N°6 / Formes de l’empathie: arts et langages

L’empathie comme levier de conscientisation spectatorielle dans les scènes contemporaines

Sunga KIM

Abstract

Le théâtre contemporain, en mettant en scène des corps portant les cicatrices réelles d’une douleur ou d’une souffrance, impose au spectateur une participation « émotionnelle » reposant sur la subjectivation sensible de l’autre. Ce faisant, le spectateur est volontairement mis face à ses propres limites éthiques et morales d’une part, mais aussi aux limites de ce qu’il considère comme relevant de l’esthétique. La simultanéité de la réception théâtrale implique des relations d’empathie particulières entre le spectateur et ces présences fortes, reposant non seulement sur la coprésence, pouvant être remise en question dans certaines formes contemporaines expérimentales, mais aussi et surtout sur son caractère non-reproductible et définitivement ancré dans le présent. Cet article s’attachera à mettre en évidence l’ambiguïté de ce personnage portant un fort caractère réel, pour diriger la réflexion vers les réactions empathiques de rejet ou d’attraction que leur vision peut provoquer, révélant le lien entre l’acteur et le spectateur, et exposant au final le spectateur à lui-même. C’est alors une véritable réflexion sur la position spectatorielle dans le théâtre et en dehors, en tant que regardant face à un autre, regardé, qui pourra éclore.

Contemporary theatre, by staging bodies bearing scars of pain or suffering, imposes on the spectator an “emotional” commitment based on the sensitive subjectivation of the other. In doing so, the spectator is voluntarily confronted with his own ethical and moral limits on the one hand, and on the other with the limits of what he considers as aesthetic. The simultaneity of theatrical reception implies special empathetic relationships between the spectator and these strong presences, based not only on co-presence, which can be called into question in certain contemporary experimental forms, but also and above all on its non-reproducibility and the fact that it is definitely rooted in the present. This article will firstly aim to highlight the ambiguity of this character carrying a strong sense of reality, then try to direct the reflection towards the empathic reactions of rejection or attraction that could be caused, revealing the link between the actor and the viewer, and ultimately exposing the viewer to themselves. It is then a real reflection on the spectatorial position in the theater and outside, as a gazer in front of another, watched, which will be able to develop.

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<p style="text-align: center;"><strong><span style="font-size:24px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">L&rsquo;empathie comme levier de conscientisation spectatorielle dans les sc&egrave;nes contemporaines</span></span></strong></p> <p><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Sunga Kim<a href="#_ftn1" name="_ftnref1" title=""><span style="color:#000099;">[1]</span></a></span></span></p> <p><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Le th&eacute;&acirc;tre contemporain (&agrave; comprendre dans ce texte en tant que genre hybride et multidisciplinaire et non en tant que th&eacute;&acirc;tre &laquo;&nbsp;de notre &eacute;poque&nbsp;&raquo;) depuis de nombreuses ann&eacute;es d&eacute;j&agrave; et &agrave; travers des sc&egrave;nes souvent controvers&eacute;es, place le spectateur face &agrave; des repr&eacute;sentations singuli&egrave;res du personnage dramatique. Plut&ocirc;t que de chercher une assimilation au personnage ou une transmission de ses &eacute;motions, la sc&egrave;ne se peuple de mod&egrave;les vari&eacute;s d&rsquo;un &ecirc;tre &laquo;&nbsp;autre&nbsp;&raquo; toujours plus &agrave; la marge. Ceux-ci sont alors incarn&eacute;s par des corps alt&eacute;r&eacute;s mis en sc&egrave;ne pour ce qu&rsquo;ils sont autant que pour ce qu&rsquo;ils repr&eacute;sentent (corps souffrants, ab&icirc;m&eacute;s, traumatis&eacute;s, hybrides, r&eacute;ifi&eacute;s, etc.) et qui font, du fait de leur nature m&ecirc;me, brutalement rejaillir leur r&eacute;alit&eacute; sous-jacente et une part d&rsquo;intimit&eacute; li&eacute;e.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">L&rsquo;exposition de ces corps met &agrave; mal les conventions habituelles du th&eacute;&acirc;tre, car le quatri&egrave;me mur s&rsquo;effrite lorsque les spectateurs sont priv&eacute;s du confort li&eacute; &agrave; leur position d&rsquo;observateurs distanci&eacute;s. Cet article s&rsquo;attachera &agrave; interroger les ph&eacute;nom&egrave;nes empathiques alors mis en jeu par ces pr&eacute;sences sc&eacute;niques, probl&eacute;matiques en ce qu&rsquo;ils se pr&eacute;sentent comme autant de d&eacute;fis lanc&eacute;s &agrave; chaque spectateur&nbsp;: quelles sont les limites de ce qu&rsquo;il est pr&ecirc;t &agrave; voir, &agrave; interpr&eacute;ter&nbsp;? &Agrave; quoi est-il pr&ecirc;t &agrave; donner du sens, quitte &agrave; transgresser ses propres valeurs ? Afin, sinon de r&eacute;pondre &agrave; ces interrogations &agrave; la fronti&egrave;re entre &eacute;thique et esth&eacute;tique, au moins d&rsquo;y apporter une r&eacute;flexion &agrave; la lumi&egrave;re des recherches th&eacute;&acirc;trales actuelles, cet article m&ecirc;lera arguments th&eacute;oriques et analyse de sc&egrave;nes th&eacute;&acirc;trales figurant des visions marginales de l&rsquo;autre. Pour saisir l&rsquo;ampleur de ces ph&eacute;nom&egrave;nes empathiques, il conviendra d&rsquo;approcher dans un premier temps l&rsquo;ambigu&iuml;t&eacute; du personnage fictif portant un fort caract&egrave;re r&eacute;el. Ces observations conduiront, dans un deuxi&egrave;me temps, &agrave; &eacute;tudier l&rsquo;une des r&eacute;actions &eacute;motionnelles provoqu&eacute;es par ces relations empathiques particuli&egrave;res, &agrave; savoir une forme de ressentiment, et la mani&egrave;re dont elle r&eacute;sonne chez le spectateur. Enfin, l&rsquo;&eacute;tude de r&eacute;alisations sc&eacute;niques mettant en &eacute;vidence le lien entre l&rsquo;acteur et le spectateur dans une confrontation tendue permettra d&rsquo;inscrire ces arguments dans la pratique. Les spectacles qui serviront, &agrave; ce titre, d&rsquo;appui &agrave; ces r&eacute;flexions sont les suivants&nbsp;: <em>Orph&eacute;e et Eurydice </em>(2014) de Romeo Castellucci mythifiant la souffrance et le handicap, <em>Exhibit B</em> (2013) de Brett Bailey exposant la diff&eacute;rence de l&rsquo;autre dans une dissonance entre r&eacute;el et repr&eacute;sentation, et <em>La vall&eacute;e de l&rsquo;&eacute;trange</em> (2018) de Rimini Protokoll jouant du corps objet pour surprendre le spectateur.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Du personnage &agrave; la personne&nbsp;: l&rsquo;ambigu&iuml;t&eacute; du r&eacute;el sur sc&egrave;ne</span></span></strong></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Le th&eacute;&acirc;tre semble s&rsquo;&eacute;vertuer, depuis qu&rsquo;il a &eacute;t&eacute; ceint de murs, &agrave; instaurer une distance certaine vis-&agrave;-vis de la r&eacute;alit&eacute; ext&eacute;rieure, non seulement pour favoriser la production de sc&egrave;nes imaginaires, mais aussi pour pouvoir se placer en retrait du monde, l&rsquo;observer et l&rsquo;aborder selon une vision parall&egrave;le qui permet un d&eacute;tachement et un recul par rapport aux faits. Dans les sc&egrave;nes contemporaines cependant, cette fronti&egrave;re entre le dedans et le dehors, est constamment franchie pour acc&eacute;der notamment aux lieux du quotidien, pour atteindre une forme d&rsquo;impr&eacute;visibilit&eacute; et d&rsquo;instantan&eacute;it&eacute;, ou encore pour introduire sur sc&egrave;ne une personne r&eacute;elle et son intimit&eacute;. Cela s&rsquo;observe la plupart du temps selon deux modalit&eacute;s qui, bien qu&rsquo;elles aient souvent lieu de mani&egrave;re concomitante, offrent une approche du r&eacute;el &agrave; la fois mat&eacute;rielle et dramatique&nbsp;: d&rsquo;une part le th&eacute;&acirc;tre documentaire, dans lequel le r&eacute;cit dramatique repose sur le fait historique ou personnel, et d&rsquo;autre part l&rsquo;exhibition du corps, de ses caract&egrave;res ph&eacute;notypiques &agrave; sa mat&eacute;rialit&eacute; organique int&eacute;rieure, offrant une visualisation imm&eacute;diate et concr&egrave;te des r&eacute;actions nerveuses et &eacute;motionnelles. Les corps alors mis en sc&egrave;ne, comme pour marquer plus fortement encore leur appartenance au r&eacute;el, sont souvent ab&icirc;m&eacute;s, d&eacute;form&eacute;s, malades ou portent les traces physiques de blessures psychologiques ou corporelles, et peuvent tout aussi bien &ecirc;tre des corps hybrides, des &laquo;&nbsp;corps-limite&nbsp;&raquo;, des corps-m&eacute;moire qui instaurent un sentiment d&rsquo;alt&eacute;rit&eacute;. Qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de douleurs corporelles ou de dommages m&eacute;moriels, ils portent la charge leur histoire propre, et deviennent d&egrave;s lors objets sc&eacute;niques.