Varia n°2 / Narrations

Pasolini à Barile

Anselmo Botte
Pasolini à Barile

Résumé

En 1963 Pier Paolo Pasolini découvre le village de Barile, dans la région de la Basilicate, en Italie, et décide d’y tourner le massacre des innocents pour son film L’évangile selon Matthieu. L'écrivain Anselmo Botte, à travers ce récit, nous fait partager ce moment inoubliable qui a marqué sa vie ainsi que celle de son village:  l'arrivée du poète et cinéaste italien au coeur d'une Italie rurale et oubliée.

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Anselmo Botte

Pasolini à Barile

traduit de l’italien par Jérôme Denis

 

Culottes courtes, chaussettes hautes jusqu’en-dessous du genou et cuisses froides, entre les oliveraies, les taches blanches des cerisiers. Le crépuscule du soir après une journée de printemps : l’air chargé de pollen ; la bourre des peupliers soulevée dans un tourbillonnement circulaire par un souffle des plus délicats ; les graines de pissenlit tournoyant dans le vent. On courait après une balle dans les près ; des jets de lance-pierres dirigés vers le ciel condamnaient d’innocentes hirondelles ; chasse féroce de lézards et serpents; le chant aigu des grillons ; au loin, des cloches retentissaient ; une joie effrénée, bruyante et endiablée. A l’improviste, c’est un véritable arsenal de voitures, camions à remorque, triporteurs à moteur et fourgons qui débarqua à Barile, pourtant le lendemain ce n’était pas jour de marché. Une avalanche d’étrangers, foule bigarrée venue de la ville, ça se voyait à leurs visages, leurs vêtements. Des habits modernes. Ils inspiraient une agréable impression. Quand ils commencèrent à parler, ce fut clair qu’ils venaient de la capitale. « Je n’aurais jamais pensé qu’il puisse y avoir des routes aussi tortueuses », dit l’un d’entre eux en sortant de la voiture pour s’étirer. « Oui, tu as raison, grâce au ciel nous sommes arrivés ». Ils demeurèrent ainsi pendant quelques minutes, l’un en face de l’autre. « Regardez donc ! Ils approchent : saluez-les, saluez poliment. Où doit-on loger ? Dans un village près d’ici ? Bien ! Quand allons-nous nous débarrasser de cette poussière ? » « Attendez, nous venons juste d’arriver. De toute manière, nous devrions peut-être d’abord dissiper les craintes de ces gens ». Des gens des plus étranges, et personne pour leur demander : bonjour, messieurs ! D’où venez-vous, qui êtes-vous, que voulez-vous ? Bon sang ! Tu te retournes, et… qu’est-ce que c’était que ça ? Que faisaient-ils là ?

Finalement, l’audace, trait on ne peut moins caractéristique de ce peuple, l’emporta et l’identité de ces inconnus fut découverte.

C’est ici que Pier Paolo Pasolini avait décidé de tourner une partie de l’Evangile selon Matthieu. En 1964, j’avais à peine onze ans, à San Remo, Gigiola Cinquetti avait gagné avec Non ho l’età (« Je n’ai pas l’âge »), Bob Dylan chantait depuis deux ans Blowin’ in the Wind, sans que ce « souffle du vent » ne nous effleure, les disques des Beatles étaient introuvables. Quel monde étrange ! Un réalisateur avait atterri justement ici, et en y réfléchissant, c’était le mieux qui puisse arriver. Le lendemain, à l’école, les maîtres en parlaient à voix basse, comme quand on veut à la fois dire et taire quelque chose, et sur ce sujet comme sur tant d’autres, nous n’en savions rien. Inutile de se fatiguer, impossible de leur tirer les vers du nez. La seule fois où le sujet fut abordé à la maison, ce fut pour nous interdire de nous aventurer du côté des caves, derrière l’église de la Signora del Carmine. Quelque chose d’exceptionnel se tramait, ça sautait aux yeux, et Dieu seul savait ce que c’était. Pour ce genre de choses, les enfants ont un flair stupéfiant et à chaque fois ou presque, ils décident de partager le secret avec Notre Seigneur. À cet âge-là, dans ce genre de moments décisifs, on ne perd pas son temps pour des broutilles, et sans trop réfléchir, on fonce droit vers la zone interdite. C’est maintenant ou jamais, on y va ! En attendant, il y avait toujours quelqu’un qui prétendait tout savoir. Nicola, un jeune d’une quinzaine d’années qui exerçait sur nous une sorte de fascination, en profitait pour nous faire avaler tout ce qui lui passait par la tête. Il allumait sa cigarette achetée à l’unité, se frappait la poitrine de la paume et faisait sortir la fumée de son nez, d’un geste, il nous envoûtait et nous étions suspendus à ses lèvres, silencieux. Il ne faisait pas peur mais commandait tout le monde du regard.

« Taisez-vous et écoutez-moi, voilà ce qui s’est passé : Pasolini était à la recherche d’endroits pour raconter la vie de Jésus. Il est allé en Palestine, évidemment… mais où vas-tu comme ça ! Laisse tomber, n’y pense plus, la Palestine que tu cherches est ici. En traversant la Basilicate, il est tombé sur les caves, oui, celles-là même creusées dans le tuf. Arrête-toi, arrête-toi ici, a-t-il crié au chauffeur, que tout le monde descende de voiture. Il n’en croyait pas ses yeux, il s’agitait en tous sens, il s’avançait et reculait, enlevait et remettait ses lunettes. Son regard demandait qui donc avait travaillé cette pierre, modelé ces cavités, œuvre de gens depuis longtemps enterrés : informez-vous ! Il avait l’air de se demander comment il était possible qu’il n’ait pas connaissance de ces lieux, alors que ces choses existaient depuis une éternité. Les avoir sous le nez sans le savoir. Il n’arrivait pas à y croire. Les caves, imbriquées les unes aux autres, lui avaient explosé au visage. Il contemplait ce lieu : mais regardez, regardez bien, cette végétation sauvage, ces tiges d’herbes qui courent vainement, le cou allongé, c’est à ce damner, tout est parfait, c’est dans ces grottes qu’il naîtra. »

« Mais tais-toi, qu’est-ce que tu en sais, d’abord ! » lui dis-je avec désinvolture.

