&eacute; les droits de l&#39;enfant et a r&eacute;ussi &agrave; convaincre la Soci&eacute;t&eacute; des Nations, l&rsquo;anc&ecirc;tre de l&rsquo;Organisation des Nations Unies, d&#39;accepter. Il y a tout un mouvement aujourd&#39;hui autour de l<em>&#39;infantisme</em>&nbsp;qui met l&#39;enfant, au centre, comme le f&eacute;minisme met la femme au centre, pour r&eacute;&eacute;quilibrer les difficult&eacute;s de relations de pouvoir et de domination qui peuvent exister jusque dans les familles. Nous pouvons r&eacute;&eacute;quilibrer les choses, en donnant un nouveau droit aux enfants, qui est le droit de demander de nouveaux droits. Je pense que dans mon histoire familiale, mes parents m&#39;ont donn&eacute; ce genre de droit sans le faire explicitement. Or le droit de demander des droits, ce n&#39;est pas le droit d&#39;avoir tous les droits, ce n&#39;est donc pas l&#39;enfant roi mais l&#39;enfant raisonnable, ce qui n&#39;est pas du tout la m&ecirc;me chose. Ce n&rsquo;est donc plus l&#39;enfant qui fait ce qu&#39;on lui dit de faire mais l&#39;enfant qui comprend ce qu&#39;il doit faire, parce qu&#39;il est un &ecirc;tre de relation et qu&rsquo;il comprend les interd&eacute;pendances. Je pense que donner ce droit de demander des droits est hyper important car il invite les enfants &agrave; cr&eacute;er de nouveaux r&eacute;cits sur l&#39;imagination. Le droit &agrave; l&#39;imaginaire, le droit &agrave; repenser l&#39;&eacute;cole, &agrave; repenser la soci&eacute;t&eacute;, les mani&egrave;res d&#39;apprendre et de vivre ensemble sont des droits indispensables. Or, si on regarde l&#39;histoire de l&#39;esp&egrave;ce humaine et les endroits o&ugrave; nous donnons plus ou moins de droits aux enfants, il existe une corr&eacute;lation tr&egrave;s forte avec la pr&eacute;sence de violence fa&icirc;te aux enfants. Les soci&eacute;t&eacute;s esclavagistes,&nbsp;avec de relations de forte domination entre adultes - y compris entre hommes et femmes - sont les soci&eacute;t&eacute;s dans lesquelles les enfants sont les plus vuln&eacute;rables alors qu&rsquo;au contraire, les soci&eacute;t&eacute;s qui ont le mieux compris l&#39;interd&eacute;pendance et le besoin de coop&eacute;ration, de compassion - que ce soit les soci&eacute;t&eacute;s primitives ou les soci&eacute;t&eacute;s scandinaves, en particulier la Su&egrave;de qui a &eacute;t&eacute; la premi&egrave;re &agrave; abolir les violences fa&icirc;tes aux enfants - sont des soci&eacute;t&eacute;s beaucoup plus &eacute;quitables et o&ugrave; il fait mieux vivre, quel que soit son &acirc;ge.&nbsp;</p> <p><em>M.S.&nbsp;: Comment d&eacute;finiriez-vous l&rsquo;id&eacute;e d&rsquo;une nouvelle conscience d&eacute;mocratique&nbsp;?&nbsp;</em></p> <p>F.T.&nbsp;: Je la d&eacute;finirai comme une capacit&eacute; &agrave; penser la d&eacute;mocratie de mani&egrave;re fractale. Il existe en Europe un principe de subsidiarit&eacute; entre les d&eacute;cisions nationales et europ&eacute;ennes. Je pense qu&#39;il faut penser la d&eacute;mocratie &agrave; toutes les &eacute;chelles&nbsp;: au sein d&#39;une famille, au sein d&#39;une classe, au sein d&#39;un village, au sein d&#39;un quartier, en veillant &agrave; y ins&eacute;rer les droits de chacun. C&#39;est une conscience d&eacute;mocratique qui inclut cette&nbsp;<em>planetizenship</em>,&nbsp;aux niveaux local, national, international et plan&eacute;taire. C&#39;est une d&eacute;mocratie qui sait penser les biens communs au sein d&rsquo;un vivre-ensemble ultra-local lui-m&ecirc;me int&eacute;gr&eacute; dans un vivre-ensemble plan&eacute;taire avec tous les interm&eacute;diaires. Elinor Ostrom, qui est la premi&egrave;re femme &agrave; recevoir le prix Nobel d&#39;&eacute;conomie, a travaill&eacute; sur la gestion des communs. Si