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">De mani&egrave;re g&eacute;n&eacute;rale, lorsque l&rsquo;acteur apparait en sc&egrave;ne en incarnant un personnage, son identit&eacute; propre est dissimul&eacute;e derri&egrave;re le r&ocirc;le qui lui est confi&eacute;, &agrave; travers les diff&eacute;rents attributs qui lui serviront &agrave; l&rsquo;endosser au mieux (maquillage, costume, masque, accessoire, etc.) et les techniques d&rsquo;interpr&eacute;tation dramatique (d&eacute;nomination, geste, mouvement, narration, etc.). La pr&eacute;sence d&rsquo;un individu actant expos&eacute; en son corps singulier sera au contraire comme une mise &agrave; nu de son intimit&eacute;, sa pr&eacute;sence reposant avant tout sur certains traits personnels et corporels diff&eacute;renciant et marquant. Certes, l&rsquo;acteur en personnage offre &eacute;galement &agrave; la vue des spectateurs une r&eacute;alit&eacute; de par son visage, sa voix, son allure, sa silhouette, ses habitudes comportementales, etc., tout comme il transmet des &eacute;motions en interagissant avec le regard spectatoriel, mais tout ceci vise n&eacute;anmoins &agrave; ne repr&eacute;senter qu&rsquo;un seul personnage englobant et &agrave; accorder du mieux possible ce qui est dit et ce qui est montr&eacute;. Lorsque l&rsquo;on met en sc&egrave;ne des corps &laquo;&nbsp;hors norme&nbsp;&raquo; ou alt&eacute;ris&eacute;s, ce n&rsquo;est plus le personnage qui est visible au premier abord, mais c&rsquo;est le corps qui est personnifi&eacute;, dramatis&eacute;, mythifi&eacute; et m&eacute;taphoris&eacute; jusqu&rsquo;&agrave; devenir lui-m&ecirc;me narrateur de sa propre r&eacute;alit&eacute;, renversant la r&egrave;gle du <em>jeu</em>. De l&agrave; surgit une ambigu&iuml;t&eacute; issue de la constante cohabitation entre la fiction et le r&eacute;el qui ne cesse de la d&eacute;noncer.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">&Agrave; ce propos d&rsquo;ailleurs, Christian Biet et Chistophe Triau consacrent, dans leur ouvrage commun, une partie de leurs r&eacute;flexions &agrave; l&rsquo;acteur et &agrave; son corps, notamment au sujet du &laquo;&nbsp;corps expos&eacute;&nbsp;&raquo; dans une mise en sc&egrave;ne d&eacute;nu&eacute;e d&rsquo;illusion. Les auteurs &eacute;voquent alors la production d&rsquo;une &laquo;&nbsp;&eacute;motion th&eacute;&acirc;trale&nbsp;&raquo; issue de l&rsquo; &laquo;&nbsp;appr&eacute;ciation d&rsquo;une exhibition technique&nbsp;&raquo; mais aussi d&rsquo;une mani&egrave;re particuli&egrave;re &laquo;&nbsp;de rendre sensible de l&rsquo; &ldquo;humanit&eacute;&rdquo;&nbsp;&raquo; (Biet, Triau, 2006, p.805). L&rsquo;intimit&eacute; de l&rsquo;individu ainsi expos&eacute;e est, selon les deux chercheurs, source de complexit&eacute; &eacute;motionnelle, et par la surprise qu&rsquo;elle provoque, soumet au regard des spectateurs quelque chose qui d&eacute;passe ce qu&rsquo;ils pensaient voir, accentuant ce faisant l&rsquo;ambigu&iuml;t&eacute; de ce qui est montr&eacute; et de ce qui est per&ccedil;u. Cette apparition brute de l&rsquo;individualit&eacute; corporelle de l&rsquo;acteur contribue &agrave; faire, autant que possible de la &laquo; pr&eacute;sence humaine &raquo; le moyen d&rsquo;acc&eacute;der &agrave; l&rsquo; &laquo; &eacute;preuve intime et partag&eacute;e &raquo; (<em>ibid</em>., p. 811) dont parle les auteurs&nbsp;:</span></span></p> <p style="text-align: justify; margin-left: 40px;"><span style="font-size:16px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Ni construction spectaculaire ni pur retrait, mais exp&eacute;rience intime, celle-ci se proposerait au spectateur pour qu&rsquo;il s&rsquo;y reconnaisse et en fasse, de sa propre mani&egrave;re, l&rsquo;exp&eacute;rience d&eacute;stabilisatrice &ndash; singuli&egrave;re et commune. Il s&rsquo;agirait donc, dans ce type de th&eacute;&acirc;tre, de faire de la pr&eacute;sence de l&rsquo;acteur le lieu d&rsquo;une d&eacute;possession et d&rsquo;une mise &agrave; nu.&nbsp;(<em>ibid</em>., p. 809)</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Lorsqu&rsquo;il est question de pr&eacute;sences sc&eacute;niques hors-normes, le t&eacute;moignage du r&eacute;el est port&eacute; par la seule pr&eacute;sence de l&rsquo;autre et par ce qu&rsquo;il repr&eacute;sente, en termes d&rsquo;extr&eacute;mit&eacute;, par son corps lui-m&ecirc;me, son histoire, sa m&eacute;moire, tout ce qui est v&eacute;hicul&eacute; par le simple fait qu&rsquo;il soit l&agrave;, expos&eacute; au regard des spectateurs.&nbsp; Parfois mise en exergue par le texte et la narration, c&rsquo;est par cette pr&eacute;sence en collision frontale avec le principe d&rsquo;imitation (&agrave; comprendre ici comme la <em>mimesis</em> aristot&eacute;licienne fondamentale au th&eacute;&acirc;tre et non selon les principes d&rsquo;indentification empathique d&eacute;velopp&eacute;s dans les champs psychologiques ou psychanalytique), et par l&rsquo;empathie dont elle est la cible, que se d&eacute;clencheront chez les spectateurs l&rsquo;ensemble des processus empathiques &eacute;tudi&eacute;s ici. Cette empathie par int&eacute;gration du r&eacute;el repose sur une projection complexe du soi dans l&rsquo;autre, semble-t-il, et sur un processus de renversement conduisant <em>in fine </em>jusqu&rsquo;au retour sur soi de son propre regard. L&rsquo;autre ne repr&eacute;sentant plus en effet un &ecirc;tre &agrave; voir, mais plut&ocirc;t &agrave; reconnaitre, &agrave; faire r&eacute;sonner en soi, pour finir par se voir soi-m&ecirc;me &agrave; travers lui. Ainsi, de la prise de conscience de la diff&eacute;rence de l&rsquo;autre na&icirc;tra un sentiment d&rsquo;appartenance &agrave; une communaut&eacute; d&rsquo;&ecirc;tres sensibles, ce que Jacques Hochmann d&eacute;crit comme la reconnaissance d&rsquo;un &laquo;&nbsp;semblable &eacute;tranger&nbsp;&raquo; permettant la construction d&rsquo;une conscience commune&nbsp;:</span></span></p> <p style="text-align: justify; margin-left: 40px;"><span style="font-size:16px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">L&#39;autre, en moi, se constitue &agrave; la fois comme semblable et comme &eacute;tranger dans une r&eacute;ciprocit&eacute; constitutive de notre &ldquo;accouplement&rdquo; (que Ric&oelig;ur traduit par &ldquo;appariement&rdquo;) et, par-del&agrave;, de la communaut&eacute; des semblables, o&ugrave; l&#39;autre me constitue, &agrave; son tour, comme semblable &eacute;tranger. C&#39;est d&#39;ailleurs de cet accouplement (appariement) que jaillit la conscience d&#39;un moi appartenant &agrave; ce que Montaigne appelait &ldquo;l&#39;humaine condition&rdquo;, une conscience co-produite avec la conscience de l&#39;autre. Ce que je d&eacute;couvre dans cette &ldquo;intersubjectivit&eacute; transcendantale&rdquo; c&rsquo;est la possibilit&eacute; d&rsquo;un monde objectif. Per&ccedil;ue empathiquement, l&rsquo;exp&eacute;rience de l&rsquo;alter ego me donne un autre point de vue sur le monde. [&hellip;] L&rsquo;objectivit&eacute; du monde, et la g&eacute;n&eacute;ralisation de la conscience de cette objectivit&eacute;, est le r&eacute;sultat de cette correspondance empathique &eacute;largie &agrave; la communaut&eacute; des hommes qui devient comme une conscience collective sur laquelle cette objectivit&eacute; s&rsquo;inscrit.