« Je vous dis que c’est la vérité, j’ai entendu les grands en parler au bar. Écoutez : Pasolini restait planté sur place ; - Oui, c’est pas mal -, acquiesçaient les autres derrière lui. – Vraiment, ce serait pas mal du tout -, se convainquirent-ils tous petit à petit. – Là-bas, il naîtra et ici, juste là où nous sommes, la fuite, après le « massacre des innocents ». Attends, attends, la fuite aussi on la tournera là-bas. Ici, la Madone à dos d’âne son enfant dans les bras et, devant eux, Saint Joseph tenant la bride, là-bas les soldats qui descendent et les femmes qui s’enfuient en protégeant l’aîné. Parfait, on y est !- »

« Mais qu’est-ce que tu es encore en train de t’inventer, espèce d’âne ! Alors il y a un type qui se met à visiter la Basilicate et comme par hasard il échoue à Barile ! Y’a pas à dire, t’as de l’imagination ! Qu’est-ce que tu vas encore nous sortir comme bêtise ? »

« Je n’ai pas de temps à perdre avec quatre sales morveux, je suis un imbécile, une espèce de crétin. Demandez à qui vous voulez, moi, je ne vous dirai plus rien. »

« Ne fais pas attention à lui, nous, on te croit : vas-y, continue à raconter », l’exhortèrent les autres.

« Alors vous me croyez, vous… parfait. Pasolini a jeté quelques coups d’œil pour visualiser les plans qui défilaient dans son esprit : les caves qui lui faisaient face, il mesurait les distances, imaginait ses personnages éparpillés çà et là. Aux caves succédaient les maisons, construites pêle-mêle mais quadrillées de rues régulières, du moins c’est ce qu’on voyait à cette distance. Il a demandé le nom du village et l’a noté. Comment est-ce possible, un nom d’origine albanaise ? Ah, mais regarde un peu tout ce qu’on a là : des paysans, des artisans, aucun commerce, trois-quatre mille personnes et le maire démocrate-chrétien, deux curés… Il était profondément satisfait, il y avait tout ce qu’il fallait. Il a passé un long moment à étudier les plans, en suivant des yeux ce lieu de tournage, il est resté là jusqu’au soir, se réjouissant intérieurement de la chance qui avait croisé sa route aussi facilement. Allez, en voiture, les amis ! Une fois embarqués, ils ont roulé vers Dieu sait où. Eh oui, les choses se sont réellement passées comme ça. Les caves, qui ne valaient rien, s’étaient soudain transformées en un merveilleux lieu de tournage cinématographique et on trouverait difficilement endroit plus adapté. »

« Mais n’importe quoi ! Tu veux vraiment que quelqu’un croit à une chose pareille ? » continuai-je à le contredire, seul.

« Ne t’occupe pas de lui, continue ».

« Pasolini a fait sa demande à la Mairie, et le maire a réuni le Conseil Municipal – Je veux bien être pendu si j’y comprends quelque chose, il y a un fou qui veut faire naître Jésus dans les caves du Scescio. – Et toi, qu’est-ce que tu lui as dit ? – Je ne lui ai encore rien dit, nous devons décider ensemble. – Ce Pasolini est un communiste, et une pédale, attention à ce que nous faisons, évitons les emmerdements. – Oui, tout ça, je veux bien, mais quel autre dingue déboulera dans le coin pour tourner un film ? Pensez à la publicité. Et puis il dit qu’il a besoin de nombreux figurants et de quelques acteurs, qu’il les paiera bien. – A ces dernières paroles, plus d’un membre du  Conseil municipal sursauta sur sa chaise, les yeux mi-clos et le menton relevé comme seuls les gens de ce village savent le faire. – Voyons, voyons, ça peut peut-être se faire. Il faudra faire un peu attention à des petites choses, et nous devons parler avec le curé, Père Domenico, car ce sont des questions d’Église. Plus tard, je passerai à la sacristie et je lui en parlerai. La séance est levée. – Non, non, attends ! Maire, un instant, mais les figurants… On lui donne l’autorisation, mais c’est nous qui devons choisir les figurants et les acteurs ? – Mon cher adjoint, aucune idée. Que Dieu t’accompagne ! – Ce que le maire et le curé se sont dit, vous pouvez l’imaginer. Entre réprimandes et réprobation, ils ont finalement réussi à trouver un terrain d’entente, et la permission fut accordée. C’est comme ça que ça s’est passé, que vous le croyez ou non ! Et toi, qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça, tu ne me crois pas ? Tant pis pour toi. » Je me tenais à l’écart en faisant une telle moue que mes lèvres touchaient presque mon nez. Moi, je n’y croyais tout simplement pas, à ces bêtises. Il fallait des preuves, et ce saligaud n’en avait aucune, il était juste bon à faire sortir la fumée par le nez, ça, on pouvait le lui accorder. Une belle imagination, il n’y avait pas à dire, il avait brodé sa fable dans les moindres détails. On pouvait être d’accord avec certaines suppositions, mais pour le reste ? Le reste appartenait aux passions humaines, mesquines et nobles. Je ne réussis pas à objecter quoique ce soit. Ces jours-là, nous avons laissé les devoirs de côté pour aller crapahuter aux caves. Eh bien là-bas, en collant aux basques du réalisateur, en tendant l’oreille quand il parlait, je m’étais fait une idée, et je vais vous la dire.