nous voulons &eacute;viter la surexploitation des communs et leur effondrement, la seule mani&egrave;re de s&#39;en sortir, c&#39;est de r&eacute;inventer des r&egrave;gles du jeu d&eacute;mocratique pour apprendre &agrave; mieux g&eacute;rer ces communs. La d&eacute;mocratie plan&eacute;taire est essentielle, en pensant cette capacit&eacute; &agrave; d&eacute;finir ensemble une autre mani&egrave;re de fonctionner, puisque les mani&egrave;res qui dominent l&#39;espace public aujourd&#39;hui ne sont pas soutenables. En restant seul, nous pouvons nous sentir &eacute;cras&eacute;s face &agrave; la responsabilit&eacute; de vouloir tout changer. Nous pouvons nous poser les questions suivantes : &laquo; et si nous &eacute;tions capables de penser la d&eacute;mocratie &agrave; toutes les &eacute;chelles ? &raquo;, &laquo;&nbsp;et si nous &eacute;tions capables de red&eacute;finir ce vivre-ensemble, non seulement dans notre int&eacute;r&ecirc;t propre, mais dans l&#39;int&eacute;r&ecirc;t des g&eacute;n&eacute;rations &agrave; venir ?&nbsp;&raquo;,&nbsp;&laquo;&nbsp;et si nous &eacute;tions des bons anc&ecirc;tres ?&nbsp;&raquo;. Si nous &eacute;tions capables de prendre des d&eacute;cisions pour les sept g&eacute;n&eacute;rations &agrave; venir, comme le font certains, je pense que nous ferions de grands progr&egrave;s. La nouvelle conscience d&eacute;mocratique c&rsquo;est donc cette prise de conscience d&#39;une d&eacute;mocratie qui n&#39;est pas celle d&#39;Ath&egrave;nes ou des Lumi&egrave;res, qui &eacute;taient tr&egrave;s exclusives, mais d&rsquo;une d&eacute;mocratie beaucoup plus inclusive, fondamentalement nourrie de la science et de la compr&eacute;hension de la complexit&eacute; du monde dans lequel nous vivons, mais aussi nourrie d&#39;une compassion et d&#39;une cr&eacute;ativit&eacute; qui prennent en compte non seulement nos int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;go&iuml;stes de court terme, mais aussi ce que Aristote appelait la<em>&nbsp;phronesis</em>,&nbsp;c&#39;est-&agrave;-dire <em>l&#39;&eacute;thique de l&#39;action,</em> cette capacit&eacute; &agrave; prendre en compte l&#39;impact de ce que je fais sur moi, sur les autres, &agrave; court terme et &agrave; long terme, localement, mais aussi jusqu&#39;&agrave; l&#39;&eacute;chelle de la plan&egrave;te. En &eacute;tant capables d&#39;&ecirc;tre des<em>&nbsp;planetizens</em>,&nbsp;c&rsquo;est-&agrave;-dire des d&eacute;mocrates &eacute;clair&eacute;s qui exercent cette &eacute;thique &agrave; toutes les &eacute;chelles et d&eacute;finissent ensemble les r&egrave;gles du jeu, nous pouvons monter en conscience. Or, il n&rsquo;est pas certain que tout le monde souhaite le faire et la d&eacute;mocratie est la voix de la majorit&eacute;. C&rsquo;est donc &agrave; nous de nous permettre de d&eacute;cider ensemble des r&egrave;gles du jeu qui sont n&eacute;cessaires pour le long terme, en &eacute;vitant certaines d&eacute;rives autoritaristes, &eacute;go&iuml;stes, ou d&eacute;lirantes auxquelles nous faisons face en ce moment.&nbsp;</p> <div> <hr size="1" /> <div id="ftn1"> <p><strong><a href="applewebdata://86A20433-294E-4E16-8C5E-30382CFD046E#_ftnref1" name="_ftn1" title=""><span style="color:#2980b9;">[1]</span></a></strong>&nbsp;Interview r&eacute;alis&eacute;e pour la revue&nbsp;Notos&nbsp;dans le cadre du podcast Nouvelle Conscience</p> <p><a href="https://smartlink.ausha.co/nouvelle-conscience/nouvel-episode-du-31-12-17-31">https://smartlink.ausha.co/nouvelle-conscience/nouvel-episode-du-31-12-17-31</a></p> </div> </div>

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Découvrir ensemble notre commune responsabilité :  Carnet de voyage en Afrique avec 18 étudiants du Nord et du Sud

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