&nbsp;(Hochmann, 2015, p. 30-31)</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Cette acceptation de l&rsquo;&ecirc;tre sc&eacute;nique, malgr&eacute; toutes les diff&eacute;rences physiques qui le s&eacute;parent du spectateur, comme un autre semblable &agrave; soi instaure les conditions n&eacute;cessaires au d&eacute;veloppement d&rsquo;une forme d&rsquo;empathie particuli&egrave;re, que Fr&eacute;d&eacute;rique de Vignemont nomme l&rsquo;&nbsp;&laquo;&nbsp;empathie reconstructive&nbsp;&raquo; (Vignemont (de), 2008, p. 341) et qui repose sur la mise en jeu de ses &laquo;&nbsp;propres ressources &eacute;motionnelles pour comprendre autrui&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>., p. 342). En effet, contrairement &agrave; une r&eacute;action bas&eacute;e sur la seule identification/reconnaissance des &eacute;motions et des sensations de l&rsquo;autre selon des indices corporels ext&eacute;rieurs (grimaces, r&eacute;flexes, etc.), il s&rsquo;agit l&agrave; plut&ocirc;t de la compilation d&rsquo;informations tir&eacute;es du contexte ext&eacute;rieur et des ressentis aboutissant &agrave; une &laquo;&nbsp;simulation de la situation &eacute;motionnelle de l&rsquo;autre&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>.), et donc &agrave; une plus grande compr&eacute;hension de ce qu&rsquo;il ressent et de ce qu&rsquo;il est.&nbsp; Elle implique un important processus intellectuel de collecte et de tri des donn&eacute;es per&ccedil;ues lors de la confrontation &agrave; l&rsquo;autre. La vision de ce corps portant les stigmates d&rsquo;une exp&eacute;rience de la douleur met ainsi en &eacute;moi les spectateurs, et les conduit &agrave; une r&eacute;action empathique r&eacute;v&eacute;lant tout &agrave; la fois la fragilit&eacute; et la r&eacute;silience propres &agrave; l&rsquo;homme. En effet, selon Luc Boltanski, c&rsquo;est par un effort d&rsquo;imagination et de projection que le spectateur se fera sa propre &laquo;&nbsp;repr&eacute;sentation des sentiments et des sensations du souffrant&nbsp;&raquo; (Boltanski, 1993, p. 62), sans pour autant s&rsquo;identifier &agrave; lui ou se mettre &agrave; sa place, mais en imaginant ses ressentis et ses &eacute;motions, dans un acte semblant d&eacute;nu&eacute; d&rsquo; &laquo;&nbsp;int&eacute;r&ecirc;t &eacute;go&iuml;ste&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>., p. 63). Il n&rsquo;est en effet pas envisageable que le spectateur ressente une quelconque douleur &agrave; la place du souffrant, mais il est plut&ocirc;t question de celle que ce dernier ressent et avec laquelle le spectateur entre en empathie.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Cette pr&eacute;sence sc&eacute;nique peut de ce fait &ecirc;tre source d&rsquo;une certaine g&ecirc;ne pour le spectateur, qui aura &agrave; voir avec les pr&eacute;jug&eacute;s moraux ou sociaux que la diff&eacute;rence suscite parfois chez l&rsquo;observateur n&rsquo;y &eacute;tant pas habitu&eacute;. De l&agrave; pourra na&icirc;tre un questionnement &eacute;thique, quant &agrave; cette pr&eacute;sence et le positionnement moral du spectateur vis-&agrave;-vis de celle-ci. Il serait en effet compr&eacute;hensible de mettre en doute les motivations justifiant l&rsquo;exposition sc&eacute;nique de la douleur ou de ses r&eacute;miniscences, et d&rsquo;interroger sa n&eacute;cessit&eacute; artistique comme son &laquo;&nbsp;utilisation&nbsp;&raquo; &agrave; des fins de communication ou de sensationnalisme. Car il est ind&eacute;niable que le corps alt&eacute;r&eacute; puisse &ecirc;tre compris, selon les sensibilit&eacute;s de chacun, comme une forme d&rsquo;expression sc&eacute;nique tout autant que comme la cible d&rsquo;une curiosit&eacute; sinon malsaine, au moins d&eacute;plac&eacute;e. Ces interrogations pourront, &agrave; partir des relations empathiques d&eacute;crites jusqu&rsquo;ici, initier des r&eacute;actions de l&rsquo;ordre de la r&eacute;sistance &eacute;motionnelle chez le spectateur, sur lesquels il conviendra de se pencher dans les paragraphes suivants.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">L&rsquo;indignation ou le premier pas vers un retour sur soi</span></span></strong></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Il ne s&rsquo;agit donc plus ici de la question de la perception ou non des choses relevant de l&rsquo;empathie vis-&agrave;-vis d&rsquo;un personnage fictif, mais plut&ocirc;t de la mani&egrave;re de percevoir l&rsquo;autre dans une monstration crue de son intime et des possibles surprises, d&eacute;rangements ou inqui&eacute;tudes qu&rsquo;elle peut susciter. C&rsquo;est ce que semble confirmer Paul Ardenne lorsqu&rsquo;il aborde les m&eacute;canismes d&rsquo;une r&eacute;ception engendr&eacute;e par une &laquo;&nbsp;forme <em>autre</em>&nbsp;&raquo; du corps, en dehors des normes et de la recherche du beau, visant &agrave; &laquo;&nbsp;faire valoir que le corps en soi est une construction aberrante&nbsp;&raquo;, et par lequel les artistes chercheraient &agrave; affirmer que &laquo;&nbsp;l&rsquo;image du corps la plus proche de la v&eacute;rit&eacute; est [&hellip;] l&rsquo;image du corps anormal&nbsp;&raquo; (Ardenne, 2001, p. 381). D&egrave;s lors que cette forme extr&ecirc;me de r&eacute;alit&eacute; corporelle fait irruption sur sc&egrave;ne, elle vient heurter les limites de l&rsquo;illusion sc&eacute;nique, et de fait met en p&eacute;ril la position du spectateur in&eacute;vitablement devenue pr&eacute;caire, d&eacute;stabilis&eacute; par ce que cette d&eacute;monstration de corps interroge quant &agrave; ses propres limites. Dans le m&ecirc;me ouvrage, Paul Ardenne insiste en effet sur la notion de &laquo;&nbsp;figure d&eacute;doubl&eacute;e&nbsp;&raquo;, sur le fait qu&rsquo;un autre puisse &laquo;&nbsp;me repr&eacute;senter sans &ecirc;tre moi&nbsp;&raquo;, car dans la monstruosit&eacute; de l&rsquo;autre, c&rsquo;est bien souvent sa propre intol&eacute;rance et ses propres limites empathiques qui s&rsquo;affichent. &laquo;&nbsp;L&rsquo;individu en apparence normal, le voil&agrave; sans doute, le monstre vrai&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>., p. 384), ponctue-t-il. Chacun est par l&agrave; mis face &agrave; lui-m&ecirc;me, et la vision de la sc&egrave;ne le ram&egrave;ne &agrave; sa propre personne, &agrave; son propre corps, ou selon les mots de Pierre Ancet dans un ouvrage d&eacute;di&eacute; aux &laquo;&nbsp;monstres humains&nbsp;&raquo;<a href="#_ftn1" name="_ftnref1" title=""><span style="color:#000099;">[2]</span></a>, &agrave; sa &laquo;&nbsp;propre difformit&eacute; int&eacute;rieure&nbsp;&raquo; (Ancet, 2006, p.&nbsp;V). Le m&ecirc;me auteur d&eacute;veloppe par ailleurs, dans un article d&eacute;di&eacute; &agrave; un sujet connexe, une id&eacute;e similaire en indiquant&nbsp;que lorsqu&rsquo;un observateur fixe son regard sur un corps difforme, &laquo;&nbsp;pris au pi&egrave;ge par sa pulsion scopique&nbsp;&raquo; (Ancet, 2018, p.&nbsp;46), il finit par l&rsquo;en d&eacute;tourner, et c&rsquo;est alors en lui-m&ecirc;me qu&rsquo;il le dirige, pour mieux se jauger et se placer &eacute;thiquement vis-&agrave;-vis de l&rsquo;autre. Ainsi, c&rsquo;est vers ses propres faiblesses et ses propres peurs, par des expressions inconscientes d&rsquo;attraction ou de d&eacute;go&ucirc;t, que le regard du spectateur sera dirig&eacute;, par l&rsquo;interm&eacute;diaire de cette pr&eacute;sence sc&eacute;nique &eacute;crasante de r&eacute;el et par la douleur qu&rsquo;elle repr&eacute;sente. Le corps abim&eacute; ou marqu&eacute; de l&rsquo;autre renvoie donc le spectateur &agrave; ce qu&rsquo;il cache et refoule en lui-m&ecirc;me.