Comme ils étaient étranges, les yeux de Pier Paolo Pasolini, ils étaient vraiment spéciaux ; je vais essayer de les décrire : à la fois extraordinairement sensibles et extraordinairement rapides, comme les sauts d’un lièvre. Il s’aventurait dans des coins reculés et morts, dénichait des lieux et des personnes, il voyait des choses que d’autres n’auraient jamais ne serait-ce qu’entrevues. Attiré par cette colline pleine de trous, c’est ici qu’il décida de tourner les scènes de la nativité, du massacre des innocents et de la fuite de la Sainte Famille sur le petit âne. Vous les avez vues, les caves creusées dans le tuf ? On ne dirait pas une crèche ? Qui d’autre aurait jamais fait naître un bébé entre ces cailloux puants de vin ? Et pourtant, ces caves, ces trous lentement arrondis un coup après l’autre par la bêche qui y avait creusé ses sillons, ce vert de musc, ce petit ruisseau qui coulait en bas de la vallée, lui donnant sa forme serpentine, avec une petite retouche çà et là, devinrent un lieu sacré, et c’était ici que devait naître Jésus. Et puis, ces grottes : les parois de musc, les portes de bois, les entrées de pierre. Autour, une vallée aride et vide s’ouvrait à l’infini, le regard allait se perdre entre les étendues d’oliviers et, au-delà du torrent, les collines de blé ; puis, de nouveau, des vergers et des vignes. Juste sous la route goudronnée, face aux caves et séparé par le ravin, un champ d’amandiers. La vue surplombante depuis cette route était magnifique en tous points. Bref, il fallait absolument descendre de la voiture : arrête-toi, arrête-toi ici ! Puis contempler et ne pas pouvoir dire autre chose que ceci : là, il y a l’étable de la nativité, comment ça, vous ne la voyez pas ? Elle est tout au fond, cette petite grotte, tu la vois ? Et en bas de cet escarpement, les soldats d’Erode, tu les vois remonter à cheval et égorger les nouveau-nés ? En compagnie de cet homme, chaque jour offrait vraiment son lot de découvertes. Oui, ces caves avaient été faites pour ça. Il n’y avait pas à dire. Il avait un flair particulier pour rechercher et dénicher les lieux topographiques pour ses tournages. Il ne recherchait pas de territoires mythiques, mais de poussière, et ici, il y en avait à s’en enivrer. Son regard attentif semblait rechercher, dans les repérages, la présence vivante des choses. Il entrait dans le lieu choisi, l’isolait, puis en effaçait la fonction première pour finalement le manipuler en le transformant en un espace propice à la scène. Des forteresses inaccessibles à la plupart des gens, lui s’approchait par un autre chemin où des bras amicaux accueillaient l’hôte, à son arrivée, et le guidaient jusqu’au sommet des coins reculés dont lui seul voyait les beautés alentours. Les choses devaient se passer plus ou moins ainsi, sinon il faut m’expliquer à qui diable serait jamais venue l’idée d’utiliser les caves pour faire du cinéma ? Pasolini avait une veste grise, une chemise blanche et une cravate noire comme ses lunettes, les cheveux coiffés en arrière, une expression réservée, presque timide, comme s’il devait s’excuser de quelque chose, un pantalon large, comme celui des ploucs, mais contrairement à ces derniers, le sien était propre et bien repassé, le pli précis, il finissait par terre et recouvrait ses chaussures, brillantes comme une pomme ; comment faisait-il pour les garder ainsi, au milieu de toute cette terre, c’était le plus grand mystère. Bah ! Va comprendre. Il avait de la classe, il était bien habillé, élégant, d’une fraîcheur lumineuse, un air délicat sur son visage creusé. Il était maigre comme un clou, à quelles restrictions soumettait-il son alimentation ? On aurait dit qu’il se nourrissait uniquement de lézards, eh bien, pas de problème ! T’en veux combien ? Il portait une paire de lunettes aux verres très foncés et à monture noire, les mêmes que celles de Gino Mingio, aveugle de naissance.

« Mais il y voit ou il n’y voit pas ?» demandai-je lorsque je le vis pour la première fois derrière la Signora del Carmine, alors je l’avais suivi entre les caves avec une bande de gamins.

« Évidemment qu’il y voit, sinon, comment il pourrait être réalisateur, qu’est-ce que tu racontes !», me répondirent-ils presque en chœur.  Ce jour-là, Pasolini était entouré de nombreuses personnes qui parlaient un bon italien ; il y avait même un poète, Alfonso Gatto, probablement celui qui était un peu vieux, le chapeau de paille sur la tête. Les poètes, comme chacun sait, ont tous un certain âge, ce devait forcément être lui. Un poète, un réalisateur, ce n’était certes pas De Sica et Ungaretti, mais c’était tout aussi beau de marcher avec eux. À ses côtés, il y avait aussi de belles femmes, et là, moi et ma clique on n’y comprenait plus rien. Pasolini ne jouissait pas d’une bonne réputation, nous avions entendu dire tout ce que le village savait parfaitement : il faisait l’amour avec des hommes, il était communiste, et pour cette raison, le prêtre n’avait même pas voulu le recevoir (on ne sait pas si c’était plus pour la première ou la deuxième raison, sans doute que les deux d’un coup avaient étourdi le pauvre Père Domenico, pire que les coups de la grande cloche. La première chose, encore, bon, il pouvait la tolérer, chez lui aussi il y en avait beaucoup. Mais avec la deuxième, il ne fallait pas plaisanter, il y en avait peu, mais ils étaient de plus en plus nombreux). Alors qu’est-ce qu’il faisait, entouré de ces belles femmes ? En plus, le cinéaste leur souriait et les caressait, les prenait par la taille, et quand l’une d’elles arriva, il la serra fort dans ses bras. Avec elles, il avait sûrement été au lit, aucun doute là-dessus, mon père n’avait jamais ainsi caressé, enlacé ou pris ma mère par la taille, pourtant, le lit grinçait presque chaque soir et ça faisait longtemps que je savais pourquoi. Et alors ? Tout confondait et laissait interdit, mais l’on n’avait pas le temps de se perdre en conjectures, on fonçait droit vers le tournage.