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">C&rsquo;est ainsi le caract&egrave;re r&eacute;el des &eacute;motions et des situations transmises par la sc&egrave;ne qui sera &agrave; m&ecirc;me de g&eacute;n&eacute;rer et d&rsquo;agglom&eacute;rer diff&eacute;rents &eacute;l&eacute;ments tels que le choc, la peur, la piti&eacute;, la compassion, ind&eacute;pendants les uns des autres mais pouvant se combiner ou se superposer en ce que Catherine Naugrette nomme &laquo;&nbsp;un processus d&rsquo;intellection&nbsp;&raquo; (Naugrette, 2011, p. 175) proche de la <em>simulation </em>&eacute;voqu&eacute;e pr&eacute;c&eacute;demment par Fr&eacute;d&eacute;rique de Vignemont et menant au final &agrave; un ressentiment de la part du spectateur, ou plus pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; une forme d&rsquo; &laquo;&nbsp;indignation&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>., p. 177). Ce m&eacute;canisme repose sur un ph&eacute;nom&egrave;ne de l&rsquo;ordre de la r&eacute;v&eacute;lation pouvant aboutir &agrave; une forme de devenir acteur du spectateur, c&rsquo;est-&agrave;-dire &agrave; une interpr&eacute;tation consciente de ce qu&rsquo;il voit et qui va &agrave; l&rsquo;encontre du poncif habituel pla&ccedil;ant le spectateur dans une position inactive de torpeur et de passivit&eacute;. Mettant en jeu les valeurs de chacun, l&rsquo;indignation pousse le spectateur &agrave; s&rsquo;interroger, aussi bien sur les sujets port&eacute;s par les pr&eacute;sences sc&eacute;niques que sur les limites de ce qu&rsquo;il accepte de consid&eacute;rer comme relevant de la cr&eacute;ation artistique. C&rsquo;est ici d&rsquo;une r&eacute;action &agrave; diverses formes de transgression dont il est question, et de ce que Mathilde Arrigoni d&eacute;crit dans son ouvrage <em>Le th&eacute;&acirc;tre contestataire</em>, comme des &laquo;&nbsp;choc[s] mora[ux]&nbsp;&raquo; (Arrigoni, 2017, p. 114). Cette notion, que l&rsquo;auteure emprunte &agrave; James Macdonald Jasper, repose sur une &laquo; r&eacute;action visc&eacute;rale&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>.) dont l&rsquo;origine serait un trop fort d&eacute;calage entre la r&eacute;alit&eacute; visible et les valeurs de l&rsquo;observateur. Transpos&eacute;e dans le contexte dramatique, le choc moral prend le r&ocirc;le d&rsquo;un &laquo;&nbsp;r&eacute;v&eacute;lateur &raquo; ayant pour objectif de &laquo;&nbsp;provoquer &eacute;motionnellement&nbsp;&raquo; le spectateur pour qu&rsquo;il &laquo;&nbsp;s&rsquo;implique dans ce qu&rsquo;il voit&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>., p. 115).</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">L&rsquo;indignation pourra donc se produire dans le th&eacute;&acirc;tre lorsqu&rsquo;un &eacute;l&eacute;ment quelconque entrera en collision avec les pr&eacute;conceptions et les pr&eacute;jug&eacute;s du spectateur sur ce qui ne peut ou ne doit pas &ecirc;tre fait, dit ou montr&eacute; en termes d&rsquo;&eacute;thique, de morale, de conventions ou de r&egrave;gles institutionnelles. Ainsi son impact, sa force et sa violence en somme sont-elles d&eacute;pendantes des rep&egrave;res du spectateur, de ces origines sociales ou culturelles par exemple. C&rsquo;est une forme de transgression qui s&rsquo;appuie sur les individualit&eacute;s, leurs singularit&eacute;s et leurs perceptions. Lorsqu&rsquo;elle est d&rsquo;ordre intellectuelle, elle renvoie chacun &agrave; ses propres limites, et met ce faisant les spectateurs face &agrave; eux-m&ecirc;mes, les amenant &eacute;ventuellement &agrave; supporter ce qu&rsquo;ils consid&egrave;rent comme intol&eacute;rable. C&rsquo;est &eacute;galement ce que souligne &Eacute;milie Combes, &agrave; savoir qu&rsquo;en soumettant le spectateur &agrave; une situation &eacute;tonnante ou d&eacute;rangeante, la transgression v&eacute;cue au th&eacute;&acirc;tre pourrait conduire le &laquo;&nbsp;lecteur-spectateur [&agrave;] acc&eacute;der &agrave; une nouvelle prise de conscience du soi&nbsp;&raquo; (Combes, 2017, p. 55-56).</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Pour faire suite &agrave; ces d&eacute;veloppements th&eacute;oriques, et ancrer les r&eacute;flexions sur les relations empathiques dont il &eacute;tait jusqu&rsquo;ici question ainsi que le ph&eacute;nom&egrave;ne d&rsquo;indignation dans la r&eacute;alit&eacute; des interactions th&eacute;&acirc;trales, les paragraphes suivants s&rsquo;appuieront sur trois cr&eacute;ations contemporaines qui serviront d&rsquo;&eacute;tude de cas. En s&rsquo;appuyant sur la dramatisation de personnages r&eacute;els, soit pr&eacute;sents en sc&egrave;ne soit existant ou ayant exist&eacute;, les trois spectacles cit&eacute;s donneront non seulement un aper&ccedil;u de la diversit&eacute; de ces repr&eacute;sentations de l&rsquo;autre, mais aussi des modalit&eacute;s mises en &oelig;uvre pour provoquer l&rsquo;indignation chez le spectateur. Ainsi sera-t-il plus ais&eacute; de d&eacute;crire les m&eacute;canismes par lesquels l&rsquo;empathie caus&eacute;e par ces pr&eacute;sences &agrave; forte charge r&eacute;aliste agit sur la r&eacute;ception du spectateur, en &eacute;branlant ses valeurs et en entrant en dissonance avec le contexte fictif attendu.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Une relation empathique construite sur la dramatisation de l&rsquo;intimit&eacute;</span></span></strong></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Dans l&rsquo;op&eacute;ra <em>Orph&eacute;e et Eurydice</em> (2014), mis en sc&egrave;ne &agrave; la Monnaie de Bruxelles, Romeo Castellucci fait intervenir sur un &eacute;cran dispos&eacute; au sein de la sc&egrave;ne une patiente atteinte du syndrome d&rsquo;enfermement (<em>locked-in syndrome</em>)<a href="#_ftn1" name="_ftnref1" title=""><span style="color:#000099;">[3]</span></a><span new="" roman="" times="">. Comme pour marquer l&rsquo;importance primordiale de cette pr&eacute;sence, l&rsquo;op&eacute;ra d&eacute;bute avec l&rsquo;affichage du pr&eacute;nom de la jeune femme, Els, seule indication dans le noir de l&rsquo;ouverture du spectacle. Lorsque la chanteuse incarnant le personnage d&rsquo;Orph&eacute;e entame sa partition, la vid&eacute;o d&eacute;crit, en temps r&eacute;el, la route menant jusqu&rsquo;&agrave; l&rsquo;h&ocirc;pital dans lequel Els est trait&eacute;e, pla&ccedil;ant ainsi le spectateur &agrave; la premi&egrave;re personne, en lieu et place de son conjoint, pendant que les surtitres lui r&eacute;v&egrave;lent quelques d&eacute;tails sur sa vie, de sa naissance &agrave; son accident. Ainsi sont-ils impliqu&eacute;s &eacute;motionnellement du simple fait de leur statut de regardant, endossant par procuration le r&ocirc;le d&rsquo;Orph&eacute;e cheminant pour retrouver sa jeune &eacute;pouse &laquo;&nbsp;m&eacute;taphoriquement&nbsp;&raquo; emprisonn&eacute;e, partageant la responsabilit&eacute; du regard du h&eacute;ros mythique transpos&eacute;e sous la forme d&rsquo;une interrogation sur le regard spectatoriel. Par la suite, Els occupera l&rsquo;&eacute;cran et l&rsquo;attention, alit&eacute;e dans sa chambre d&rsquo;h&ocirc;pital. &Eacute;coutant l&rsquo;op&eacute;ra en direct, elle repr&eacute;sente une figure d&eacute;doubl&eacute;e de l&rsquo;Eurydice du mythe interpr&eacute;t&eacute;e par une autre chanteuse sur sc&egrave;ne. Ce qui tient r&eacute;ellement lieu de rencontre frontale entre Els et les spectateurs ne surviendra pourtant qu&rsquo;&agrave; la fin de la repr&eacute;sentation, pendant un assez court moment de confrontation &laquo;&nbsp;&agrave; distance&nbsp;&raquo;, dans les limites physiques de l&rsquo;&eacute;cran : son visage, film&eacute; en gros plan, immobile except&eacute;s les quelques fr&eacute;missements de paupi&egrave;res et de pupilles, empli l&rsquo;&eacute;cran et la sc&egrave;ne. Le mouvement de va-et-vient ainsi op&eacute;r&eacute; entre les deux histoires permet au mythe et &agrave; la r&eacute;alit&eacute; de s&rsquo;appuyer l&rsquo;un sur l&rsquo;autre pour amplifier leurs sens respectifs, et ainsi aboutir &agrave; une compr&eacute;hension par rebonds successifs du r&eacute;cit global. La souffrance d&rsquo;Els, l&rsquo;enfermement dans son propre corps, la communication minimaliste &agrave; laquelle elle est contrainte, repr&eacute;sentent autant de mati&egrave;res r&eacute;elles amenant sur sc&egrave;ne un contraste intense avec le r&eacute;cit tragique. C&rsquo;est alors la th&eacute;&acirc;tralit&eacute; elle-m&ecirc;me qui est remise en question par la force de repr&eacute;sentation aussi crue qu&rsquo;esth&eacute;tique de ce corps ainsi contextualis&eacute;.