 

Pasolini avait toujours ses lunettes foncées sur le nez, personne n’a jamais vu ses yeux, personne n’en connaissait la couleur, et lui n’avait pas l’intention de la dévoiler. Derrière ses verres noirs, ses yeux lançaient des regards qui semblaient monter du tréfonds de l’âme, se heurtaient à ces verres pour finir on ne sait où. Il mettait devant la caméra des personnages qui nous faisaient penser à des taupes, c’est-à-dire tout ce qu’on pouvait imaginer de plus laid sur la surface de la terre. Parmi les figurants qu’il avait sélectionnés, il y avait Angiolicchio, péquenaud du Scescio comme la plupart. Il était à l’école avec moi, la poliomyélite l’avait estropié, il était bossu et chacun de ses pas ressemblait à un coup de faux : complètement bancal, mettre un pied devant l’autre nécessitait de gros efforts et des contorsions. D’épais cheveux noirs lui descendaient sur le front pour aller toucher deux sourcils robustes comme une corde. Quelle sorte de personnage devait-il représenter, pour quelle espèce de cinéma ? Et les autres ? On aurait pu passer notre vie à les passer au crible.

« Et ça alors, non, je n’aurais jamais pu l’imaginer. Vous avez vu ? Il y a même Mauruccio !»

« Ah, pauvres de nous ! Celui-là, on dirait une statue de cire : essaye un peu de trouver la moindre expression sur son visage. »

« Oui, quand on pense à tous les visages magnifiques qui auraient pu rendre tellement bien. »

« A qui tu penses ? »

« Ben toi, par exemple, tu as vraiment le type idéal pour jouer un enfant de la Palestine. »

« Toi aussi, pourquoi pas ? »

« Mais qui les a choisis à votre avis : l’adjoint au maire ou le réalisateur ? »

« Ah, ça ! Quelle question intéressante ! Il s’en passe de belles dans ce village ! Tu vas voir, à tous les coups, on va finir par s’apercevoir qu’il y a de la politique là-dessous. »

« Mais arrêtez un peu : ils doivent jouer le rôle des méchants, c’est pour ça qu’ils les ont choisis moches. »

« Mais tu mélanges tout ! Quels méchants ? Tu la connais, l’histoire ? Dans le massacre des innocents, les méchants sont à cheval. »

« L’histoire… Désolé, moi, j’y comprends rien… »

L’argumentation n’était pas extraordinaire, bref,  chacun disait la sienne ; étendus dans l’herbe, en cercle, l’un en face de l’autre, plus d’une fois nous avons ainsi suivi, de loin, le déroulement du tournage. C’était difficile de dire ce qui se passait, les sentinelles nous gardaient à bonne distance. Les yeux rivés sur les personnages, ils nous semblaient des fourmis qui se déplaçaient et changeaient de position, mais nous étions enveloppés d’une impression extraordinaire dont nous ne saisissions pas tout le sens. En tous cas, nous parlions joyeusement, sourires héroïques aux lèvres, comme si tout cela nous appartenait, qu’on l’avait conquis de nos mains pour toujours. Nous tournions en rond, lutteurs prêts à entrer en scène à la moindre brèche ou à la moindre distraction du gardien. Puis, quand ils avaient tourné assez de pellicule, ils arrêtaient. Et je voyais Pasolini qui remontait des caves sans fiasque de vin à la main. En l’observant bien, on voyait les pensées fuser en lui, elles semblaient remonter d’abysses sans fond et regarder vers un infini lointain. Il enquêtait silencieusement sur ce qu’il sentait en lui. C’est du moins l’impression qu’il me donnait.

Pendant les pauses, ils nous laissaient descendre au milieu du plateau de tournage. Les portes et les parois des caves avaient été reconstruites avec du polystyrène, sur une façade, on avait dessiné une fenêtre plus vraie que nature, toujours avec le même matériel, un lampadaire avait été transformé en palmier, en haut duquel se trouvaient des branches (vraies, celles-ci) venues d’on ne sait où. Le cinéma, c’était une tromperie, tout était renversé et sens dessus-dessous, pensai-je, un mensonge enjolivé par une vérité opaque, la source de toutes les illusions, inventée sans aucun scrupule en créant de drôles de portraits qui, clairement, ne pouvaient sortir que de l’esprit d’un escroc, d’un fou. Je m’étais fait cette idée-là : le réalisateur de l’Évangile selon Mathieu ne pouvait être, entre autres, qu’un fou, et avec lui tous ceux de sa race. Capable de vous faire sortir une pyramide de nulle part, et qui sait quelles autres merveilles pouvaient apparaître sous nos yeux. Un coup de peinture par-ci, par-là, même l’air était rempli de couleurs, d’une lumière nouvelle, on pouvait sentir la main du peintre. J’éprouvais un plaisir et une émotion très intenses et posait lentement mon regard sur chaque chose pour savourer cette beauté inattendue. Sur le seuil de ces caves ainsi parées, les propriétaires traînaient avec toute leur famille, ils étaient vêtus avec ce qui se portait du temps de Jésus et avaient l’air vraiment curieux. Ils passaient leur temps, immobiles, en attendant que l’œil de la caméra les filme pendant quelques instants. Comme il était difficile de savoir quand cela se produirait, ils restaient là des journées entières sans rien faire. On leur apportait à manger de la maison, que pouvaient-ils demander de plus. Avec ces turbans sur la tête, je ne peux pas dire de quoi ils avaient l’air, les femmes portaient des vêtements longs jusqu’aux pieds, des voiles colorés qui leur couvraient la tête, et les enfants, des jupes bizarres. Certains étaient chaussés de sandales en cuir dont les lacets remontaient jusqu’au-dessus du mollet, d’autres étaient pieds nus. Pendant toute la durée du tournage, une multitude de gens abandonnèrent le travail des champs, changèrent de métier et, pendant quinze jours se firent acteurs, bien payés juste pour laisser les caves ouvertes. S’ils ne s’étaient pas dépêchés pour finir le tournage, s’ils avaient continué encore un peu, il y aurait eu fort à parier que les récoltes de cette année-là soient fichues. Paysans, artisans et commerçants, tous envoyèrent métiers et boutiques au diable. Le caractère albanais se montra là sous un jour inhabituel : ce peuple connu pour sa nature statique, qu’on pouvait être sûr de retrouver là où on l’avait laissé, même après un siècle, pendant ces quelques jours, au contraire, prouvait vigoureusement, avec un élan magnifique, qu’il était capable de changements aussi soudains qu’insoupçonnés.