</span></span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">La pr&eacute;sence d&rsquo;Els fait en effet surgir un espace parall&egrave;le de r&eacute;alit&eacute;, soigneusement juxtapos&eacute; &agrave; l&rsquo;espace sc&eacute;nique de la fiction, jusqu&rsquo;&agrave; ce que le premier impr&egrave;gne quasi parfaitement le r&eacute;cit dramatique. Les surtitres projet&eacute;s &agrave; l&rsquo;&eacute;cran, v&eacute;ritables didascalies donnant acc&egrave;s &agrave; l&rsquo;intimit&eacute; &laquo;&nbsp;dramatis&eacute;e&nbsp;&raquo; d&rsquo;Els, instaurent une distance d&eacute;lib&eacute;r&eacute;e entre la r&eacute;alit&eacute; de la vie de la patiente et la trag&eacute;die d&rsquo;Eurydice, sans aucun enchev&ecirc;trement narratif, ce qui aura pour effet d&rsquo;induire une complexit&eacute; &eacute;motionnelle faisant osciller les spectateurs entre bouleversement sensible et la r&eacute;v&eacute;lation critique de leur regard. Ainsi le spectateur pourra-t-il envisager cette pr&eacute;sence en d&eacute;passant tout sentiment de curiosit&eacute; ou de superficialit&eacute;. Car c&rsquo;est en effet, comme l&rsquo;expliquent Jean-Pierre Ryngaert et Julie Sermon, la somme des informations connues sur un personnage qui permet un &laquo;&nbsp;sentiment de familiarit&eacute;&nbsp;&raquo; (Ryngaert, Sermon, 2006, p. 135) chez le spectateur, donnant d&egrave;s lors acc&egrave;s &agrave; l&rsquo;intimit&eacute; du personnage. Aussi paradoxal que cela puisse sembler, la r&eacute;v&eacute;lation de l&rsquo;intimit&eacute; est ici ce qui lib&egrave;re du sentiment de voyeurisme ou d&rsquo;exhibitionnisme, du fait de la proximit&eacute; affective qui s&rsquo;instaure entre le regardant et le regard&eacute;. D&egrave;s lors, c&rsquo;est d&rsquo;une part le caract&egrave;re du regard spectatoriel qui sera modifi&eacute; par la r&eacute;action empathique, mais celui-ci sera &eacute;galement &agrave; son tour source d&rsquo;un changement de qualit&eacute; de son objet. Une boucle d&rsquo;&eacute;changes &eacute;motionnels entre regardant et regard&eacute; est ainsi entretenue par cette confrontation ambigu&euml; (physiquement distante, mais affectivement proche) qui brouille les positions de chacun autant qu&rsquo;elle annule la distance psychologique qui les s&eacute;pare habituellement.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Sans changer de position ni de statut, en demeurant face &agrave; l&rsquo;&eacute;cran et en soutenant le regard d&rsquo;Els, le spectateur par sa fonction de regardant se superpose au r&ocirc;le d&rsquo;Orph&eacute;e. L&rsquo;accentuation du statut spectatoriel habituellement qualifi&eacute; de passif, immobile et silencieux, cr&eacute;e un parall&egrave;le entre sa condition et la suj&eacute;tion forc&eacute;e d&rsquo;Orph&eacute;e face &agrave; la fatalit&eacute;. Ainsi, comme le personnage mythique confront&eacute; &agrave; la disparition in&eacute;luctable de son amour, le spectateur doit composer avec le fait d&rsquo;&ecirc;tre incapable de faire quoi que ce soit pour la personne r&eacute;elle qu&rsquo;il observe depuis le d&eacute;but du spectacle et avec laquelle il noue in&eacute;vitablement un lien empathique. C&rsquo;est de cet inconfort et de cette situation inextricable que pourra na&icirc;tre le sentiment d&rsquo;indignation &eacute;voqu&eacute; plus haut, de la confrontation avec une personne qui &agrave; la fois peut para&icirc;tre exploit&eacute;e et souffrante tout en &eacute;tant volontairement l&agrave; pour la regarder et ne pouvant rien faire pour elle.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Susciter l&rsquo;indignation par le corps fait Autre</span></span></strong></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Dans un tout autre registre, il est &agrave; pr&eacute;sent plut&ocirc;t question de l&rsquo;indignation que peut provoquer une certaine image de l&rsquo;autre contextualis&eacute;e, th&eacute;&acirc;tralis&eacute;e et spectacularis&eacute;e, &agrave; certains degr&eacute;s m&ecirc;me manipul&eacute;e pour faire de lui un &ecirc;tre alt&eacute;r&eacute;. C&rsquo;est notamment le cas pour <em>Exhibit B</em> (2013) de Brett Bailey, une installation-performance constitu&eacute;e de douze tableaux vivants visant &agrave; d&eacute;noncer le syst&egrave;me colonial, en &eacute;tablissant un &laquo;&nbsp;lien entre les repr&eacute;sentations d&eacute;shumanisantes des Noirs &agrave; l&rsquo;&eacute;poque coloniale&nbsp;&raquo; (Perrier, 2013, p. 53) et la situation pr&eacute;sente, par l&rsquo;&eacute;vocation brute des zoos humains, dont le sombre apog&eacute;e s&rsquo;&eacute;tend du milieu du XIXe au milieu du XXe s. Douze statues vivantes, d&eacute;crites par des cartels d&eacute;taill&eacute;s respectant les formules mus&eacute;ographiques (titre, techniques et mat&eacute;riaux utilis&eacute;s, nom, &acirc;ge, &eacute;tat de sant&eacute;, etc.) composent cette installation. Ici comme dans l&rsquo;exemple pr&eacute;c&eacute;dent les corps sont expos&eacute;s, mais cette fois directement par les performeurs qui jouent les personnages de plusieurs sc&eacute;nettes, &agrave; proximit&eacute; directe du spectateur, pour instaurer un climat de tension entre ce dernier et l&rsquo;image difficilement supportable que le performeur lui renvoie.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">La discrimination raciale, qu&rsquo;elle repose sur des ressorts anthropologiques, mus&eacute;ologiques, &eacute;rotiques, ou m&ecirc;me zoologiques, y est mise au jour et critiqu&eacute;e directement, soulign&eacute;e par l&rsquo;artificialit&eacute; et l&rsquo;&eacute;tranget&eacute; que suscite la vision successive de ces tableaux. L&rsquo;image du corps de l&rsquo;autre, &laquo;&nbsp;souvent r&eacute;duits &agrave; l&rsquo;&eacute;tat de chiffres, de statistiques ou d&rsquo;objets&nbsp;&raquo; (<em>ibid</em>.), se trouve ici refabriqu&eacute;e, class&eacute;e et sc&eacute;nographi&eacute;e pour reproduire plus ou moins fid&egrave;lement les images d&rsquo;un pass&eacute; souvent imagin&eacute;, et informer litt&eacute;ralement le spectateur sur les exactions commises sous couvert de civilisation. Ces personnages expos&eacute;s servent tous &agrave; leur mani&egrave;re d&rsquo;all&eacute;gorie d&rsquo;une violence pass&eacute;e mais toujours vivante dans les m&eacute;moires, figurant tout autant le traitement qui &eacute;tait fait au corps humain &agrave; l&rsquo;&eacute;poque que l&rsquo;affligeante banalit&eacute; de ce traitement, et d&eacute;voilant par l&agrave; une consid&eacute;ration de l&rsquo;autre semblant absolument d&eacute;nu&eacute;e d&rsquo;empathie. Cette charge symbolique et historique est permanente lors de chaque confrontation du performeur et du visiteur, d&rsquo;un corps-objet face &agrave; un regardant, d&rsquo;une cruaut&eacute; pass&eacute;e face &agrave; une reconnaissance consciente permise par le regard contemporain. La discordance entre l&rsquo;image cens&eacute;e repr&eacute;senter &agrave; la fois l&rsquo;&eacute;tranger et l&rsquo;&eacute;trange, et la pr&eacute;sence qui l&rsquo;incarne (qui n&rsquo;est plus &eacute;videmment per&ccedil;ue ainsi aujourd&rsquo;hui), est une forme de transgression en elle-m&ecirc;me, une autocritique de la repr&eacute;sentation qui implique une r&eacute;&eacute;valuation de l&rsquo;objet visuel en tant que tel.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">La vision de ce corps r&eacute;ifi&eacute; et historiquement recontextualis&eacute;, pour &ecirc;tre &agrave; nouveau expos&eacute;, a pour effet de conscientiser le regard du spectateur et de lui transmettre une certaine responsabilit&eacute; quant &agrave; son regard. Cela, de fait, le rend plus attentif &agrave; son comportement, et le pousse &agrave; remettre en question sa position de regardant, ainsi que l&rsquo;influence qu&rsquo;il peut avoir en tant qu&rsquo;observateur sur l&rsquo;objet de son regard. Faisant partie int&eacute;grante de l&rsquo;&oelig;uvre, le regard du spectateur ne peut plus, d&egrave;s qu&rsquo;il se pose sur les performeurs, se vouloir na&iuml;f et devient imm&eacute;diatement sujet &agrave; une auto-interrogation. L&rsquo;inconfort et le malaise sont palpables, issu du m&eacute;lange d&rsquo;&eacute;motions diverses, de la col&egrave;re &agrave; la culpabilit&eacute;, en passant par la sid&eacute;ration ou la responsabilit&eacute;. La d&eacute;ambulation &agrave; travers cette &oelig;uvre offre &agrave; chacun des spectateurs l&rsquo;occasion d&rsquo;&ecirc;tre &agrave; la fois regardant et regard&eacute; par les performeurs, et donc au final de se projeter dans le regard de l&rsquo;autre. Qu&rsquo;il soit r&eacute;ifiant ou accusateur, cet &eacute;change sera &agrave; l&rsquo;origine d&rsquo;une r&eacute;flexion sur le regard lui-m&ecirc;me et agira, par identification ou par intellection, comme un acte de d&eacute;nonciation.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Cette responsabilisation du regard ne se borne pas au contexte dramatique, &eacute;tendant la r&eacute;flexion du spectateur &agrave; des questionnements &eacute;thiques ou sociaux. Confrontant son auditoire &agrave; un sujet sensible de la r&eacute;alit&eacute;, amen&eacute; brutalement et sans aucun filtre face &agrave; lui dans un contexte fictif, l&rsquo;&oelig;uvre interroge le droit et le pouvoir du regard spectatoriel. Ce rapport &agrave; l&rsquo;alt&eacute;rit&eacute; incite le spectateur &agrave; se positionner par rapport &agrave; cette image caricaturale de l&rsquo;autre, et donc forc&eacute;ment &agrave; concevoir mentalement les limites de ce qu&rsquo;il accepte de consid&eacute;rer comme expression artistique, mais aussi &agrave; se retourner sur ses singularit&eacute;s propres qui peuvent &ecirc;tre per&ccedil;ues par les autres comme une diff&eacute;rence. Le statut de spectateur se trouve alors transcend&eacute; par l&rsquo;identit&eacute; et les valeurs de chacun, et la perception esth&eacute;tique se m&ecirc;le &agrave; une perception &eacute;thique de l&rsquo;&oelig;uvre.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Empathie par procuration ou &eacute;tranget&eacute; comme garde-fou</span></span></strong></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Le troisi&egrave;me et dernier exemple qui sera trait&eacute; dans cet article met lui aussi en jeu des relations empathiques complexes entre le spectateur et un sujet sc&eacute;niques hors-normes, et dont les r&eacute;percussions influeront directement sur la perception que le spectateur a du spectacle d&rsquo;une part, mais aussi de son acte de regard d&rsquo;autre part. En effet, contrairement aux exemples pr&eacute;c&eacute;dents reposant sur la pr&eacute;sence d&rsquo;&ecirc;tres vivants, les paragraphes suivants s&rsquo;attacheront &agrave; examiner la confrontation entre les spectateurs et une machine humano&iuml;de visant &agrave; se substituer &agrave; la personne qu&rsquo;elle repr&eacute;sente, incapable de se pr&eacute;senter elle-m&ecirc;me sur sc&egrave;ne. Le collectif Rimini Protokoll met en effet en sc&egrave;ne, dans <em>La vall&eacute;e de l&rsquo;&eacute;trange</em>, un robot hyperr&eacute;aliste (de par les expressions de son visage, ses mouvements musculaires ou m&ecirc;mes les tensions nerveuses pr&eacute;cis&eacute;ment simul&eacute;es), une copie quasi exacte de l&rsquo;&eacute;crivain allemand Thomas Melle, l&rsquo;auteur de cette pi&egrave;ce. Rempla&ccedil;ant la pr&eacute;sence humaine sur sc&egrave;ne, le robot g&eacute;mino&iuml;de est l&rsquo;incarnation de son &ecirc;tre originel, volontairement absent du fait des souffrances caus&eacute;es par sa d&eacute;pression chronique et ses difficult&eacute;s maladives &agrave; rencontrer le public. L&rsquo;&eacute;crivain prend vie sur sc&egrave;ne &agrave; travers son double. Le robot solitaire, assis sur un fauteuil au milieu de la sc&egrave;ne, emprunte la voix de l&rsquo;auteur pour en narrer longuement la biographie &agrave; la premi&egrave;re personne, mais aussi des informations sur la vie du brillant et tortur&eacute; math&eacute;maticien Alan Turing, &eacute;voquant notamment avec espi&egrave;glerie le &laquo;&nbsp;test de Turing&nbsp;&raquo; (qui permet en th&eacute;orie de d&eacute;terminer si une intelligence artificielle peut &ecirc;tre capable de simuler l&rsquo;intelligence humaine). D&egrave;s le d&eacute;but du spectacle, le narrateur robotique annonce le sujet central de cette &laquo;&nbsp;conf&eacute;rence&nbsp;&raquo; au spectateur, &agrave; savoir &laquo;&nbsp;comment d&eacute;passer l&rsquo;obstacle de la vall&eacute;e de l&rsquo;&eacute;trange&nbsp;&raquo;, portant par-l&agrave; l&rsquo;attention des spectateurs sur le lien empathique qui se tisse progressivement envers cette pr&eacute;sence machinique et l&rsquo;ambigu&iuml;t&eacute; de l&rsquo;&ecirc;tre qu&rsquo;elle repr&eacute;sente, &agrave; la fois pr&eacute;sent et absent, &agrave; la fois r&eacute;el et artificiel.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Tout au long de la pi&egrave;ce, l&rsquo;auteur s&rsquo;amuse de la multiplicit&eacute; de ses propres apparitions (photos, vid&eacute;os, enregistrements audios et bien s&ucirc;r, pr&eacute;sence robotique) et joue d&rsquo;un soi pr&eacute;enregistr&eacute;, morcel&eacute; et fragmentaire, qui ne suffira pourtant jamais &agrave; &eacute;galer l&rsquo;unit&eacute; du soi original, mais qui rend parfaitement compte des afflictions mentales dont il souffre. Le narrateur trace d&rsquo;ailleurs lui-m&ecirc;me le parall&egrave;le entre le robot et son &eacute;tat psychologique. Il compare en effet son comportement, notamment lorsqu&rsquo;il est atteint de crises de panique, &agrave; celui d&rsquo;une machine, indiquant la souffrance que lui procure le fait d&rsquo;appara&icirc;tre en public ou dans les m&eacute;dias, de donner des interviews ou des conf&eacute;rences de mani&egrave;re r&eacute;p&eacute;titive. Dans ces moments-l&agrave;, pr&eacute;cise-t-il, agir &laquo; comme une machine&nbsp;&raquo; lui permet de cr&eacute;er une distance psychologique avec la r&eacute;alit&eacute; et de rompre les liens relationnels et &eacute;motionnels. Ainsi parvient-il &agrave; se rendre absent d&rsquo;esprit quand il est pr&eacute;sent de corps. Sur la sc&egrave;ne de <em>La vall&eacute;e de l&rsquo;&eacute;trange</em>, c&rsquo;est pr&eacute;cis&eacute;ment l&rsquo;inverse qui se produit, ce qui facilite le partage de sujets plus intimes.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Pour cerner les liens empathiques qui peuvent se tisser entre les spectateurs et la machine &agrave; laquelle ils font face, il peut &ecirc;tre utile de s&rsquo;int&eacute;resser &agrave; la diff&eacute;rence d&eacute;velopp&eacute;e par Serge Tisseron entre &laquo;&nbsp;l&rsquo;anthropomorphisme (je projette mes &eacute;motions et mes pens&eacute;es sur un objet ou un animal, mais je sais qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une projection)&nbsp;&raquo; et &laquo;&nbsp;l&rsquo;animisme (je pr&ecirc;te &agrave; l&rsquo;objet en question des capacit&eacute;s cognitives et &eacute;motionnelles identiques aux miennes)&nbsp;&raquo;<a href="#_ftn1" name="_ftnref1" title=""><span style="color:#000099;">[4]</span></a><span new="" roman="" times="">. D&rsquo;apr&egrave;s le psychiatre, la conscience humaine, lorsqu&rsquo;elle a affaire &agrave; des objets, n&rsquo;est pas toujours capable d&rsquo;une gestion &eacute;motionnelle efficace, et peut aboutir &agrave; des ph&eacute;nom&egrave;nes de dissonance cognitive, c&rsquo;est-&agrave;-dire qu&rsquo; &laquo;&nbsp;on a beau savoir que ce sont des machines, on ne peut pas s&rsquo;emp&ecirc;cher de d&eacute;velopper avec elles la m&ecirc;me relation qu&rsquo;avec des humains&nbsp;&raquo;</span><a href="#_ftn1" name="_ftnref1" title=""><span style="color:#000099;">[5]</span></a><span new="" roman="" times=""><span style="color:#000099;">&nbsp;</span>et donc de leur imaginer des sentiments. Dans le m&ecirc;me ordre d&rsquo;id&eacute;e, Laurence Devillers nous explique que d&egrave;s lors qu&rsquo;un robot semble nous gratifier de son attention ou ressentir une forme de souffrance, &laquo;&nbsp;nous nous surprenons &agrave; d&eacute;velopper des sentiments empathiques pour lui [et] nous &eacute;prouvons tr&egrave;s naturellement de la compassion&nbsp;&raquo; (Devillers, 2020, p. 149) &agrave; son &eacute;gard.</span></span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Dans <em>La vall&eacute;e de l&rsquo;&eacute;trange</em>, cette relation empathique sera encore renforc&eacute;e par la voix que l&rsquo;auteur pr&ecirc;te &agrave; la machine, et qui la rend plus proche encore de son original. Appara&icirc;t cependant un paradoxe empathique, une &eacute;tranget&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute;e par une familiarit&eacute; &laquo;&nbsp;en n&eacute;gatif&nbsp;&raquo;&nbsp;: plus l&rsquo;apparence du robot s&rsquo;humanise, plus il para&icirc;t familier pour l&rsquo;observateur, mais cette proximit&eacute; corporelle et comportementale peut paradoxalement faire surgir un certain inconfort, ph&eacute;nom&egrave;ne que le roboticien Masahiro Mori a nomm&eacute; &laquo;&nbsp;la vall&eacute;e de l&rsquo;&eacute;trange&nbsp;&raquo; (Mori, [1970] 2012, p. 26) et qui a donn&eacute; son nom &agrave; ce spectacle. Il s&rsquo;av&egrave;re en effet que les r&eacute;actions parfois surprenantes et inattendues des machines humano&iuml;des peuvent brusquement briser le sentiment de familiarit&eacute;, comme par exemple la perception d&rsquo;une mimique faciale non naturelle et tr&egrave;s machinique. C&rsquo;est notamment ce qui survient quand, vers la fin du spectacle le robot, alors contr&ocirc;l&eacute; par l&rsquo;image du &laquo;&nbsp;vrai&nbsp;&raquo; Thomas Melle apparue &agrave; l&rsquo;&eacute;cran, effectue un geste grotesque et d&eacute;rangeant, une rotation de son pied sur l&rsquo;axe de la cheville, qu&rsquo;accompagne le d&eacute;sagr&eacute;able son d&rsquo;un craquement. Cette s&eacute;quence est imm&eacute;diatement source d&rsquo;une &eacute;tranget&eacute; extr&ecirc;me car ce mouvement rel&egrave;ve clairement de l&rsquo;anomalie, et s&rsquo;av&egrave;rerait sans aucun doute dangereux pour n&rsquo;importe quel humain. C&rsquo;est une application directe du concept de vall&eacute;e de l&rsquo;&eacute;trange dont le spectateur ne peut qu&rsquo;&ecirc;tre t&eacute;moin, et d&egrave;s lors recentrer son attention sur son propre ressenti et sa position en tant qu&rsquo;humain face &agrave; cet &ecirc;tre artificiel.