« Mais alors, pourquoi ils s’en vont ? On a fini ? » demanda l’ami Rocco sur le seuil de la cave en mettant la table sur une boîte en bois, pendant que de l’intérieur sortait une mauvaise odeur d’humidité.

« Mais non, on n’a pas fini, il est à peine trois heures. Ils vont manger en vitesse et ils reviennent. Ils doivent tourner une scène à la tombée du soir. »

Il me vint en tête une pensée étrange : était-il possible que, malgré toutes les diableries, les espaces qui s’agrandissent ou rétrécissent, ils ne sachent pas jouer avec l’ombre et la lumière et qu’ils aient besoin du déclin du jour pour tourner les scènes ? Allez, inventez un autre truc, étonnez-nous encore.

« Rocco, mon ami, goûte-moi le vin blanc de cette année, sens comme il sent bon. »

« Le blanc, c’est pour les femmes et les débauchés. Un doigt, juste un doigt. »

« Oh, je comprends. Moi aussi, j’évite, mais avec une friture d’anchois, c’est du plus bel effet. »

« C’est bien vrai, tu as raison, alors tu m’en ramènes une fiasque à Noël. »

« Ils disent qu’il reste encore quatre jours de tournage, tu en sais quelque chose, toi ? »

« Ça se pourrait bien. La naissance, ils l’ont filmée, les Rois Mages aussi. Demain, ils amènent les chevaux et commencent à tourner le massacre. La scène de la Madone qui s’en va à dos d’âne, ça sera fait en un rien de temps. »

« Dommage, je ne me suis pas reposé comme ça depuis des années ! Par contre, maintenant il faut que je fasse mettre les fers à l’âne, ce soir je l’amène chez le forgeron. »

« J’ai attrapé un gros rhume à force d’être resté à la cave. Bon sang ! L’humidité, le froid, je sens une sueur glacée dans le dos.

« Prends des cachets, ça te passera tout de suite. »

« Ça me donne envie de dormir. »

« Et tu dors. Avec ce que tu as gagné, tu peux dormir tranquille pendant quelques jours. En attendant, finis-moi ce verre de vin. Il reste un peu de pâtes aux haricots, tu en veux ? » 

« Je suis rassasié, mais le vin, je l’accepte volontiers. Va chercher les cartes, qu’on se fasse une bataille. »

« Alors, mon ami, tout va bien en ce moment ! »

« Oui, que veux-tu de plus ! C’est la Madone de Constantinople qui l’a amené ici ! Dommage que tout passe si vite. »

« Eh bien, alors buvons, une bonne gorgée et hop, la vie continue. »

« Sens ça, l’ami, et distribue les cartes. »

Difficile de dire combien de litres de vin furent écoulés durant ces jours, nul ne le sait. Le fait qu’on ne pouvait déceler nulle trace d’inquiétude sur le visage de ces étranges figurants était la preuve  qu’ils en avaient écoulé des torrents, depuis quelques jours; des esprits confus dialoguaient avec on ne sait trop qui, la figure avinée dès le matin, ils somnolaient, bâillaient et contemplaient paresseusement la cave, ils auraient pu rester ainsi pendant trois mois d’affilée. Lunettes Noires les laissait faire, tout ça ne l’inquiétait pas, ces dents et ces bouches noircies par le vin rouge, l’Aglianico, il les trouvait même intéressantes et il y braquait l’œil de la caméra. Il avait transformé cette marmaille en acteurs, et qui aurait pu le leur dire, à eux, figures de paysans, physionomies sans intérêt, manches à balai. Qui aurait pu leur dire qu’un jour un réalisateur fou passerait et leur ferait faire du cinéma, et les paierait, en plus ! Mieux valait ne pas y penser, c’était à devenir dingue. Pendant les pauses, ils fumaient dans ces tuniques qui leur arrivaient sous les pieds, chose qu’ils n’étaient pas censés faire, parce qu’un homme déguisé en judéen n’aurait pas dû avoir le droit de fumer. Cette cigarette qu’ils tenaient et ces habits qu’ils portaient semaient la confusion dans mon jeune esprit, les connaissances fugaces que j’avais acquises à l’école primaire. Pendant ce temps, entre les herbes hautes et la poussière, c’était tout un manège, des pieds nus couraient dans différentes directions, les femmes affairées se heurtaient, attroupements, cohue, bavardages, on avait l’impression d’être en plein marché. Les bourdons, mouches, moineaux et papillons ajoutaient encore plus de confusion. De légers courants d’air montaient du ravin, soulevaient de fines particules de poussière. Pendant longtemps, nous les observions en marchant. « Rentrez chez vous, qu’est-ce que vous faites là ! », « Oui, oui », faisions-nous de la tête, mais nous prenions d’autres directions. Nous attendions avec curiosité le moment où le chef rappellerait tout le monde à l’ordre pour leur demander calmement de se mettre en place. Mais cet instant, nous ne l’avons jamais vécu ; ô combien de fois nous nous en allions inconsolables, notre vengeance était de saccager des potagers et des vergers.