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">L&rsquo;inclusion dans les sc&egrave;nes contemporaines de ces personnages machiniques in&eacute;dits donne lieu &agrave; des possibilit&eacute;s nouvelles. N&rsquo;&eacute;tant pas consid&eacute;r&eacute;es comme de simples artefacts, ils sont souvent assimil&eacute;s au genre humain, de par leur apparence ou leur comportement paraissant autonomes et mu&eacute;s par une volont&eacute; propre. Ces pr&eacute;sences sont pour le spectateur la cible d&rsquo;une relation complexe dans le sens o&ugrave;, conscient d&rsquo;&ecirc;tre face &agrave; une pr&eacute;sence artificielle et &laquo;&nbsp;non-vivante&nbsp;&raquo;, il peut s&rsquo;&eacute;manciper des &eacute;motions qu&rsquo;elle provoque chez lui sans pour autant pouvoir les ignorer compl&eacute;tement. Ce spectacle en est un exemple frappant dans le sens ou le robot est la cible d&rsquo;une empathie double&nbsp;: l&rsquo;une repose sur l&rsquo;identification directe des mouvements et des expressions faciales, tenant de l&rsquo; &laquo;&nbsp;empathie miroir&nbsp;&raquo; (Vignement (de), 2008, p. 338) &eacute;voqu&eacute;e par Fr&eacute;d&eacute;rique de Vignemont &agrave; partir des th&eacute;ories de Theodor Lipps du d&eacute;but du XXe s. dans l&rsquo;ouvrage cit&eacute; pr&eacute;c&eacute;demment&nbsp;; l&rsquo;autre bas&eacute;e sur l&rsquo;histoire et les souffrances personnelles de Thomas Melle et ayant trait &agrave; l&rsquo;empathie reconstructive d&eacute;crite plus haut. Cependant, lorsque le robot effectue son geste &eacute;trange, le spectateur reprend soudainement et violemment conscience du caract&egrave;re artificiel de ce personnage qui lui fait face, brisant de ce fait automatiquement l&rsquo;empathie miroir et excluant le robot de la &laquo;&nbsp;communaut&eacute; des semblables&nbsp;&raquo; vant&eacute;e par Hochmann, et affirmant du m&ecirc;me coup sa propre appartenance &agrave; celle-ci.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Conclusion</span></span></strong></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Ces trois exemples de pr&eacute;sences sc&eacute;niques hors du commun, alt&eacute;ris&eacute;es et volontairement marginales, ont permis d&rsquo;illustrer le cheminement qui conduit le spectateur de l&rsquo;empathie &agrave; un retour sur soi, une prise de conscience de son &eacute;tat, de sa fonction, et des implications profondes de ce que peut signifier l&rsquo;acte du regard, le fait d&rsquo;&ecirc;tre spectateur. Et ce qui place le th&eacute;&acirc;tre au rang de medium particulier &agrave; ce titre, c&rsquo;est qu&rsquo;il est, par essence, l&rsquo;art de la simultan&eacute;it&eacute;, du pr&eacute;sent et de l&rsquo;ici et maintenant. M&ecirc;me lorsque la copr&eacute;sence, si importante soit-elle, est mise en doute comme sur la sc&egrave;ne d&rsquo;<em>Orph&eacute;e et Eurydice</em> ou m&ecirc;me, dans une certaine mesure, celle de <em>La vall&eacute;e de l&rsquo;&eacute;trange</em>, le fait de vivre un instant insaisissable et non reproductible agit comme un catalyseur des &eacute;motions ressenties lors de la repr&eacute;sentation.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Ainsi, par ces exp&eacute;riences reposant sur la confrontation &agrave; une pr&eacute;sence hors norme de l&rsquo;autre, le th&eacute;&acirc;tre peut-il &ecirc;tre le lieu d&rsquo;un renouvellement de la pens&eacute;e du soi en lien avec ces pairs, par ce qu&rsquo;il en voit, ce qu&rsquo;il pense en voir et en savoir. Qu&rsquo;elle soit infus&eacute;e dans le drame par son entrem&ecirc;lement &agrave; la trag&eacute;die ou utilis&eacute;e comme mati&egrave;re premi&egrave;re d&rsquo;une &eacute;criture pseudo-dramatique, la r&eacute;alit&eacute; expos&eacute;e sur la sc&egrave;ne d&rsquo;<em>Orph&eacute;e et Eurydice</em>, <em>Exhibit B</em> ou <em>La vall&eacute;e de l&rsquo;&eacute;trange</em> semble &ecirc;tre source d&rsquo;un retour sur soi qui remet en question de la place que le spectateur pense occuper, non pas seulement dans la salle, mais aussi au sein de la soci&eacute;t&eacute;.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Ces fragments de r&eacute;el seront la base d&rsquo;une conscientisation reposant sur une implication &eacute;motionnelle et intellectuelle dans l&rsquo;&oelig;uvre, et dont le ferment sera l&rsquo;empathie envers les pr&eacute;sences sc&eacute;niques. Bien que faisant intervenir des concepts g&eacute;n&eacute;raux, les ph&eacute;nom&egrave;nes &eacute;tudi&eacute;s engagent les individus dans leur particularit&eacute;, pour les atteindre dans leur intimit&eacute; soit en tant qu&rsquo;&eacute;metteur, soit en tant que r&eacute;cepteur, selon un processus auto-r&eacute;flexif dont l&rsquo;axe de sym&eacute;trie est le regard, non pas celui venant de la sc&egrave;ne, mais bien celui du spectateur. Ainsi ce dernier devient-il, par l&rsquo;interm&eacute;diaire de la sc&egrave;ne th&eacute;&acirc;trale, observateur du monde et de ses propres contradictions et paradoxes repr&eacute;sentationnels.</span></span></p> <p style="text-align: justify;">&nbsp;</p> <p style="text-align: justify;"><strong><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Bibliographie</span></span></strong></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Ancet Pierre, 2006, <em>Ph&eacute;nom&eacute;nologie des corps monstrueux,</em> Paris, Presses Universitaires de France.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Ancet Pierre, 2018, &laquo;&nbsp;Handicap et visibilit&eacute;. De l&rsquo;outrance involontaire du corps &agrave; l&rsquo;outrance volontaire de l&rsquo;apparence&nbsp;&raquo;, <em>Revue des sciences sociales</em>, n&deg;59, p. 46-53.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Ardenne Paul, 2001, <em>L&rsquo;image corps</em>, Paris, &Eacute;ditions du regard.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Arrigoni Mathilde, 2017, <em>Le th&eacute;&acirc;tre contestataire</em>, Paris, Presses de Sciences Po.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Biet Christian, Triau Christophe, 2006, <em>Qu&rsquo;est-ce que le th&eacute;&acirc;tre</em>, Paris, Gallimard.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Boltanski Luc, 1993, <em>La Souffrance &agrave; distance. Morale humanitaire, m&eacute;dias et politique</em>, Paris, M&eacute;taili&eacute;.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Castellucci Claudia, Castellucci Romeo, 2001, <em>Les p&egrave;lerins de la mati&egrave;re. Th&eacute;orie et praxis du th&eacute;&acirc;tre</em>, Besan&ccedil;on, Les solitaires intempestifs.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Combes &Eacute;milie, 2017, &laquo;&nbsp;Le d&eacute;passement de soi par la transgression des interdits chez Arrabal : quand l&rsquo;&eacute;rotisme brutal devient vecteur de communion avec le sacr&eacute;&nbsp;&raquo;, <em>Aletria</em>, vol. 27, n&deg;1, p. p. 53-71.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Devillers Laurence, 2020, <em>Les robots &eacute;motionnels. Sant&eacute;, surveillance, sexualit&eacute;&hellip;&nbsp;: et l&rsquo;&eacute;thique dans tout &ccedil;a&nbsp;?</em>, Paris, &Eacute;ditions de l&rsquo;Observatoire.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">F&eacute;ral Josette, 2012, &laquo;&nbsp;Les paradoxes de la th&eacute;&acirc;tralit&eacute;&nbsp;&raquo;, <em>Th&eacute;&acirc;tre/Public</em>, n&deg;205, p. 8-11.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Hochmann Jacques, 2012, <em>Une histoire de l&#39;empathie</em>, Paris, Odile Jacob.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Hochmann Jacques, 2015, &laquo;&nbsp;Une histoire de l&rsquo;empathie&nbsp;&raquo;, dans Botbol M. et al. (dir.), <em>L&rsquo;empathie au carrefour des sciences et de la clinique</em>, Doin, p. 13-46.