 

Au fond, il y avait la grotte de la nativité, ils ont tourné les scènes le matin, nous étions à l’école et donc n’avons rien vu. Un trou minuscule, quelqu’un avait manifestement commencé à creuser une cave, puis était parti en vitesse vers le Nord en le laissant en plan. Des trous comme ça, il y en avait plein, des caves avortées à cause du boom économique. Le choix du bébé est une histoire qui me concerne. Combien pesait Jésus à la naissance ? Aucune recherche n’a jamais dévoilé ce mystère, aucun Évangile n’en parle. Mais même sans ces éléments, au cinéma, il était courant que des bébés âgés de trois-cinq mois jouent le rôle de nouveau-nés : ils tiennent bien la scène et rendent extraordinairement à l’écran. C’est parti, allons le chercher. Pasolini se procura à la Mairie la liste des derniers nés au village, et parmi eux, vous n’y croirez pas, il y avait mon frère. Voici l’adresse, allons-y, c’est tout près. On était à table quand on frappa à la porte. Cela n’arrivait jamais, d’habitude on entrait, puis on appelait. Il était évident que ce n’était pas des gens d’ici. Ma mère sortit en mastiquant.

« Toutes mes excuses, nous pouvons repasser, si vous voulez», dit le réalisateur derrière ses verres teintés qu’il ne leva pas même à cette occasion. Je me ruai dehors à mon tour et le vis de nouveau accompagné d’autres personnes.

« Non, nous avons fini. Entrez, vous voulez acheter quelque chose ? » C’était une vraie commerçante, ma mère, capable de vendre des chaussures à un cul-de-jatte. Nous avions des produits alimentaires, mais on vendait de tout.

« Merci, peut-être plus tard. Il y a un nouveau-né dans cette maison, il nous intéresse, nous sommes en train de faire un film sur Jésus et il nous manque le bébé. Oh, excusez-moi, il dort. Ah oui, quel beau bébé ! C’est exactement celui que nous cherchons. Félicitations, madame. Auriez-vous la gentillesse de venir avec nous, avec votre fils ? Deux demi-journées suffiront, pas plus. Nous vous dédommagerons généreusement pour le dérangement occasionné. »

Je n’avais jamais entendu de voix aussi gentille, ni ma mère, j’imagine.

« Non, c’est impossible. Il est tout petit, il est allaité toutes les trois heures. En plus, il est un peu enrhumé depuis quelques jours. Désolée, mais je ne peux pas vous aider. »

« Madame, venez donc vous aussi. Nous chauffons la cave avec des poêles. Vous n’avez pas à vous inquiéter. »

« Non, je ne peux pas laisser le magasin, et cette créature est tellement petite qu’elle tombera malade, c’est sûr. »

« D’accord, je n’insiste pas. Au revoir. »

Comment ça ! Il était parfait, ce bébé, et ma mère refusait. Elle avait peur de tout, même de son ombre, elle était convaincue que son fils, mon frère, dans ces caves, nu de surcroît, tombe malade, mais ce qui la décida par-dessus tout à refuser, ce furent les paroles du curé à la messe : gardez vos distances avec cette faune, ne vous approchez pas de ces communistes « bizarres ». Il dit « bizarres » comme pour ne pas dire « pédérastes », ça, même nous, nous l’avions compris. Attendez, où allez-vous, c’est moi qui vous l’amène, le bébé. Arrêtez-vous, même pour de faux, même pour un seul jour, je veux être le frère de Jésus Christ, moi. C’est ce que j’aurais voulu crier, mais aucun mot ne sortit de ma bouche. Le maître aurait donné ce devoir en classe : « Parlez du frère du Christ ». Revenez, s’il vous plaît. Je ne veux pas renoncer comme ça à une parenté sacrée. Maman, ne les laisse pas partir, ils te payent bien, ils chauffent la cave, ne pense pas au père Domenico. La troupe marchait d’un pas assuré vers le deuxième nom de la liste et disparut bientôt à l’angle de la rue. Je me laissai tomber sur ma chaise, inconsolable, en pensant à je ne sais quoi, à côté, une femme froide, une méchante mère, et un berceau où dormait un nourrisson ; ils étaient venus en procession pour l’adorer, et elle, elle les avait mis dehors. Franchement, mais pourquoi est-ce que cette histoire devait m’arriver à moi ? Je me le suis souvent demandé, je n’ai jamais plus réussi à regarder mon frère sans penser à cet évènement. Tu as des frères et sœurs ? Oui, un frère, il travaille à l’usine Fiat de Melfi et il a failli devenir Jésus. Un marmot, ça peut tout encaisser, mais n’essayez pas de le priver d’un destin extraordinaire. Il vit de rêves, entre rires et larmes, de sensations d’intense bonheur et d’infinie tristesse. L’espace d’un instant, je crus que ma vie pouvait changer, et au même moment, une voix irréelle faisait s’évanouir à jamais tout espoir que cette vision se concrétise.

« Pourquoi tu lui as dit non ? », dis-je timidement.

« Parle moins fort, cette créature vient de s’endormir. »

« Cette créature aurait pu devenir l’Enfant Jésus ! »

« Ça, c’est la meilleure. On voit de tout aujourd’hui, et on entend même les puces aboyer. Il ne manquait plus que toi pour que l’œuvre soit complète. Tu ferais mieux de faire tes devoirs. »

Vous pouvez me dire, s’il vous plaît, ce que les devoirs faisaient dans l’histoire ? Ça va avec le « fais ceci, ne fais pas ça », art dans lequel excellent toutes les mères du monde. Comment s’entendre avec elles ? Des natures divergentes : vous regardez la même chose ? L’un voit un rond, l’autre un carré. Inutile de se fatiguer, mieux vaut ne pas insister, si on reste en dehors de l’Évangile, ce n’est pas grave. A partir de maintenant, tu ne me verras plus faire l’enfant de chœur ! Toi et ce blanc-bec de curé. Il n’y avait plus de garçons du même âge en circulation, mais eux, ils n’ont pas perdu espoir, ils enrôlèrent une petite fille pour tenir le rôle du Christ. Prêtez-y attention, dans les scènes du film, vous le verrez toujours emmitouflé. Je vous l’avais dit, que le cinéma était un mensonge, qui sait combien de petites filles il a fait passer pour des petits garçons.

Une gueule énorme, carrée, sans rien de particulier, des sourcils sauvages, des yeux creusés, la peau cuite par le soleil comme tant d’autres paysans, mais une tête, elle, massive, digne d’un cyclope. On l’appelait De Gasperi à cause de son engagement politique et de sa loquacité. Lunettes Noires avait vu en lui l’un des Rois Mages, et le déguisa avec des habits de soie de la tête aux pieds. Sans le connaître, on n’aurait jamais contesté le personnage, ne serait-ce qu’un instant, tant il était parfait dans ce rôle. Une apparition fugace devant la grotte, mais suffisante pour remarquer sur les traits de son visage des sentiments profonds et miraculeux. Autour, une nuée d’enfants modérément joyeux : Angiolicchio, encore, la chevelure ébouriffée d’une enfant dont je ne me souviens pas le nom, le visage triangulaire d’un autre, les ailes de papillon attachées au dos d’un ange.

Après la nativité, le massacre des Innocents. Ils nous tenaient à distance, il y avait mon oncle, le chef des vigiles, incorruptible, il ne laissait personne s’approcher, aucun privilège, pas même pour son neveu. Il y a une chose qu’on réussit à voir. Eh ben, des choses pareilles, on n’en avait jamais vues de telles. Sur le terre-plein qui dominait la cave, une vingtaine de chevaux qu’on avait fait venir des fermes de la province de Potenza, à leur croupe, des soldats aux casques dorés qui brillaient au soleil, d’autres soldats à pied avec le même couvre-chef noir des Balilla fascistes, des épées. Ils portaient de simples casaques et des petits manteaux. Ils étaient tous immobiles, le regard sérieux, perdu sur la colline d’en face où jaillissait l’amandier. Ils attendaient calmement les ordres. On siffla avec les doigts, et à ce signal ils se précipitèrent à la hâte dans la pente raide des caves en hurlant des cris de guerre. En un instant, ils se firent guerriers, brulant d’une flamme intérieure. Ils avançaient de manière désordonnée en faisant tournoyer leurs épées dégainées. Ils se dirigeaient vers un groupe de femmes qui se dispersait dans le dédale des caves, un poupon blotti contre leur sein. Les caves étaient couvertes de corps qui tressaillaient, mais il fallait s’approcher pour voir les visages, pour découvrir les détails. Les soldats apparurent par surprise, ils frappaient de tous côtés, arrachaient les nourrissons factices, les exécutaient sur place en les transperçant à plusieurs reprises. Le bruit courait qu’il y avait de vrais enfants, mais personne ne voulut y croire. Ce fut la pagaille générale : Angiolicchio roulait entre les pierres et les chardons ; les hurlements des femmes et les cris des hommes s’entrecroisaient ; les langes des poupons flottaient comme des haillons ; même ceux qui devaient filmer étaient dans l’excitation. Devant la férocité et la cruauté de cette scène, les cheveux se dressèrent sur nos têtes. Pour la rendre plus réaliste, Pasolini en personne promit aux femmes de doubler la paye de celle qui résisterait le plus longtemps à l’assaut des soldats. Alors, vous conviendrez avec moi que le cinéma n’est qu’un gros mensonge ? Tous des menteurs : réalisateur, acteurs, et tout le reste de la troupe. Prêts à se serrer chaleureusement la main, à s’embrasser quand le mensonge fonctionnait à la perfection, disposés à mettre la main à la poche pour que tout soit parfait. La scène fut terrible, c’était vraiment une extraordinaire manifestation de la force albanaise, les femmes défendirent de toutes leurs forces les poupons qu’elles serraient contre leur poitrine et les soldats arrachèrent avec une réelle violence ces faux enfants des seins maternels pour les décapiter avec férocité. Non contente d’avoir résisté plus longtemps que les autres et de gagner la paie la plus élevée, une des femmes réussit à mettre un soldat à terre, et si seulement elle avait eu l’épée, elle lui aurait arraché la tête. Ce passage-là n’est pas dans le film, il aurait changé le cours de l’histoire : avait-on jamais vu les faibles prendre le dessus sur les puissants ? Même pas au cinéma.

À la fin de la journée, toute la troupe cinématographique s’en allait au village et quand le soir tombait, Pasolini allait au cinéma « Aurora » pour voir ce qui avait été tourné. Mes souvenirs s’emmêlent, c’était peut-être un rêve ou un désir. Eh bien ça ne fait rien : j’ai comme l’impression qu’un soir, le cinéaste nous fit assister à la projection de quelques extraits tournés dans les caves. Nous étions au poulailler, lui errant parmi nous. Un faisceau de lumière filtrait par la fente de la porte, à l’écran, l’immense spectacle s’étendait devant nous et semblait se dérouler sur la pente abrupte. L’instant d’après, l’écran s’illumina de visages familiers. Mais peut-être s’agit-il d’un simple tour comme le sommeil peut en jouer : avait-on jamais vu un réalisateur partager ces moments avec le public ? Qui plus est, un public de morveux. Je ne me rappelle de rien d’autre : comment je suis entré, comment je suis sorti, combien nous étions, qui nous étions. Une anecdote qui ne mérite peut-être même pas d’être racontée, tant elle est vague et invraisemblable.