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">MacDorman Karl,&nbsp;2019, &laquo;&nbsp;La Vall&eacute;e de l&rsquo;&Eacute;trange de Mori Masahiro&nbsp;&raquo;,&nbsp;<em>e-Pha&iuml;stos</em>, VII-2 [En ligne]&nbsp;:</span></span><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">URL&nbsp;: <a href="http://journals.openedition.org/ephaistos/5333">http://journals.openedition.org/ephaistos/5333</a> (consult&eacute; le 20 juin 2021).&nbsp;</span></span><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">DOI&nbsp;: <a href="https://doi.org/10.4000/ephaistos.5333">https://doi.org/10.4000/ephaistos.5333</a></span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Mori Masahiro, [1970]2012, &laquo; La vall&eacute;e de l&rsquo;&eacute;trange &raquo;, <em>Gradhiva</em>, n&deg;15, p. 26-33.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Naugrette Catherine, 2011, &laquo; Une nouvelle dimension du cathartique &raquo;, <em>&Eacute;tudes th&eacute;&acirc;trales</em>, n&deg;51-52, p. 172-179.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Naugrette Catherine, 2010, &laquo;&nbsp;Cathartique (mat&eacute;riau)&nbsp;&raquo;, dans Sarrazac J-P. (dir.), <em>Lexique du drame moderne et contemporain</em>, Paris, Circ&eacute;, p. 33-36.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Perrier Jean-Fran&ccedil;ois, 2013, &laquo;&nbsp;Entretien avec Brett Bailey&nbsp;&raquo;, <em>Festival d&rsquo;Avignon 67e &eacute;dition</em> [dossier de presse], p. 53-55.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Perrier Jean-Louis, 2014, <em>Ces ann&eacute;es Castellucci</em>, Besan&ccedil;on, Les Solitaires Intempestifs.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Picon-Vallin B&eacute;atrice, Magris Erica (dir.), 2019, <em>Les th&eacute;&acirc;tres documentaires</em>, Montpellier, Deuxi&egrave;me &eacute;poque.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Pluta Izabella, 2012, &laquo; La performance de la machine, ou comment les cyborgs et les robots jouent sur la sc&egrave;ne &raquo;, <em>Ligeia</em>, n&deg;117-120, p. 169-184.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Poirson Martial, 2015, &laquo; Tristes spectacles : exhibitions fin-de-si&egrave;cle &raquo;, dans Moindrot I. et Coutelet N. (dir.), <em>L&#39;alt&eacute;rit&eacute; en spectacle 1789-1918</em>, Rennes, Presses universitaires de Rennes, p. 67-81.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Quinchez Emmanuel, 2015, &laquo;&nbsp;&Eacute;cran total sur la distraction&nbsp;&raquo;, <em>Specimen</em>, n&deg;8, p. 37-42.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Ryngaert Jean-Pierre, Sermon Julie, 2006, <em>Le personnage th&eacute;&acirc;tral contemporain&nbsp;: d&eacute;composition, recomposition</em>, Montreuil, &Eacute;ditions Th&eacute;&acirc;trales.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Saisons Maryvonne, 1998, <em>Les th&eacute;&acirc;tres du r&eacute;el. Pratiques de la repr&eacute;sentation dans le th&eacute;&acirc;tre contemporain</em>, Paris, L&rsquo;Harmattan.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Tackels Bruno, 2005, Les Castellucci. &Eacute;crivains de plateau I, Besan&ccedil;on, Les Solitaires Intempestifs.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Tisseron Serge, 1996, &laquo; La catharsis purge ou th&eacute;rapie ? &raquo;, <em>Les cahiers de m&eacute;diologie</em>, n&deg;1, p. 181-191.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Tisseron Serge, 2011, <em>L&rsquo;intimit&eacute; surexpos&eacute;e,</em> Paris, Hachette.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Tisseron Serge, 2011, &laquo;&nbsp;Intimit&eacute; et extimit&eacute;&nbsp;&raquo;, <em>Communication</em>s, n&deg;88, p. 83-91.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Tisseron&nbsp;Serge, 2018,<em> Robots, de nouveaux partenaires de soins psychiques</em>,&nbsp;Toulouse, &Eacute;r&egrave;s.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Tisseron&nbsp;Serge, 2018, <em>Petit trait&eacute; de cyberpsychologie</em>,&nbsp;Paris, Pommier.</span></span></p> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;">Vignemont (de)&nbsp;Fr&eacute;d&eacute;rique, 2008, &laquo;&nbsp;Empathie miroir et empathie reconstructive&nbsp;&raquo;,&nbsp;<em>Revue philosophique de la France et de l&#39;&eacute;tranger</em>, vol. 133, n&deg;3, p. 337-345.</span></span></p> <p style="text-align: justify;">&nbsp;</p> <hr size="1" /> <div id="ftn1"> <p><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;"><a href="applewebdata://7F2952DC-9110-4241-8B26-757F06DDFCA0#_ftnref1" name="_ftn1" title=""><span style="color:#000099;">[1]</span></a>&nbsp;<strong>Sunga Kim</strong>,&nbsp;Docteure en esth&eacute;tique, sciences et technologies des Arts,&nbsp;Charg&eacute;e de cours en &eacute;tudes th&eacute;&acirc;trales,Universit&eacute; Paris 8,&nbsp;Sc&egrave;nes du monde, cr&eacute;ation, savoirs critiques - EA 1573, email de contact&nbsp;:&nbsp;<a href="mailto:kkimsunga@gmail.com">kkimsunga@gmail.com</a></span></span></p> </div> <div id="ftn1"> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;"><a href="applewebdata://6D9562F8-C3D2-4E70-BB0D-CC0B79654E16#_ftnref1" name="_ftn1" title=""><span style="color:#000099;">[2]</span></a>&nbsp;L&rsquo;auteur avertit le lecteur en pr&eacute;ambule de cet ouvrage quant &agrave; l&rsquo;usage de ce terme tendancieux et possiblement blessant&nbsp;: &laquo;&nbsp;Cette difficult&eacute; [de percevoir l&rsquo;autre] se retrouve dans l&rsquo;usage m&ecirc;me du terme de &ldquo;monstre&rdquo; : il est inacceptable &eacute;thiquement de qualifier ainsi un &ecirc;tre humain r&eacute;el, m&ecirc;me mort-n&eacute;, et pourtant ce terme s&rsquo;impose &agrave; l&rsquo;esprit au-del&agrave; d&rsquo;un certain degr&eacute; de difformit&eacute;.&nbsp;&raquo;&nbsp;<span style="color:#000000;">(Ancet, 2006,</span>&nbsp;p.&nbsp;V).</span></span></p> <div id="ftn1"> <p style="text-align: justify;"><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;"><a href="applewebdata://4D86DEF7-302F-4B6B-A075-B3645B0C7AF0#_ftnref1" name="_ftn1" title=""><span style="color:#000099;">[3]</span></a>&nbsp;Romeo Castellucci&nbsp;a fait intervenir deux jeunes femmes lors des repr&eacute;sentations de ce spectacle, Karin au Museumquartier dans le cadre du festival Wiener Festwochen de Vienne (dans la version de 1762 en italien de Gluck) et Els &agrave; la Monnaie de Bruxelles (dans la version fran&ccedil;aise de 1859 remani&eacute;e par Hector Berlioz).</span></span></p> <div id="ftn1"> <p><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;"><a href="applewebdata://9FC767F4-3709-461E-B611-66184E57CD41#_ftnref1" name="_ftn1" title=""><span style="color:#000099;">[4]</span></a>&nbsp;Vincent Catherine,&nbsp;<em>LeMonde.fr</em>, &laquo;&nbsp;Serge Tisseron&nbsp;: &ldquo;Les robots vont modifier la psychologie humaine&rdquo; &raquo;, consult&eacute; le 20 juin 2021, URL :&nbsp;<a href="https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/07/12/serge-tisseron-les-robots-vont-modifier-la-psychologie-humaine_5330469_3232.html">https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/07/12/serge-tisseron-les-robots-vont-modifier-la-psychologie-humaine_5330469_3232.html</a></span></span></p> <div id="ftn1"> <p><span style="font-size:18px;"><span style="font-family:Times New Roman,Times,serif;"><a href="applewebdata://AA53C7B6-E6B7-48B2-8993-FA1C4CF01565#_ftnref1" name="_ftn1" title=""><span style="color:#000099;">[5]</span></a>&nbsp;<em>Ibidem</em>.</span></span></p> </div> </div> </div> </div>

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Les albums de littérature de jeunesse comme soutien au développement de l’empathie chez les jeunes enfants

Anne-Marie DIONNE

Des recherches effectuées dans divers domaines d’étude démontrent que les albums de littérature de jeunesse constituent un outil puissant pour soutenir le développement de l’empathie au cours de l’enfance. En outre, ce monde littéraire particulier qui s’offre aux jeunes enfants par la médiation des adultes contribuerait à façonner leur théorie de l’esprit et leur permettrait de s’exercer à comprendre la perspective d’autrui. Mais, comment se caractérisent ces albums qui soutiennent le développement de l’empathie ? Et comment les enseignants peuvent-ils agir...

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