 

Quelques jours plus tard, tout était fini. Oui, tous ces endroits pleins de gens, du jour au lendemain, plus rien, dans la vallée raide et escarpée des caves, plus un chat. L’herbe sur la rive semblait plus haute, et les chardons sauvages, plus droits. En haut, on pouvait encore voir le palmier qui ornait le lampadaire. De temps en temps apparaissait quelqu’un qui traînait des fiasques de vin entre les sombres parois de tuf et de terre. Eho ! Où est-ce que vous allez, restez encore, vous n’avez pas vu les oliveraies, le torrent : là, vous pouvez mettre Jésus qui parle avec les apôtres ; il y a la montagne… comment ? Elle ne vous intéresse pas, très bien ! On oublie la montagne ; la colline, regardez comme elle est belle, cette colline, parfaite, elle pourrait faire le Golgotha, elle est aussi pelée au sommet, ça rendrait tellement bien, trois croix plantées l’une à côté de l’autre, pas vrai ? Et la Via Crucis ? Vous voulez mettre les rues du village, elles n’ont pas d’égales dans le monde, laissez tomber Matera, pour les rochers, venez avec moi, je vous montrerai le chemin. Où allez-vous, arrêtez-vous, restez, par pitié. Qu’est-ce qu’il vous faut ? Dites-le moi, vous n’avez qu’à demander ! Je désirais follement qu’ils restent, voir Jésus grandir, entrer dans le temple et mettre les marchands dehors avec leurs marchandises, entrer triomphalement dans Jérusalem entre les palmiers s’agitant sous le vent, et puis les jours de la Passion, la nuit de prière dans le Gethsémani ; le soir, nous serions tous allés dans les oliveraies, c’est un beau spectacle, tu n’as pas idée, Ponce Pilate se lave les mains entre les maisons basses en pierre blanches, vers la « grange », la crucifixion et, finalement, la résurrection, je serai votre témoin privilégié, pour les détails, nous nous mettrons d’accord, avec des choses simples et concrètes, nous représenterons le miracle de la multiplication des pains et des poissons, nous ne donnerons de répit à personne, avec votre volonté et mon courage, nous ferons tout en un éclair, on ne se laissera pas accabler par la complexité de l’entreprise, aucun risque dans notre programme, nous ferons tout comme il faut sans discuter ni se disputer, nous percerons à jour les mystères que cache cette terre, entre les plis des collines de couleur vive, les robes de bure et les tuniques bigarrées. S’il vous plaît, une réponse, une démonstration d’intérêt, dites-moi que je ne suis pas fou, les choses que vous arrivez à peine à imaginer, à la fin, vous verrez, elles se révèleront exactement comme vous les voulez, avec la marque de cette pauvreté évangélico-paysanne qui vous plaît tant. Mais eux, ils étaient déjà loin, me laissant seul, brisé de chagrin. Alors moi aussi, je partirai avec vous ! Pourquoi diable je resterai là ? Je viendrai avec vous, comme ça, je pourrai continuer à m’amuser ! Ils s’en allèrent avec le souffle léger du vent par un après-midi limpide, échangèrent un salut de la main avec les paysans qui rentraient des champs. Je n’osais pas souffler mot et je ne pouvais pas les retenir, je n’avais aucun argument ; jamais je ne reverrai quelque chose de semblable et, pendant un instant, immobile comme une statue, je regardai au loin, submergé par une douleur sourde, les yeux brouillés, pendant que des cris d’enfants et d’hirondelles m’assaillaient comme pour me prendre dans leurs bras. « Laissez-moi, je rentre à la maison, il n’y a nulle part ailleurs où je puisse aller, à moins qu’il ne revienne aux caves… »

Ils laissèrent un grand vide, mais marquèrent à jamais l’histoire de ce village. Pasolini s’en alla, les caves sont toujours là, dans le ravin. Aucun signe de vie, juste un chien prêt à déguerpir. Jamais plus ce pays ne grouillera d’une ruche aussi pleine.

Je ne saurais dire combien de temps s’est écoulé depuis ce jour, les souvenirs se mélangent : j’étais au cinéma « Aurora », plein à craquer, et je mangeais des cacahouètes  en jetant les écorces par terre, à l’écran défilaient les images de l’Evangile. Ils étaient restés plus d’une semaine, avaient tourné des kilomètres de pellicule, mais dans le film, les caves et les personnages villageois apparurent seulement dix minutes, ne laissant qu’une trace ténue. Difficile, à cet âge, de se faire au message du film, plus tard, je sus qu’il s’agissait vraiment du Christ le plus humain jamais vu au cinéma. À ce moment-là, l’attention était accaparée par les scènes où apparaissaient les caves et les visages familiers de ces drôles de personnages. Des apparitions brèves, je voulais arrêter le film, mais à travers la toile, les images se succédaient à un rythme qui me tenait en haleine. Des scènes en noir et blanc, ce n’était pas le genre de cinéma qui nous plaisait, disons-le tout net, à nous qui avions vu sur cet écran les exploits d’Hercule et Ursus en cinémascope, et les images qui sortaient de la toile blanche pour se refléter sur le mur. En comparaison, comme ils étaient petits, les visages paysans qui bougeaient dans ce décor, notre pays ! Les premiers plans s’attardaient sur les Rois Mages, sur les soldats qui portaient des casques et le fez fasciste. Dans une scène apparurent des femmes avec de longs voiles qui les couvraient de la tête aux pieds, et à leurs bras, de vrais enfants, les voilà ! Celui qui l’affirmait avait donc raison. Quand, dans l’obscurité de la salle, clignotèrent les images du nouveau-né, je frottai mes yeux mouillés avec la paume de la main. De temps en temps, l’horizon apparaissait derrière les collines de la Rendina, comme c’était profond ! La musique l’était aussi, des cuivres et arcs plutôt stridents qui faisaient froid dans le dos. À l’écran, les caves donnaient un sentiment de solitude : où étaient donc passés tous ces gens ? Volatilisés. Même l’énorme scène du massacre dégageait une profondeur solitaire. Les créatures et les lieux de Pasolini n’avaient rien à voir avec les paradis scénographiques, ils étaient nus et crus comme un plat de pâtes aux pois chiches. J’étais captivé, mais pas totalement, libre à l’intérieur de l’espace de l’écran. Dans ce mélange d’images et de musique, de regards et d’actions, je ne m’aperçus même pas quand les caves et leur temps cinématographique s’évaporèrent complètement et, que vous y croyiez ou pas, de ces pierres et de ces visages quelque chose d’autre chose était sorti.

Près des caves, il y a une place au nom du réalisateur. Chaque année s’y tient une fête, nous pensons qu’il en est ravi. 

 

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I due falò

Christiana De Caldas Brito

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